Face Ă  l’offensive gĂ©nĂ©rale contre nos vies, par oĂč (re)commencer ?

Rapport social fondĂ© sur les relations de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme, le Capitalisme rĂ©gule l’ensemble de la vie sociale, codifie les relations entre les individus dans la sociĂ©tĂ©, et ce bien au-delĂ  de la seule sphĂšre Ă©conomique et du monde sinistre de l’entreprise. De fait, les dominations qu’il engendre et celles, lui prĂ©existant, qu’il perpĂ©tue sont multiples. Pour qui aspire Ă  le dĂ©truire et Ă  construire sur ses ruines une Ă©mancipation rĂ©elle, fondĂ©e sur des relations sociales nouvelles garantissant l’égalitĂ©, l’auto- nomie et la libertĂ©, la tĂąche paraĂźt donc immense et l’ambition Ă  avoir proche de la dĂ©mesure. D’autant qu’en ce dĂ©but de XXIe siĂšcle l’horizon des possibles rĂ©volutionnaires semble bouché ; dĂ©sespĂ©rĂ©ment bouchĂ©.

Une offensive antisociale à marche forcée

En France, les mouvements sociaux sont dĂ©sormais rares, voire, depuis quelques annĂ©es, quasi inexistants. Quoi de bien valable depuis l’échec de la mobilisation contre la rĂ©forme des retraites en 2010 ? Certes, des luttes persistent, mais les fruits qu’elles portent restent infimes eu Ă©gard Ă  la violence des attaques antisociales menĂ©es ces derniĂšres annĂ©es par les gouvernements successifs, et en particulier par celui de François Hollande qui, depuis son accession Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique en mai 2012, orchestre une offensive gĂ©nĂ©rale et sans prĂ©cĂ©dent contre nos vies. Tout ce dont la droite avait rĂȘvĂ©, le candidat socialiste devenu prĂ©sident l’a rĂ©alisĂ©, sans qu’aucune riposte sociale crĂ©dible vienne sĂ©rieusement contrecarrer ses plans. Avec le crĂ©dit d’impĂŽt pour la compĂ©titivitĂ© et l’emploi (2012) et le pacte de responsabilitĂ© (2014), c’est plus de 40 milliards d’euros de cadeaux fiscaux que le gouvernement, prĂ©tendu de gauche, a offerts au patronat, en plus des multiples coups portĂ©s Ă  l’encontre du Code du travail — sans cesse pointĂ© du doigt comme responsable du chĂŽmage – qui achĂšvent d’imposer la « flexi-sĂ©curitĂ© Â» comme mode de gestion du marchĂ© du travail (simplifier les procĂ©dures de licenciements pour, dit-on, faciliter des embauches) et de sĂ©curiser la dĂ©linquance patronale.

La loi Macron – passĂ©e en force Ă  l’AssemblĂ©e nationale en 2015 – est probablement l’une des plus emblĂ©matiques de la politique ultralibĂ©rale de François Hollande et de ses ministres. Entre l’amorce d’une liquidation progressive des prud’hommes (mise sous pression des conseillers, renforcement du pouvoir du juge dĂ©partiteur, recours facilitĂ© aux sĂ©ances en formation restreinte, encouragement des accords directs salariĂ©/employeur), la dĂ©pĂ©nalisation du dĂ©lit d’entrave aux institutions reprĂ©sentatives du personnel et l’élargissement du travail dominical et nocturne, cette loi a portĂ© des atteintes graves aux droits et aux conditions de travail des salariĂ©s. Loin de n’ĂȘtre qu’un mauvais coup isolĂ©, ou un hypocrite jeu de communication politique elle s’inscrit au contraire dans une mĂȘme logique de remise en cause gĂ©nĂ©rale des acquis sociaux. Une entreprise Ă  marche forcĂ©e entamĂ©e dĂšs 2013 par le vote de la loi dite « de sĂ©curisation de l’emploi Â» qui modifiait dĂ©jĂ  sensiblement, dans l’intĂ©rĂȘt du patronat, la notion de licenciement Ă©conomique et rendait possible la mobilitĂ© forcĂ©e des salariĂ©s ainsi qu’une augmentation du temps de travail et des baisses de salaire pendant deux ans dans les entreprises jugĂ©es « en crise Â». Mesures auxquelles l’on peut aussi ajouter, depuis le 23 juillet 2015, celles de la loi Rebsamen, qui, au nom d’une rĂ©forme du dialogue social en entreprise, s’en sont prises aux institutions reprĂ©sentatives du personnel (IRP) et aux temps de nĂ©gociations : dilution des IRP dans une dĂ©lĂ©gation unique pour les entreprises de moins de 300 salariĂ©s, possibilitĂ© de suppression du comitĂ© d’entreprise dans les petites sociĂ©tĂ©s, extension des possibilitĂ©s de nĂ©gociation sans dĂ©lĂ©guĂ© syndical, concentration des nĂ©gociations obligatoires et chamboulement de leur pĂ©riodicitĂ© (il sera ainsi dĂ©sormais possible, par exemple, de nĂ©gocier les salaires et d’évaluer les inĂ©galitĂ©s hommes/femmes tous les trois ans au lieu d’annuellement), etc.

Et cette guerre dĂ©clarĂ©e Ă  nos acquis sociaux et Ă  nos droits n’est pas terminĂ©e : le projet de loi Travail portĂ© par la ministre Myriam El Khomri, mais Ă©laborĂ© par Manuel Valls et François Hollande, annonce de nouvelles atteintes considĂ©rables, Ă  moins que le mouvement social qui a dĂ©butĂ© en mars 2016 ne l’empĂȘche d’aboutir. L’idĂ©e centrale de cette nouvelle rĂ©forme, sans doute la plus importante du quinquennat de François Hollande, est l’inversion de la hiĂ©rarchie des normes, qui enterre le principe, pour l’instant en vigueur, selon lequel les accords d’entreprise ne peuvent ĂȘtre moins avantageux pour les salariĂ©s que les conventions collectives, et celles-ci que le Code du travail. Si la loi Travail venait Ă  ĂȘtre votĂ©e et appliquĂ©e, les patrons auraient dĂšs lors tout loisir Ă  dĂ©roger aux rĂ©glementations encadrant le temps de travail et le taux des heures supplĂ©mentaires, pourvu qu’ils parviennent Ă  faire accepter Ă  quelques « partenaires conciliants Â» un accord d’entreprise. Ce n’est rien de moins que la fin annoncĂ©e des 35 heures. A cet Ă©lĂ©ment phare s’ajoute une sĂ©rie de mesures visant Ă  faciliter encore plus les licenciements, notamment en simplifiant les plans sociaux (qui seraient dĂ©sormais possibles mĂȘme sans difficultĂ©s Ă©conomiques rĂ©elles) et les accords dits de maintien de l’emploi (qui ne seraient plus limitĂ©s aux entreprises en difficultĂ© et dont le refus exposerait le salariĂ© Ă  un licenciement pour cause rĂ©elle et sĂ©rieuse), ainsi qu’en permettant Ă  une entreprise qui rachĂšte l’activitĂ© d’une autre de ne prendre qu’une partie des salariĂ©s et de licencier les autres.

PrĂ©sentĂ©es comme antidotes Ă  la « crise Â» Ă©conomique, ces mesures gouvernementales n’amĂ©liorent en rien les conditions de vie des travailleurs. Au contraire, le chĂŽmage n’a de cesse d’augmenter et la courbe n’est pas prĂšs de s’inverser significativement. En dĂ©cembre 2015, on atteignait les 3,85 millions de chĂŽmeurs de catĂ©gorie A – 5,48 millions si l’on considĂšre toutes les catĂ©gories. Preuve, s’il en fallait encore, de l’inefficacitĂ© des « rĂ©formes Â» libĂ©rales du gouvernement, mais aussi de l’arnaque patronale, les employeurs n’ayant clairement pas tenu les promesses faites par le Medef en matiĂšre d’emplois en Ă©change des milliards d’euros de cadeaux fiscaux qu’il avaient dĂ©jĂ  reçus.

Pour ceux qui travaillent, les conditions sont dĂ©sormais de plus en plus prĂ©caires, l’embauche sous contrat Ă  duree indĂ©terminĂ©e (CDI) se faisant plus rare au profit des contrats Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e (CDD) et de l’intĂ©rim. Dans une Ă©tude sur l’évolution des formes d’emploi publiĂ©e le 8 avril 2014, le Conseil d’orientation pour l’emploi constate que « les annĂ©es 2000 sont marquĂ©es par l’explosion des contrats temporaires les plus courts (CDD, intĂ©rim) et l’apparition de formes d’emploi aux frontiĂšres entre salariat et emploi indĂ©pendant (franchise, portage salarial, etc.) Â». L’étude stipule aussi que les contrats temporaires sont de plus en lus courts, avec une progression sensible des CDD de moins d’un mois depuis 2003. Cette prĂ©carisation concerne aussi le temps de travail, Ă  la baisse, avec un dĂ©veloppement des temps partiels et des horaires variables.

Pour l’heure, le CDI demeure encore la forme de contrat majoritaire en France, mais pour combien de temps ? PrĂšs de 85 % des embauches se font aujourd’hui en CDD (malgrĂ© les rĂšgles qui encadrent son utilisation) et, en plus de l’intĂ©rim – qui explose —, d’autres contrats ultraprĂ©caires se dessinent dĂ©jĂ  Ă  l’horizon. Ainsi apprenait-on dans la presse, le 4 avril 2015, que le gouvernement envisagerait d’étendre le « contrat de chantier Â» au secteur des services (informatique, conseil, numĂ©rique). En vigueur dans le secteur du bĂątiment, ce contrat de chantier n’est rien d’autre qu’un CDI prĂ©carisĂ© qui permet de licencier le salariĂ© lorsque la mission pour laquelle il a Ă©tĂ© embauchĂ© Ă  la base est terminĂ©e – mission dont la durĂ©e n’est, bien sĂ»r, pas dĂ©finie lors de l’embauche. Cette mesure, si elle venait Ă  ĂȘtre validĂ©e, marquerait clairement un nouveau pas franchi vers la rĂ©alisation d’une des principales demandes du patronat, Ă  savoir la flexibilisation du contrat de travail via la mise en place d’un CDI dit « de croissance Â» (qui permettrait de licencier le salariĂ© dĂšs que l’entreprise rencontre une difficultĂ©) ou d’un CDI dit « sĂ©curisĂ© Â» (qui rĂ©duirait Ă  peau de chagrin les risques de contentieux en cas de rupture du contrat par l’employeur).

Temps de travail, salaires, jours chĂŽmĂ©s, reprĂ©sentants du personnel, prud’hommes, indemnitĂ©s chĂŽmage, statuts salariaux : c’est avec une violence et une constance rares que le gouvernement Hollande s’attaque Ă  tous les acquis sociaux. Pour nos gouvernements et les puissances Ă©conomiques, l’exigence permanente de valorisation du capital vaut tous les sacrifices – lesquels, rappelons-le, ne sont pas uniquement sociaux, mais aussi environnementaux. Pourtant les ripostes sont rares, trop rares, et les quelques luttes syndicales qui secouent encore un peu le monde du travail souffrent cruellement de l’absence quasi totale de connexions avec les autres combats sociaux. Leurs revendications ne concernent souvent que la vie d’une entreprise ou une profession, rarement les politiques Ă©conomiques et sociales d’ampleur nationale menĂ©es par le gouvernement – la faute, notamment, aux directions confĂ©dĂ©rales syndicales qui se refusent Ă  organiser une confrontation rĂ©elle et radicale, se contentant de balades printaniĂšres ou de discours de façade. L’atonie est gĂ©nĂ©rale et les derniers foyers de lutte semblent condamnĂ©s Ă  l’isolement, un isolement qui les expose aux forces de frappe de la rĂ©pression Ă©tatique, qui a trouvĂ© en l’antiterrorisme une expression tous azimuts et totalitaire.

La machine antiterroriste Ă  l’assaut des libertĂ©s

Les attaques rĂ©pĂ©tĂ©es et systĂ©matiquement plus lourdes contre les droits des travailleurs vont de pair avec l’instauration d’une sociĂ©tĂ© toujours plus carcĂ©rale et policiĂšre, qui entend mater toute vellĂ©itĂ© de rĂ©bellion et de rĂ©volte. Si l’existence de l’État a toujours impliquĂ© ce type de sociĂ©tĂ©-lĂ , la nouveautĂ© des annĂ©es 2000 rĂ©side dans l’émergence de l’antiterrorisme comme mode de gouvernement. À grand renfort de matraquage mĂ©diatique, l’antiterrorisme entretient et exacerbe la peur, puis se prĂ©sente comme seule politique rĂ©ellement en mesure de protĂ©ger les populations. Une protection de façade qui se traduit surtout par une nĂ©gation gĂ©nĂ©rale des quelques libertĂ©s qui nous restent. La construction d’un ennemi intĂ©rieur sert ici seulement de couverture Ă  une attaque globale qui nous concerne tous et toutes, et non seulement les « terroristes Â» dĂ©signĂ©s par l’État et les mĂ©dias, lesquels ne sont jamais que les parfaits produits de cette logique. Et c’est bien en cela que l’antiterrorisme n’est pas « une forme de rĂ©pression judiciaire, mais un mode de gouvernement Â».

En 2015, le gouvernement « socialiste Â» a rĂ©activĂ© la machine antiterroriste — crĂ©Ă©e par son prĂ©dĂ©cesseur de droite – pour rebondir aprĂšs avoir touchĂ© le fond plus impopulaire que jamais. L’alibi pour justifier cette rĂ©activation lui a Ă©tĂ© servi le 7 janvier 2015 par les frĂšres Kouachi avec l’attentat contre Charlie Hebdo – publication devenue, depuis, la coqueluche de la RĂ©publique sĂ©curitaire. L’antiterrorisme s’est rĂ©activĂ© en deux temps : d’abord avec la crĂ©ation d’une union nationale contre le terrorisme – le fameux 11 janvier, oĂč l’on a vu les dirigeants de ce monde dĂ©filer pour la libertĂ© d’expression -, ensuite avec la mise en place du plan Vigipirate renforcĂ© et sa reconduction ad nauseam. Le tout s’est finalement concrĂ©tisĂ© avec le vote, le 24 juin 2015 Ă  l’AssemblĂ©e nationale, de la loi sur le renseignement, Ă©laborĂ©e par le Premier ministre, Manuel Valls. Une loi sĂ©curitaire qui lĂ©galise une gĂ©nĂ©ralisation du fichage, de l’espionnage et de la surveillance des populations. La cible privilĂ©giĂ©e ? Sans doute les milieux islamistes radicaux – idiots utiles de l’antiterrorisme -, mais aussi tous les militants du mouvement social, tous ceux dont les colĂšres, les rĂ©voltes et les rĂȘves d’émancipation menacent l’existence de l’Etat et cette paix sociale maintenue par la force.

Les attentats du 13 novembre 2015, qui ont fait 130 morts dans Paris – les terroristes frappant cette fois Ă  l’aveugle -, ont donnĂ© un second souffle Ă  l’antiterrorisme, permettant Ă  l’Etat de dĂ©crĂ©ter un Ă©tat d’urgence d’une durĂ©e de trois mois. Cet Ă©tat d’exception, crĂ©Ă© en 1955 en pleine guerre d’AlgĂ©rie, a permis des atteintes criminelles aux libertĂ©s individuelles et collectives pendant plusieurs mois et donnĂ© une tribune aux xĂ©nophobes en tout genre, qui ont pu, souvent dans une impunitĂ© totale, dĂ©verser leur haine raciste et islamophobe. Policiers, gendarmes et militaires se sont dĂ©ployĂ©s par milliers dans les rues, multipliant les perquisitions sans mandat judiciaire (plus de 1 200 en deux semaines) et les arrestations, portĂ©s par un soutien mĂ©diatique acritique. Des dizaines de lieux de sociabilitĂ© musulmans ont Ă©tĂ© harcelĂ©s, endommagĂ©s, fermĂ©s sans complexe par des autoritĂ©s agissant avec une logique arbitraire cimentĂ©e par le racisme. D’abord prĂ©sentĂ© comme rempart face au terrorisme islamiste, l’état d’urgence a trĂšs vite dĂ©montrĂ© qu’il pouvait aussi ĂȘtre utilisĂ© pour casser les mobilisations prĂ©vues contre la confĂ©rence des Nations unies sur les changements climatiques (dite « COP21 Â»), cette grand-messe hypocrite, chantre d’un capitalisme vert en gestation. La semaine qui a prĂ©cĂ©dĂ© le lancement de ce sommet a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’un nombre important de perquisitions dans les milieux libertaires (principalement dans des squats en Ile-de-France), qui ont Ă©tĂ© accompagnĂ©es de mesures de rĂ©pression directe contre des militants : convocations au commissariat, gardes Ă  vue, rappels Ă  la loi, dĂ© ferrements devant les tribunaux et assignations Ă  rĂ©sidence. La grande manifestation qui Ă©tait prĂ©vue le 29 novembre a, bien sĂ»r, Ă©tĂ© interdite – et rĂ©primĂ©e sous les gaz avec en prime, 341 arrestations -, comme toutes les autre manifestations sur la voie publique, tandis que les concentrations humaines, parfois Ă©normes, dans les supermarchĂ©s et les stades de sport n’étaient pas le moins du monde inquiĂ©tĂ©es par cet Etat Ă  la peur trĂšs sĂ©lective.

La mise en place de cette machine antiterroriste qui piĂ©tine nos libertĂ©s dans la ferveur mĂ©diatique n’a de sens que considĂ©rĂ©e dans l’ensemble au sein duquel elle s’inscrit, celui d’un capitalisme en pleine restructuration. En France, comme ailleurs en Europe, elle est lĂ  pour porter les politiques d’austĂ©ritĂ© et de destruction des droits sociaux, menaçant tous ceux qui refusent de courber l’échine devant l’organisation de la misĂšre. L’antiterrorisme n’est rien d’autre qu’une arme lourde dans la guerre sociale de notre Ă©poque, un mode de gouvernement fondĂ© sur la peur et qui s’autorise Ă  peu prĂšs tout pour mater nos rĂ©voltes et dĂ©truire nos organisations.

OĂč est passĂ©e la conscience de classe ?

Les succĂšs rĂ©pĂ©tĂ©s de l’offensive antisociale et sĂ©curitaire peuvent notamment s’expliquer par la disparition d’un vecteur historiquement important des rĂ©voltes et des insurrections populaires : la conscience de classe, qui n’est plus Ă  l’ordre du jour, malgrĂ© quelques sursauts soudains mais malheureusement temporaires et dĂ©pourvus de toute possibilitĂ© de gĂ©nĂ©ralisation. Cette disparition est le produit du triomphe de l’individualisme – qui a transformĂ© les luttes salariales collectives en nĂ©gociations individuelles au « cas par cas Â» – et de la perte de confiance de nombre de travailleurs et de travailleuses dans les thĂ©ories et pratiques d’émancipation aprĂšs l’effondrement de l’Union soviĂ©tique Ă  la fin des annĂ©es 1980. Le syndicalisme en a particuliĂšrement souffert, et le taux de syndicalisation en France frĂŽle aujourd’hui Ă  peine les 8 % (7,7 % en 2012), avec une syndicalisation singuliĂšrement trĂšs faible des jeunes – ce qui n’augure rien de bon pour l’avenir – et des travailleurs et des travailleuses prĂ©caires (seuls 2,4 % des salariĂ©s en CDD et intĂ©rim Ă©taient syndiquĂ©s en 2006, contre 9,4 % des salariĂ©s en CDI Ă  temps complet).

Cette conscience de classe disparaĂźt aussi en mĂȘme temps que l’identitĂ© ouvriĂšre, qui, jusqu’alors, pouvait assurer une cohĂ©sion saine au sein des collectifs de travail ; une cohĂ©sion qui permettait l’émergence d’une conscience combative et la construction d’un puissant rapport de force syndical. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’une des principales batailles du patronat et de l’État est la destruction des vieux statuts salariaux (cheminot, docker, ouvrier du Livre, etc.), souvent hĂ©ritiers de plusieurs dĂ©cennies de lutte sociale et porteurs d’une trĂšs forte identitĂ©. Un monopole syndical de l’embauche, des salaires dĂ©cents, une syndicalisation importante, une grande culture prolĂ©tarienne (Ă  la fois de mĂ©tier et de lutte), des traditions fortes (chants, banquets conviviaux, « rituels Â») qui permettent une solide cohĂ©sion de groupe sont certaines des caractĂ©ristiques de ces vieux statuts salariaux que les puissants s’échinent Ă  dĂ©truire, pour tenter d’en finir avec le mouvement ouvrier et ses pratiques d’organisation des exploitĂ©s. Cette destruction s’accompagne d’une forte stigmatisation des salariĂ©s travaillant sous ces statuts, avec la complicitĂ© des politiciens, de certains mĂ©dias et des patrons, qui n’ont de cesse de les prĂ©senter comme des privilĂ©giĂ©s. Une idĂ©e qui, parfois, est d’ailleurs parfaitement intĂ©grĂ©e par les travailleurs eux-mĂȘmes, qui en viennent Ă  demander la fin de ces statuts sous prĂ©texte qu’eux n’en bĂ©nĂ©ficient pas, plutĂŽt que d’exiger de leur employeur d’ĂȘtre traitĂ©s de la mĂȘme maniĂšre.

ParallĂšlement Ă  la suppression des anciens statuts, on assiste aussi Ă  une disparition progressive du salariat, dĂ©jĂ  victime d’une prĂ©carisation de plus en plus importante. Mais cette disparition n’est pas celle que les anarchistes ont toujours prĂŽnĂ©e – et qui ne peut dĂ©couler que d’une mise en commun des moyens de production - ; celle-ci est ultralibĂ©rale et ne vise rien de moins que l’établissement d’un marchĂ© du travail rĂ©gi par la prĂ©caritĂ© et la fragilitĂ© des droits sociaux. Cette disparition du salariat prend corps aujourd’hui Ă  travers la multiplication des statuts bĂątards type « auto-entrepreneur Â» (ils Ă©taient 984 500 en 2014 d’aprĂšs l’Urssaf), qui, en invoquant l’indĂ©pendance et l’autonomie, voudraient nous faire oublier le rapport d’exploitation. Et ça fonctionne : qui n’a pas dĂ©jĂ  entendu quelqu’un prĂ©tendre qu’ĂȘtre libre c’est ĂȘtre son propre patron ? En vĂ©ritĂ©, en recrutant leurs travailleurs sous ces statuts, les employeurs Ă©chappent aux cotisations sociales et au droit du travail, et peuvent faire jouer la concurrence entre ces « indĂ©pendants Â» pour rĂ©duire au maximum le prĂ©tendu coĂ»t du travail.

La gĂ©nĂ©ralisation galopante de ces statuts — qui n’est rien d’autre qu’une abolition ultralibĂ©rale du salariat — va de pair avec un dĂ©veloppement du travail hors site, et on voit dĂ©sormais se multiplier un peu partout les fameux TAD – travailleurs Ă  domicile. Si la propagande libĂ©rale voudrait en faire l’incarnation de la libertĂ© absolue, il s’agit surtout, au final, d’isoler les travailleurs et les travailleuses pour mieux briser les collectifs, trop susceptibles de faire Ă©merger une conscience de classe et de favoriser des mouvements revendicatifs. Difficile, en effet, de construire un rapport de force syndical tout seul depuis son studio ! IsolĂ©, sans rĂ©el contact avec ses collĂšgues, prisonnier d’un statut qui lui retire tous les droits du salariĂ©, le travailleur est dĂšs lors totalement dĂ©muni face Ă  son employeur – vĂ©ritable grand gagnant de l’histoire, et sur tous les plans. C’est pourquoi la syndicalisation de ces nouveaux travailleurs, qui pour beaucoup figurent au rang des plus prĂ©caires, doit aujourd’hui ĂȘtre une des prioritĂ©s des organisations syndicales. Si le syndicalisme les abandonne ou s’il ne parvient pas Ă  s’adapter Ă  cette transformation sensible du monde du travail, alors ses jours sont dĂ©finitivement comptĂ©s.

L’abandon progressif de la conscience de classe laisse s’installer des sentiments d’appartenance ambigus, aux revendications floues et parfaitement rĂ©cupĂ©rables par les pouvoirs. Ces sentiments, ce sont ceux qui ont soudĂ© les « mobilisations Â» aprĂšs l’attentat contre Charlie Hebdo, traduits par un « Je suis Charlie Â» devenu mondialement cĂ©lĂšbre, que se sont appropriĂ©s aussi bien des ouvriers que tous les chefs d’Etat qui, le 11 janvier 2015, ont dĂ©filĂ© ensemble dans les rues de Paris. Preuve, s’il en fallait encore, de la confusion absolue qui rĂšgne et du brouillage des marqueurs de classe, qui permettent de rassembler, sous un mĂȘme mot d’ordre, exploitĂ©s et exploiteurs. Notons, Ă©galement, l’omniprĂ©sence du « je Â» (« Je suis Charlie Â», puis « Je suis Français Â», « Je suis Paris Â», etc.), qui tĂ©moigne, lĂ  encore, de l’offensive rĂ©ussie de cet individualisme formatĂ© et formateur, abĂȘtissant, qui achĂšve de dĂ©truire le « nous Â» Ă©mancipateur qui, jusque-lĂ , cimentait les mobilisations sociales. Et quand des semblants de collectif ressurgissent, ce sont les vieux sursauts nationalistes et patriotes qui les portent. Ainsi des appels Ă  chanter La Marseillaise et Ă  accrocher un drapeau bleu- blanc-rouge Ă  sa fenĂȘtre peu aprĂšs les attentats de novembre 2015, censĂ©s tĂ©moigner d’une unitĂ© nationale qui, lĂ  encore, ne servira jamais que les intĂ©rĂȘts de ceux qui souhaitent voir disparaĂźtre les rĂ©sistances aux antagonismes de classe inhĂ©rents au systĂšme capitaliste. La pensĂ©e dominante de ce jeune XXIe siĂšcle tend ainsi Ă  nous dire qu’il n’y aurait plus des travailleurs d’un cĂŽtĂ© et des patrons de l’autre, des dominĂ©s et des dominants, seulement des Français, des « Charlie Â», des Parisiens au centre d’un antagonisme qui n’aurait plus rien Ă  voir avec l’existence des classes sociales, mais avec cet ennemi intĂ©rieur et extĂ©rieur : le djihadiste, ce barbare qui ose revendiquer un État. Un barbare dont on s’interdit bien de dire qu’il n’est, au fond, que le produit de nos rĂ©publiques affameuses, gĂ©nĂ©ratrices de misĂšre sociale, et de nos dĂ©mocraties impĂ©rialistes, qui jouent avec les peuples comme au Risk.

Notre futur est peut-ĂȘtre derriĂšre nous

La porte de sortie vers un renouveau du mouvement social et rĂ©volutionnaire n’est peut-ĂȘtre pas ailleurs que dans un nĂ©cessaire retour en arriĂšre, aussi paradoxal que cela puisse paraĂźtre. Car, au final, la situation ressemble en de nombreux points au XIXe siĂšcle : il faut tout (re)construire, ou presque (le rĂ©seau de base est dĂ©jĂ  lĂ ). Le monde du travail du XXIe siĂšcle a perdu l’important bagage syndical qu’avaient patiemment construit plusieurs gĂ©nĂ©rations de militants syndicalistes. L’implantation des syndicats est dĂ©sormais largement dĂ©risoire et la plupart des campagnes de syndicalisation sont toujours confrontĂ©es aux mĂȘmes rĂ©ticences — quand ce n’est pas carrĂ©ment Ă  des rejets exprimĂ©s avec vĂ©hĂ©mence et violence -, le plus souvent par ignorance de ce qu’est rĂ©ellement le syndicalisme. En rĂ©sulte un monde du travail oĂč les travailleurs et les travailleuses ne sont presque plus organisĂ©s, oĂč les revendications sont portĂ©es individuellement et nĂ©gociĂ©es au cas par cas, oĂč le rapport de force avec le patron est dĂ©sĂ©quilibrĂ© ou inexistant, oĂč les salariĂ©s sont redevenus les proies fragiles et faciles d’un patronat aux serres toujours aussi aiguisĂ©es. Un peu comme il y a deux cents ans, quand le syndicalisme n’était pas encore advenu…

Alors, certes, les rĂ©alitĂ©s d’aujourd’hui sont quelque peu diffĂ©rentes, ne serait-ce que dans le monde du travail, mais les efforts et les stratĂ©gies d’organisation des exploitĂ©s dĂ©ployĂ©s par les militantes et militants ouvriers des XIXe et XXe siĂšcles devraient nous fournir des pistes, des idĂ©es, pour rebĂątir ce que des dĂ©cennies de contre- rĂ©volution ont dĂ©truit. En cela, la formidable expĂ©rience du syndicalisme rĂ©volutionnaire français des deux premiĂšres dĂ©cennies de la ConfĂ©dĂ©ration gĂ©nĂ©rale du travail (CGT, 1895) est Ă©difiante. Comme celle, espagnole, de la ConfĂ©dĂ©ration nationale du travail (CNT, 1910), qui donnera naissance, en 1936, en pleine guerre d’Espagne, Ă  la plus authentique rĂ©volution sociale de tout le XXe siĂšcle — une rĂ©volution que l’anarcho-syndicalisme espagnol portait depuis des dĂ©cennies Ă  travers la CNT. C’est dans ces expĂ©riences passĂ©es d’organisation et de luttes que nous devons chercher aujourd’hui les bases d’un renouveau rĂ©volutionnaire, et non dans les Ă©crits plus ou moins digestes des thĂ©oriciens en tout genre. Comme l’écrivaient les camarades du groupe Louis-Bertho-Lepetit de la FĂ©dĂ©ration anarchiste en 1986, l’anarcho-syndicalisme « est nĂ© de l’action conjuguĂ©e de milliers d’hommes et de femmes cherchant Ă  organiser la classe ouvriĂšre pour la mener Ă  son Ă©mancipation Â» et non « de la pensĂ©e d’un ou plusieurs personnages illustres Â». C’est d’ailleurs lĂ  que rĂ©side toute la force de l’anarcho-syndicalisme : ĂȘtre avant tout une pratique militante construite dans les luttes lui permet (du moins devrait lui permettre) d’évoluer avec son temps et de demeurer en phase avec les rĂ©alitĂ©s de l’époque dans laquelle il s’exprime – sans pour autant, bien sĂ»r, « confondre le rĂ©alisme avec l’abdication Â», ce qu’ont trop souvent tendance Ă  faire les « rĂ©volutionnaires Â» autoproclamĂ©s pragmatiques.

Cette nĂ©cessaire irruption de l’histoire dans l’élaboration de nos analyses et de nos pratiques de lutte actuelles ne doit pas pour autant se transformer en une simple et naĂŻve transposition dans nos rĂ©alitĂ©s contemporaines de ce qui s’est fait hier. Comme l’écrivait, en 1934, le syndicaliste rĂ©volutionnaire Marcel Martinet dans son article « Le prolĂ©tariat et la culture Â», il faut « prĂ©server l’hĂ©ritage du passĂ©, ce qui dans le passĂ© est l’hĂ©ritage encore vivant, pour en prendre possession rĂ©elle et le revivifier Â». Il s’agit donc moins de copier que de s’inspirer, en prenant en compte les transformations importantes qu’a connues notre sociĂ©tĂ©. Mais cela n’en demeure pas moins un aspect important, surtout Ă  une Ă©poque – celle de la postmodernitĂ© – oĂč le passĂ©, comme le futur, n’intĂ©resse plus personne, sacrifiĂ© sur l’autel du prĂ©sent et de l’immĂ©diatetĂ©, temps par excellence du spectacle marchand.

L’anarcho-syndicalisme : un outil, une finalitĂ©

La primauté du syndicat

Si le syndicat est la forme d’organisation Ă  privilĂ©gier, c’est parce qu’il est le seul en mesure de rassembler le plus largement possible les exploitĂ©s. Un rassemblement qui ne s’opĂšre qu’à partir du seul critĂšre de classe, autour d’une oppression qui nous touche tous et toutes en tant que travailleurs et travailleuses – l’exploitation capitaliste -, au-delĂ  de ce qui peut d’ordinaire nous diviser, comme les nationalitĂ©s ou les religions, par exemple.

Le syndicat est l’organisation de classe par excellence : il est crĂ©Ă© par les travailleurs et les travailleuses pour les travailleurs et les travailleuses. Et, s’il parvient Ă  demeurer pleinement autonome des partis et autres organisations politiques, le syndicat n’aura pas d’autres ambitions que la plus noble : l’émancipation du prolĂ©tariat Le syndicat est l’incarnation mĂȘme de la devise bien connue de la PremiĂšre Internationale : « L’émancipation des travailleurs sera l’Ɠuvre des travailleurs eux- mĂȘmes. Â» En s’organisant en syndicats, le prolĂ©tariat nie aux partis politiques le droit de s’occuper de sa propre Ă©mancipation et exprime ainsi son dĂ©sir d’autonomie, posant l’action directe en lieu et place de l’action parlementaire. Car, dans les mains des partis politiques – qui ne rassemblent jamais qu’autour d’une idĂ©ologie et non Ă  partir de la place que chacun occupe dans les rapports de production —, le sort des travailleurs est et sera toujours subordonnĂ© Ă  la conquĂȘte du pouvoir politique, de l’Etat, lequel s’est toujours montrĂ© l’ennemi du prolĂ©tariat dans la lutte des classes — l’histoire n’a de cesse de le tĂ©moigner, de mĂȘme que l’actualitĂ©. Cette exigence d’indĂ©pendance syndicale Ă©tait d’ailleurs prĂ©sente Ă  l’origine mĂȘme de la CGT. Lors de son congrĂšs de fondation, en 1895, Auguste Keufer, alors secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la FĂ©dĂ©ration des travailleurs du Livre (fĂ©dĂ©ration d’obĂ©dience « rĂ©formiste Â»), proposait mĂȘme d’exclure de la CGT les membres des partis politiques, arguant que « garder ces groupes qui auront un pied dans deux camps Ă  la fois [le parti et le syndicat], ce sera chasser la politique et les politiciens par la porte pour les laisser revenir par la fenĂȘtre Â».

Mais, si le syndicat doit tenir loin de lui les parus politiques – mĂȘme ceux qui se prĂ©tendent ouvriers ou rĂ©volutionnaires -, il devrait aussi les combattre. Etre en dehors et contre est l’attitude que le syndicat devrait observer Ă  leur Ă©gard. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait la CGT-Syndicaliste rĂ©volutionnaire (CGT-SR) en 1926 dans la charte de Lyon, dĂ©passant ainsi la neutralitĂ© entĂ©rinĂ©e par la charte d’Amiens vingt ans plus tĂŽt : « VĂ©ritable organisme de dĂ©fense et de lutte de classe, [la CGT-SR] est en dehors de tous les partis et en opposition avec ceux-ci, la force active qui doit permettre Ă  tous les travailleurs de dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts immĂ©diats et futurs, matĂ©riels et moraux. Â»

Expression de l’autonomie du mouvement social, le syndicat est aussi l’outil idĂ©al pour s’attaquer au capitalisme, car, en organisant la rĂ©sistance au sein du monde du travail, il porte directement atteinte au cƓur mĂȘme du capitalisme, Ă  savoir la production. Les Ă©poques ont beau changer, le monde du travail a beau se transformer, la grĂšve reste notre arme la plus efficace pour faire pencher de notre cĂŽtĂ© le rapport de force qu’exige la lutte des classes. C’est d’ailleurs pourquoi l’Etat redouble d’attaques contre ce droit essentiel des travailleurs, toujours avec l’espoir d’en rĂ©duire considĂ©rablement la force de frappe. Cette volontĂ© est particuliĂšrement vive ces derniĂšres annĂ©es : aprĂšs l’imposition et la gĂ©nĂ©ralisation du service minimum en 2007 – limitant sensiblement l’impact des arrĂȘts de travail -, on a vu fleurir les rĂ©quisitions prĂ©fectorales de grĂ©vistes — notamment pendant les grĂšves des raffineries en 2010 -, puis, en 2012, le vote d’une loi visant « Ă  limiter le droit de grĂšve dans les transports aĂ©riens Â» (des dires mĂȘmes du dĂ©putĂ© UMP Éric Diard qui l’avait dĂ©posĂ©e) qui pourrait s’étendre Ă  d’autres secteurs. Et c’est sans parler, aussi, des attaques plus directes et violentes, celles qui s’expriment Ă  travers la rĂ©pression, comme – exemple parmi bien d’autres – ces 400 CRS envoyĂ©s casser la grĂšve de 20 marins de la SNCM en fĂ©vrier 2012. Plus rĂ©cemment encore, le lancement d’une campagne de la ConfĂ©dĂ©ration syndicale internationale (CSI) en mars 2015 intitulĂ©e « Ne touchez pas au droit de grĂšve Â» tĂ©moigne que la remise en cause de cet acquis fondamental se joue Ă  une Ă©chelle mondiale, notamment au sein de l’Organisation internationale du travail (OIT), oĂč, actuellement, les reprĂ©sentants du patronat redoublent d’effort pour l’attaquer. Si les États et les organisations patronales font montre d’autant de volontĂ© contre le droit de grĂšve, c’est bien la preuve de la redoutable efficacitĂ© de cette pratique essentielle, centrale.

L’impĂ©ratif paysan

Les paysans sont souvent oubliĂ©s des perspectives rĂ©volutionnaires classiques de type syndicaliste, gĂ©nĂ©ralement victimes du prisme de l’ouvriĂ©risme, qui fait de l’ouvrier le seul et unique sujet rĂ©volutionnaire. Pourtant, la paysannerie a toujours jouĂ© un rĂŽle moteur, si ce n’est de premier plan, dans la plupart des grandes rĂ©volutions sociales du XXe siĂšcle. Et pour cause, une rĂ©volution sociale qui oublierait les paysans ne pourrait qu’accoucher d’un monde de famine… ou, de nouveau, d’exploitation. Qu’on le veuille ou non, c’est la paysannerie qui, aujourd’hui comme hier, nourrit tout un chacun. Et, pourtant, aujourd’hui comme hier, nombre de paysans et de paysannes ont la misĂšre pour quotidien. Y compris en France, oĂč la petite paysannerie est Ă©crasĂ©e par les LĂ©viathans de l’agroalimentaire et de la distribution, dans un systĂšme oĂč l’agriculture est industrielle et rĂ©pond moins Ă  des exigences sociales et environnementales qu’à des logiques de compĂ©titivitĂ© qui prĂ©carisent les petits paysans, dĂ©truisent la diversitĂ© des exploitations et menacent l’environnement.

Le monde paysan est d’ailleurs souvent le thĂ©Ăątre de luttes sociales importantes et lĂ©gitimes, pour une meilleure rĂ©partition et prĂ©servation des terres, pour une indĂ©pendance vis-Ă -vis des gĂ©ants de la distribution, pour la dĂ©fense des droits sociaux des travailleurs et des travailleuses agricoles (protection sociale, retraite), pour la souverainetĂ© alimentaire, contre l’industrialisation, ses obligations (puçage, vaccination) et ses normes, contre les grands projets inutiles qui dĂ©truisent les terres et exproprient les petits paysans, etc. Et si des organisations comme la FĂ©dĂ©ration nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et ses avatars sont les chantres d’une agriculture industrielle et les porte- parole des puissants patrons du monde paysan (gros exploitants et Ă©leveurs qui accaparent, voire contrĂŽlent, la majoritĂ© des subventions et des aides), d’autres, comme la ConfĂ©dĂ©ration paysanne (crĂ©Ă©e en 1987) ou la FĂ©dĂ©ration des travailleurs de la terre et de l’environnement de la CNT (crĂ©Ă©e en 2004), portent des valeurs et des pratiques qui prouvent, s’il en est besoin, qu’un syndicalisme paysan de transformation sociale est possible.

Les luttes du monde paysan, au-delĂ  de la seule dĂ©fense des droits de ses travailleurs et des structures syndicales, portent aussi, et Ă  juste titre, une remise en cause du systĂšme agroalimentaire actuel et rĂ©flĂ©chissent Ă  des alternatives crĂ©dibles. Mais ces rĂ©flexions ne devraient pas se contenter d’habiter nos campagnes, elles devraient aussi s’inviter dans les environnements urbains : la paysannerie nourrissant l’humanitĂ©, elle est l’affaire de tous et toutes. Il apparaĂźt urgent aujourd’hui de sortir de ces civilisations hors sol qui nous ont fait oublier que le contenu de notre assiette provenait des campagnes et du travail des paysans et des paysannes. Un projet de sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire qui ne prendrait pas en compte la question paysanne serait d’emblĂ©e vouĂ© Ă  l’échec, et nous ne pourrons faire l’économie d’une rĂ©flexion sur ce que coĂ»te en travail paysan la vie urbaine et, Ă  partir de lĂ , nous devrons sans doute redĂ©finir nos habitudes alimentaires et repenser les rapports entre les villes et les campagnes.

Mais ce travail de rĂ©flexion et les ponts que nous devons construire entre ces mondes si diffĂ©rents et leurs luttes ne seront possibles et ne pourront prendre davantage d’ampleur que si rĂ©-Ă©merge, chez les exploitĂ©s et les opprimĂ©s, une solide conscience de classe.

DĂ©passer le seul cadre du travail et de l’entreprise

La conscience de classe, c’est sentir qu’on appartient Ă  un mĂȘme groupe d’exploitĂ©s et de dominĂ©s, un sentiment d’appartenance qui se construit autour de l’intĂ©rĂȘt absolu que l’individu a dans la disparition du capitalisme. Si, la plupart du temps, cette conscience de classe surgit du monde du travail et de ses rapports d’exploitation et de domination, elle peut aussi se construire ailleurs, Ă  partir de luttes contre des oppressions qui ne sont pas toujours directement liĂ©es au travail : contre l’homophobie, contre la transphobie, contre le sexisme, contre le racisme, contre l’islamophobie, contre l’antisĂ©mitisme, pour le respect d’une identitĂ© culturelle Ă©crasĂ©e (voir les luttes indigĂšnes aux AmĂ©riques, par exemple), pour l’affirmation d’une contre-culture, etc. Les dominations sont multiples et toutes peuvent conduire, chez ceux qui les subissent, Ă  l’émergence d’un sentiment d’appartenir Ă  une mĂȘme classe de damnĂ©s.

Cette pluralitĂ© des « foyers Â» d’émergence de la conscience de classe implique que nous travaillions

Ă  faire converger toutes les luttes dans une mĂȘme dynamique anticapitaliste et antiautoritaire, « en bas, Ă  gauche Â», comme disent les rebelles zapatistes du Chiapas (Mexique). Mais cela suppose que les syndicats sortent du seul cadre de l’entreprise pour embrasser rĂ©ellement d’autres champs de bataille et qu’ils s’ouvrent, dans leurs rĂ©flexions comme dans leurs pratiques, aux combats contre les autres oppressions. Tous les syndicats – Ă  l’instar de ce que font dĂ©jĂ  certains Ă  la CNT et Ă  SUD, et dans une moindre mesure Ă  la CGT — doivent ĂȘtre massivement partie prenante des luttes contre le racisme, contre le sexisme, contre l’homophobie, contre l’antisĂ©mitisme, contre l’islamophobie – et pas seulement quand ces oppressions s’expriment dans le cadre du travail. Cet impĂ©ratif est d’autant plus nĂ©cessaire que les syndicats eux-mĂȘmes ne sont pas toujours des modĂšles en la matiĂšre. Un important travail de dĂ©construction autour de ces questions est Ă  rĂ©aliser, Ă  la fois par et dans nos organisations syndicales.

Si cet investissement particulier est essentiel, c’est aussi du fait que la prĂ©sence concrĂšte des syndicats peut favoriser l’émergence d’une dimension sociale, voire anticapitaliste, au sein de ces luttes sociĂ©tales qui, parfois, peuvent ĂȘtre bien loin des rĂ©alitĂ©s de la lutte des classes. Et ce n est pas nĂ©gligeable, car, trop souvent, ces combats lĂ©gitimes sont rĂ©cupĂ©rĂ©s par les partis politiques sociaux-dĂ©mocrates — ou leurs associations avatars — qui achĂšvent de les Ă©loigner des revendications Ă©conomiques avec lesquelles elles pourraient — et devraient — pourtant faire front, ces oppressions servant toujours, in fine, les intĂ©rĂȘts des bourgeoisies dans la division qu’elles opĂšrent entre les exploitĂ©s.

Cette nĂ©cessaire convergence des luttes exige de fait que les anarcho-syndicalistes ne se laissent pas gagner par le sectarisme et qu’ils impulsent, participent, rejoignent des initiatives collectives bĂąties au-delĂ  des appartenances organisationnelles. Car Ă  une Ă©poque oĂč les centrales syndicales rĂ©volutionnaires sont dĂ©sertĂ©es, il est tout Ă  fait comprĂ©hensible que certains et certaines prĂ©fĂšrent s’investir dans des groupements « autonomes Â», formĂ©s autour de la lutte contre une oppression particuliĂšre. Pensons ici aux collectifs de sans-papiers, aux associations de chĂŽmeurs, aux organisations fĂ©ministes, etc., dont il serait ridicule de se couper au prĂ©texte qu’ils rassemblent des individus qui ont refusĂ© de s’organiser autrement, notamment dans les syndicats ou dans les organisations spĂ©cifiques anarchistes (sur lesquelles nous reviendrons plus avant).

Si ce front des luttes est essentiel, il n’est pas question pour autant de prĂŽner l’interclassisme, cette logique bourgeoise qui mĂšne l’émancipation rĂ©elle dans une impasse en essayant de faire croire aux exploitĂ©s qu’ils pourraient partager des intĂ©rĂȘts communs avec leurs exploiteurs. La rĂ©volution sociale ne peut se faire avec la bourgeoisie – aussi consciente soit-elle des oppressions qu’elle gĂ©nĂšre – et, si le sentiment d’appartenance de classe peut avoir des origines variĂ©es, il exclut de fait les classes dominantes. Car comment un bourgeois pourrait-il sincĂšrement vouloir le renversement du monde capitaliste tout en restant accrochĂ© Ă  ses privilĂšges et Ă  sa position de dominant ?

Les flics ne seront jamais des camarades

Le critĂšre de classe ne doit pas, cependant, nous induire en erreur quand il s’agit de dĂ©finir l’attitude que nous devons adopter face aux professionnels de la rĂ©pression. On entend trop souvent, dans certaines manifestations, des militants appeler les manifestants Ă  ne pas provoquer ou attaquer la police. GĂ©nĂ©ralement, la justification qui accompagne ces appels s’exprime avec des slogans ridicules du style : « Sous l’uniforme, il y a un travailleur. Â» Ainsi, malgrĂ© la violence qu’ils dĂ©ploient quand ils dĂ©cident de charger une manifestation, de casser un piquet de grĂšve ou d’évacuer une zone Ă  dĂ©fendre (ZAD), les policiers et les gendarmes seraient des camarades, car des travailleurs. Le pire est que cette idĂ©e dangereuse est mĂȘme dĂ©sormais portĂ©e par certaines figures proches de l’ultragauche, Ă  l’instar de l’éditeur Éric Hazan qui, dans Dynamique de la rĂ©volte, Ă©crit : « â€œLa police avec nous”, voilĂ  ce que nous devons faire entendre aujourd’hui. Â» Pareille argumentation flirte avec l’inconsistance. Comment des individus payĂ©s pour nous surveiller, pour nous espionner jusque dans l’intimitĂ© de nos foyers, pour nous brutaliser, pour nous faire taire et, parfois, pour nous tuer pourraient ĂȘtre des nĂŽtres ?

C’est une rĂ©alitĂ© dont nous devrions dĂ©sormais avoir tous et toutes conscience : les policiers Ă©crasent les pauvres au quotidien et terrorisent les militants du mouvement social. Ils sont un rouage essentiel de l’ordre Ă©conomique et social Ă©tabli, qui permet d’éviter les explosions sociales et de limiter considĂ©rablement les atteintes lĂ©gitimes que le prolĂ©tariat pourrait porter aux intĂ©rĂȘts et privilĂšges de la bourgeoisie, par sa rĂ©volte quotidienne comme par les expĂ©riences d’autonomie qu’il dĂ©veloppe. La violence que les policiers dĂ©ploient dans cette sale besogne n’est d’ailleurs plus Ă  dĂ©montrer, tant elle n’a de cesse de s’exprimer – allant en empirant avec l’expĂ©rimentation de stratĂ©gies de plus en plus proche de celles dites de « contre-insurrection Â». Combien de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es depuis que les pauvres refusent le fatalisme de la misĂšre ? Combien ont Ă©tĂ© mutilĂ©es par des coups de matraque, des tirs de flash-bail ? Combien ont Ă©tĂ© tabassĂ©es dans une manifestation, dans une voiture, dans une ruelle, dans une cellule de garde Ă  vue ? Combien ont Ă©tĂ© insultĂ©es, moquĂ©es, humiliĂ©es ? Combien se sont retrouvĂ©es derriĂšre les barreaux aprĂšs avoir Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es Ă  la suite d’une manifestation ou d’un « dĂ©lit Â» Ă©conomique ?

La police est une institution dĂ©tentrice d’une violence lĂ©gale qui lui donne Ă  peu prĂšs tous les droits, en raison, notamment, de l’extrĂȘme clĂ©mence dont font preuve l’État et la justice Ă  son Ă©gard. Combien de policiers sont condamnĂ©s aprĂšs des dĂ©pĂŽts de plainte pour violences policiĂšres ? Combien d’affaires ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©es ? Pire, combien de plaintes contre la police se sont finalement retournĂ©es contre les victimes qui les avaient dĂ©posĂ©es ? Dans une Ă©tude parue le 14 mars 2016, l’ONG Action chrĂ©tienne contre la torture (ACAT) – qu’on ne peut pas accuser de gauchisme – rĂ©vĂ©lait que, entre 2005 et 2015, sur 89 cas de blessures graves causĂ©es par les forces de l’ordre – parmi lesquels 26 se sont soldĂ©s par la mort -, seuls 7 ont dĂ©bouchĂ© sur des condamnations. L’ONG notait Ă©galement que, pour la seule annĂ©e 2014, sur les 5 178 signalements faits auprĂšs de l’inspection gĂ©nĂ©rale de la police nationale (la police des polices), seuls 32 ont Ă©tĂ© suivis de l’ouverture d’une enquĂȘte.

Si certaines grosses affaires mettant en cause des policiers sont particuliĂšrement mĂ©diatisĂ©es, donnant l’impression que la justice fait son travail, elles ne sont jamais que la face visible d’un iceberg Ă©norme fait de meurtres, de violences physiques, d’humiliations, d’arrestations arbitraires et de corruption pour lesquels leurs auteurs en uniforme ne seront jamais vraiment inquiĂ©tĂ©s. Tel est le cas, par exemple, de ce policier qui, en 2012, a tuĂ© Amine Bentounsi d’une balle dans le dos et que la justice a acquittĂ© le 15 janvier 2016, prĂ©textant la lĂ©gitime dĂ©fense. Quelques jours plus tĂŽt, cette mĂȘme justice condamnait Ă  neuf mois de prison ferme les salariĂ©s de Goodyear qui avaient sĂ©questrĂ© deux dirigeants du groupe pendant quelques heures…

Les annĂ©es 2014 et 2015 ont nĂ©anmoins Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre de rĂ©actions populaires intĂ©ressantes contre la criminalitĂ© policiĂšre, autant de preuves que la rĂ©signation n’a pas encore gagnĂ© tout le monde : Ă©meutes Ă  Toulouse et Ă  Nantes Ă  la suite de la mort de RĂ©mi Fraisse, Ă©meutes incendiaires au Mexique aprĂšs le kidnapping par la police municipale d’Iguala de 43 Ă©tudiants Ă  Ayotzinapa, Ă©meutes dans les villes de Baltimore et de Ferguson aux États-Unis aprĂšs l’éniĂšme meurtre d’un Noir par un policier, Ă©meutes de juifs Ă©thiopiens en IsraĂ«l, etc. Dans ces diffĂ©rents coins du monde, les populations, excĂ©dĂ©es, rassemblant bien au-delĂ  des seuls groupes gauchistes et anarchistes, ont consommĂ© la rupture avec leurs polices, exprimant violemment leur exaspĂ©ration devant les crimes des uniformes et l’impunitĂ© dont ils jouissent au quotidien.

Les organisations syndicales – qui devraient refuser de syndiquer en leur sein les professionnels de la rĂ©pression (la CNT, elle, souscrit Ă  cette rĂšgle) -, et notamment leurs structures locales et interprofessionnelles, doivent elles aussi s’emparer de la lutte contre les violences policiĂšres, qui concernent autant le militant que le simple « citoyen Â» d’un État policier et criminel. Ce combat fait partie intĂ©grante du conflit de classe et de tout processus de rĂ©volution sociale : le fuir, c’est se rĂ©signer Ă  laisser s’exprimer librement les logiques brutales et meurtriĂšres des gouvernements.

L’organisation anarchiste spĂ©cifique

Si le syndicat est assurĂ©ment l’organisation principale du processus rĂ©volutionnaire, l’organisation anarchiste spĂ©cifique demeure utile, voire essentielle. D’abord parce qu’elle est peut-ĂȘtre plus apte, pour le moment, Ă  porter toutes les luttes qui s’expriment en dehors du monde du travail et qui s’attaquent Ă  ces oppressions dĂ©crites prĂ©cĂ©demment et contre lesquelles les anarcho- syndicalistes doivent aussi s’élever (le sexisme, l’homophobie , le racisme, la xĂ©nophobie, les nationalismes, etc.). Ensuite parce que l’organisation anarchiste spĂ©cifique peut dĂšs aujourd’hui apporter dans certaines luttes, et notamment dans celles du monde du travail, une radicalitĂ© que les grandes organisations syndicales actuelles, souvent mĂ©dusĂ©es par un dĂ©sir de respectabilitĂ©, ne sont pas encore toujours en mesure de porter ouvertement. Enfin, parce qu’elle est un espace privilĂ©giĂ© pour l’élaboration permanente et la diffusion de la pensĂ©e anarchiste, laquelle, en raison de la nĂ©cessaire autonomie syndicale Ă  l’égard des organisations politiques, ne peut se faire directement au sein des structures de classe.

S’engager en tant qu’anarcho-syndicalistes au sein d’une organisation anarchiste spĂ©cifique permet, en outre, de rencontrer et de lutter avec des camarades se revendiquant d’autres tendances de l’anarchisme social et rĂ©volutionnaire (le communisme anarchiste, notamment) et ayant une pratique militante diffĂ©rente. La diversitĂ© des tactiques a toujours Ă©tĂ© l’un des atouts majeurs de la pratique anarchiste, lui permettant de s’inscrire sur diffĂ©rents terrains et de s’ancrer dans de multiples luttes. Le partage des expĂ©riences, l’émulation thĂ©orique provoquĂ©e par les rĂ©flexions engagĂ©es au sein de l’organisation, les liens de solidaritĂ© entre militants d’horizons et d’engagements divers : tout cela est possible au sein d’une organisation anarchiste spĂ©cifique.

Bien que s’exprimant avant tout via le syndicat, l’anarcho-syndicalisme a donc tout intĂ©rĂȘt, aujourd’hui, Ă  investir Ă©galement l’organisation anarchiste spĂ©cifique. Cette « combinaison Â» lui permet de se construire autour de deux axes – l’action syndicaliste Ă  bases multiples (dont nous reparlerons plus avant) et l’activisme spĂ©cifiquement anarchiste – et de ne pas perdre de vue ce pour quoi il se bat Ă  terme, Ă  savoir l’avĂšnement d’une sociĂ©tĂ© sans classes sociales ni Etat. À la diffĂ©rence des syndicats, l’organisation anarchiste spĂ©cifique a nĂ©anmoins vocation Ă  disparaĂźtre une fois le processus rĂ©volutionnaire advenu, au risque de se voir transformĂ©e en ce parti-Etat dont rĂȘvent tous les communistes autoritaires, au dĂ©triment de l’émancipation.

L’anarcho-syndicalisme comme finalitĂ©

Ce n’est plus Ă©vident pour tout le monde aujourd’hui, mais le syndicalisme est, Ă  l’origine, l’expression concrĂšte et la plus « pure Â» de l’anarchisme, puisqu’il propose aux travailleurs et aux travailleuses de s’organiser contre l’exploitation et de porter par eux-mĂȘmes le monde de demain, et ce sans le parasitage des partis politiques (quels qu’ils soient) et de leurs ambitions Ă©tatiques. Il est d’ailleurs reconnu que le thĂ©oricien et activiste anarchiste MikhaĂŻl Bakounine fut de ceux qui furent Ă  l’origine de la matrice thĂ©orique du syndicalisme. C’est ce qu’affirmait, en 1907, l’anarchiste Maria Isidorovna Goldsmith dans la revue libertaire Les Temps nouveaux :

« Bakounine, dans son article “La politique de l’internationale”, expose la ligne de conduite qu’il voudrait voir suivre au mouvement ouvrier dans les termes tels que le mouvement syndicaliste actuel semble ĂȘtre la rĂ©alisation exacte de son programme. Â»

C’est pourquoi, d’ailleurs, Émile Pouget Ă©crivait, en 1897, dans L’Almanach du PĂšre Peinard :

« S’il y a un groupement oĂč les anarchos doivent se fourrer, c’est Ă©videmment la chambre syndicale. […] On a eu le sacrĂ© tort de trop se restreindre aux groupes d’affinitĂ©s [anarchistes]. Â»

Il Ă©tait donc tout naturel qu’à son origine le syndicalisme portĂąt un projet de sociĂ©tĂ© anarchiste. Et si, aujourd’hui, nous devons parler d’« anarcho-syndicalisme Â», c’est parce que la mainmise, pendant plusieurs dĂ©cennies, du Parti communiste et du rĂ©formisme social-dĂ©mocrate a en partie vidĂ© le syndicalisme de tout potentiel rĂ©volutionnaire libertaire.

DĂšs sa crĂ©ation en 1895, la CGT se posait Ă  la fois comme moyen et comme but, porteuse d’un projet de sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire rĂ©solument anarchiste : un monde sans exploitation Ă©conomique et sans État. Émile Pouget, un de ses membres influents, Ă©crivait ainsi en 1910 :

« Le syndicalisme est apte Ă  prĂ©parer et Ă  rĂ©aliser, sans interventions extĂ©rieures, par la grĂšve gĂ©nĂ©rale, l’expropriation capitaliste et la rĂ©organisation sociale, avec pour base le syndicat, qui de groupement de rĂ©sistance se transformera en groupement de production et de rĂ©partition. Â»

C’est tout l’anarcho-syndicalisme qui se trouve rĂ©sumĂ© dans cette phrase : le syndicalisme comme moyen et comme fin, organisation de lutte pour les travailleurs rĂ©volutionnaires et base de la rĂ©organisation du monde aprĂšs la rĂ©volution. C’est ce que firent en partie, en 1936, les anarcho-syndicalistes de la CNT espagnole aprĂšs avoir fait Ă©chouer le soulĂšvement fasciste du gĂ©nĂ©ral Francisco Franco dans certaines villes d’Espagne.

De quoi s’agit-il concrĂštement ? Il n’est pas opportun d’entrer ici dans une longue dissertation sur ce Ă  quoi ressemblera la sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire de demain. Les programmes politiques ne font pas partie des pratiques libertaires, et la sociĂ©tĂ© Ă©mancipĂ©e ne sera jamais que le fruit de la rĂ©flexion et des choix de celles et ceux qui auront fait cette rĂ©volution, et dont les avis ne manqueront pas, sans doute, de diverger quelque peu. Mais il semble nĂ©anmoins essentiel de dĂ©gager quelques grandes idĂ©es, principes et pratiques ; comme l’écrivait MikhaĂŻl Bakounine, « nul ne peut vouloir dĂ©truire sans avoir au moins une imagination lointaine, vraie ou fausse, de l’ordre des choses qui devrait, selon lui, succĂ©der Ă  celui qui existe prĂ©sentement Â», d’autant que « plus cette imagination est vivante en lui plus sa force destructrice devient puissante Â».

L’anarcho-syndicalisme propose de supprimer la propriĂ©tĂ© privĂ©e et Ă©tatique des moyens de production Ă  travers l’expropriation des bourgeoisies et la rĂ©appropriation syndicale : chaque syndicat prend possession des lieux et outils de travail des professions qui lui sont rattachĂ©es. Il s’agit moins d’une collectivisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e et ouverte que la possession, par les travailleurs organisĂ©s, de leurs outils de travail, au sens large. Cette mise en commun syndicale implique la gestion totale e le plein contrĂŽle du travail par les travailleurs et les travailleuses : ce sont eux et elles qui dĂ©terminent, entre eux et elles, les modes de production, le temps, les cadences et les conditions de travail, qui gĂšrent les tĂąches administratives, la vie interne de l’entreprise, etc. Rien, dans l’organisation du travail, n’est dĂšs lors Ă©tranger aux travailleurs et Ă  leurs syndicats, et personne n’est en mesure de venir parasiter cette autonomie pleine et entiĂšre. Dans cette organisation du travail, c’est l’autogestion qui prĂ©vaut. Les orientations et les grandes dĂ©cisions des syndicats se prennent en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale et les mandats, clairement dĂ©finis et donnĂ©s pour des durĂ©es restreintes, s’exercent au sein d’un systĂšme de contrĂŽle rĂ©gulier permettant, si cela est nĂ©cessaire, une rĂ©vocabilitĂ© immĂ©diate. Cette dĂ©mocratie radicale doit s’exprimer Ă  tous les niveaux de l’organisation syndicale : de la base des syndicats jusqu’à l’organisation qui les fĂ©dĂšre.

Les mĂȘmes principes de fĂ©dĂ©ralisme et d’autonomie doivent rĂ©gir l’organisation sociale en dehors du cadre du travail, car la sociĂ©tĂ© n’est pas, et c’est heureux, qu’une entitĂ© productive. Avec les syndicats – qui organisent la production -, les collectivitĂ©s – ou communes – sont l’autre pilier du projet de sociĂ©tĂ© autonome portĂ© par l’anarcho-syndicalisme. Rassemblant librement des individus – sur des bases affinitaires, gĂ©ographiques, culturelles, ou autres -, elles se fĂ©dĂšrent entre elles pour organiser une vie sociale autonome, oĂč les dĂ©cisions sont discutĂ©es et prises au sein des assemblĂ©es et rigoureusement exĂ©cutĂ©es par des personnes Ă©lues, contrĂŽlĂ©es collectivement et rĂ©vocables. Les assemblĂ©es sont souveraines et c’est Ă  travers elles que s’organise « la vie de la citĂ© Â» (l’urbanisme, l’amĂ©nagement, le rĂ©seau des transports, etc.) et qu’est dĂ©finie, avec les syndicats, la production (laquelle dĂ©finition ne peut ĂȘtre du ressort des seuls travailleurs, ceux-ci n’étant pas, dans une sociĂ©tĂ©, les seuls consommateurs). La libre dĂ©finition collective de la production est d’ailleurs essentielle, car une rĂ©volution anarchiste ne pourra se contenter d’une simple rĂ©appropriation de l’appareil productif : il lui faudra ĂȘtre en mesure de le repenser intĂ©gralement. Le systĂšme productif actuel, pensĂ© et conçu par le capitalisme, est une machine de destruction, qui broie aussi bien les ĂȘtres humains qu’elle dĂ©truit l’environnement. Le garder tel quel ne conduirait qu’à reproduire, Ă  terme, les mĂȘmes rapports de domination et de destruction du vivant, condamnant d’emblĂ©e la rĂ©volution Ă  n’ĂȘtre rien d’autre qu’une nouvelle forme du capitalisme.

La rébellion zapatiste en exemple

L’histoire compte quelques exemples de rĂ©alisations rĂ©volutionnaires qui prouvent qu’il est possible de construire, du moins d’ébaucher, un communisme sansEtat : la Commune de Paris de 1871, les dĂ©buts de la rĂ©volution russe de 1917, la rĂ©volution ukrainienne de 1918-1921 et, surtout, la rĂ©volution espagnole de 1936- 1939. Mais si ces expĂ©riences appartiennent dĂ©sormais au passĂ©, il en est une autre qui, aujourd’hui, est toujours d’actualitĂ© : l’autonomie zapatiste, pensĂ©e, Ă©laborĂ©e et vĂ©cue depuis plusieurs dizaines d’annĂ©es par les communautĂ©s indigĂšnes en rĂ©bellion du Chiapas.

En vingt ans de lutte et de rĂ©sistance, et Ă  travers des tĂątonnements et des expĂ©rimentations pas toujours concluantes, ces zapatistes – qui se sont soulevĂ©s, l’arme au poing, le 1er janvier 1994 — sont parvenus Ă  construire une sociĂ©tĂ© en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas homogĂšne et malgrĂ© les harcĂšlements rĂ©currents des groupes paramilitaires et la militarisation de la rĂ©gion. Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement Â», qui sont trois Ă©chelles, Ă  la fois gĂ©ographiques et politiques, Ă  travers lesquelles se discutent, se prennent et s’exĂ©cutent les dĂ©cisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté ; le deuxiĂšme est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautĂ©s ; le troisiĂšme celui du caracol, oĂč siĂšge le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une mĂȘme zone. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autoritĂ©s, lesquelles sont Ă©lues en assemblĂ©e (communautaire, communale ou de zone) pour des tĂąches bien prĂ©cises. Non rĂ©munĂ©rĂ©es, ces autoritĂ©s sont aussi rĂ©vocables Ă  tout moment et rĂ©guliĂšrement soumises au contrĂŽle des assemblĂ©es. Les dĂ©cisions, quant Ă  elles, se prennent Ă©galement lors des assemblĂ©es et, lorsqu’elles Ă©manent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent ĂȘtre prises et exĂ©cutĂ©es sans ĂȘtre prĂ©alablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux infĂ©rieurs (communes, puis communautĂ©s). Un ascenseur permanent fonctionne entre les diffĂ©rents niveaux de bon gouvernement, permettant une consultation systĂ©matique de la base avant l’adoption et l’exĂ©cution des dĂ©cisions importantes. La « vie politique Â» se fait donc sur le temps long, mais cette lenteur est pour les zapatistes, et Ă  juste titre semble-t-il, la garantie du respect des volontĂ©s de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernĂ©s Â» et « gouvernants Â».

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentĂ©s de transformer les processus de dĂ©cision, ils ont aussi embrassĂ© d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santĂ© et, bien sĂ»r, de l’économie. Fruits d’une mobilisation permanente considĂ©rable, les systĂšmes de santĂ© et d’éducation autonomes sont ainsi aujourd’hui bien aboutis, avec un rĂ©sultat pour l’heure assez impressionnant quand on rĂ©alise Ă  quel point l’Etat du Chiapas avait abandonnĂ© ces deux secteurs, laissant les communautĂ©s indigĂšnes sans rĂ©el accĂšs aux hĂŽpitaux et aux Ă©coles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services mĂ©dicaux : gĂ©nĂ©raliste, optique, gynĂ©cologique, dentaires, analyses mĂ©dicales, laboratoire de prothĂšses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautĂ©s d’une « maison de santĂ© Â». ElaborĂ©e avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de mĂ©decins, infirmiers, aides-soignants des sociĂ©tĂ©s civiles nationale et internationale, cette santĂ© autonome est aussi ouverte aux indigĂšnes non zapatistes qui, dans la rĂ©gion, font toujours face aux carences de l’Etat en la matiĂšre. Au niveau Ă©ducatif, il en va de mĂȘme et, dĂ©sormais, chaque zone zapatiste a une Ă©cole secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautĂ©s possĂšdent une Ă©cole primaire. Les savoirs sont Ă©laborĂ©s collectivement et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comitĂ© d’éducation qui permet de faire le lien et de rĂ©soudre les problĂšmes causĂ©s par d’éventuelles inĂ©galitĂ©s d’accĂšs Ă  l’enseignement. Gratuite et accessible aux filles, cette Ă©ducation n’a rien d’indigĂ©niste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigĂšnes, elle ouvre les communautĂ©s sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanĂšque.

Les zapatistes Ă©tant principalement des paysans, la terre est, tout naturellement, au cƓur de leur « Ă©conomie Â». Il existe deux façons de travailler et de possĂ©der la terre en territoire autonome, et ce toujours d’aprĂšs le principe selon lequel la terre appartient Ă  ceux qui la travaillent. Deux systĂšmes cohabitent donc : une possession individuelle fondĂ©e sur une rĂ©partition Ă©galitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette derniĂšre est au cƓur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs Â» et qui ne sont rien de moins que du collectivisme puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant Ă  l’ensemble d’une communautĂ©, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autoritĂ©s dont la charge (ou « mandat Â») nĂ©cessite un travail Ă  temps plein qui les empĂȘche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le pĂšre – qui, gĂ©nĂ©ralement, est celui qui travaille la terre – est dĂ©cĂ©dĂ© (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgĂ©s morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communautĂ©, quand celle-c est installĂ©e sur une terre rĂ©cupĂ©rĂ©e (terrain qui appartenait Ă  l’Etat ou Ă  un propriĂ©taire privĂ© qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont rĂ©cupĂ©rĂ© pour, eux, le travailler – agriculture ou Ă©levage).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis d’amĂ©liorer sensiblement le niveau de vie des communautĂ©s membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment Ă  le rĂ©pĂ©ter, rien n’est encore gagnĂ©, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-mĂȘme rĂ©side avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout Ă  fait conscience des limites rencontrĂ©es par un projet de sociĂ©tĂ© qui s’élabore et s’expĂ©rimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, ĂȘtre totalement coupĂ©. En cela, les zapatistes ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une sociĂ©tĂ© rĂ©ellement Ă©mancipĂ©e, rĂ©ellement autonome, sans s’ĂȘtre au prĂ©alable dĂ©barrassĂ© du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portĂ©s par le projet Ă©mancipateur. C’est pourquoi les zapatistes, refusant toute logique autarcique, ne se replient pas sur leurs territoires. Loin de prĂŽner l’« entre-nous Â», ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour crĂ©er du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes.

La pratique anarcho-syndicaliste

Un syndicalisme Ă  bases multiples

Le vieux clivage rĂ©forme-rĂ©volution n’a que trop paralysĂ© le mouvement rĂ©volutionnaire et enfoncĂ© le syndicalisme dans une compromission sans cesse plus importante avec ceux qui nous dominent et nous Ă©crasent au quotidien. D’un cĂŽtĂ©, les militants rĂ©volutionnaires se sont coupĂ©s de ceux avec qui ils souhaitent renverser le capitalisme Ă  force de conspuer toutes les initiatives qui n’étaient pas estampillĂ©es « 100 % rĂ©volutionnaire Â». De l’autre, les directions des grandes centrales syndicales, dĂ©sormais largement intĂ©grĂ©es Ă  l’Etat, ont vidĂ© le syndicalisme de son potentiel rĂ©volutionnaire en se concentrant uniquement sur des revendications rĂ©formistes qui n’ont jamais profondĂ©ment remis en cause le capitalisme, et encore moins l’État. Au final, les grands perdants de cette dichotomie, ce sont les travailleurs et les travailleuses eux-mĂȘmes, dont l’émancipation est reportĂ©e aux calendes grecques ou rangĂ©e dans les rayons poussiĂ©reux de l’histoire des utopies.

Il est donc nĂ©cessaire aujourd’hui de sortir de ce clivage qui n’a plus lieu d’ĂȘtre Ă  une Ă©poque oĂč tout est Ă  refaire. Il est vain d’attendre l’avĂšnement d’un processus rĂ©volutionnaire spontanĂ©, et c’est dans les luttes rĂ©formistes du quotidien que se construisent en partie dĂ©sormais les perspectives de rĂ©volution. C’est pourquoi nous devons impĂ©rativement concevoir la lutte sociale sur deux temporalitĂ©s, Ă  savoir les revendications immĂ©diates pour l’amĂ©lioration d’un quotidien difficile et la dynamique de dĂ©passement du cadre rĂ©formiste pour marcher petit Ă  petit vers une conflictualitĂ© toujours plus importante qui finira par dĂ©boucher sur une rupture rĂ©volutionnaire. Victor Griffuelhes, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGT de 1901 Ă  1909, l’expliquait dĂ©jĂ , en 1908, dans sa brochure L’Action syndicaliste :

« Chacun reconnaĂźt l’urgence pour le prolĂ©taire de travailler Ă  accroĂźtre ses moyens d’existence, ce qui augmente d’autant sa force de combativitĂ© et son aviditĂ© pour plus de rĂ©formes. En se groupant, l’ouvrier exerce un effort, et c’est dans la pratique de cet effort qu’il parvient Ă  l’intensifier. Et c’est par cette intensitĂ©, suscitant une croissance de vie, que la classe ouvriĂšre se libĂ©rera du monde capitaliste. Â»

Ne pas mener aujourd’hui de lutte pour une augmentation de salaire sous prĂ©texte que nous aspirons, Ă  terme, Ă  la disparition du salariat est une posture inconsĂ©quente qui nous condamne Ă  ne rien faire. Car comment convaincre nos collĂšgues de travail de la nĂ©cessaire destruction du rapport social capitaliste si nous ne sommes pas Ă  leurs cĂŽtĂ©s quand ils luttent contre le patron pour lui arracher quelques euros de plus Ă  la fin du mois ? Loin d’ĂȘtre des antichambres du capitalisme, les luttes rĂ©formistes peuvent au contraire ĂȘtre des espaces favorisant une libre expression des idĂ©es contestataires, des espaces oĂč ceux qui les investissent sont plus enclins que d’ordinaire Ă  s’intĂ©resser au projet de sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire que nous portons en tant qu’anarcho-syndicalistes. Qui a dĂ©jĂ  participĂ© Ă  un piquet de grĂšve le sait pertinemment. Alors, plutĂŽt que de se rĂ©fugier derriĂšre la rĂ©volution pour justifier l’immobilisme militant, investissons toutes les luttes sociales – et en particulier celles qui nous concernent aussi en tant que travailleurs et travailleuses, car nous ne sommes pas que des rĂ©volutionnaires – et portons-y nos analyses et nos pratiques ; c’est lĂ  qu’on nous attend, c’est donc lĂ  que nous devons ĂȘtre.

LĂ  encore, la CGT des origines avait trĂšs bien saisi cette nĂ©cessaire relation entre la rĂ©forme et la rĂ©volution, refusant de sacrifier l’amĂ©lioration des conditions d’existence quotidienne sur l’autel du grand chambardement de demain. Ainsi si, dans ses premiers statuts (adoptĂ©s lors du congrĂšs de 1895), la CGT affirme qu’elle « a exclusivement pour objet d’unir, sur le terrain Ă©conomique et dans des liens d’étroite solidaritĂ©, les travailleurs en lutte pour leur Ă©mancipation intĂ©grale Â», elle exprime aussi, dans le mĂȘme texte, la nĂ©cessitĂ© de luttes rĂ©formistes comme celle « pour l’obtention d’une lĂ©gislation sur le travail comportant, avec un minimum de salaires, la fixation Ă  huit heures de la durĂ©e minimum du travail et le repos hebdomadaire Â». Se battre pour obtenir une meilleure lĂ©gislation du travail n’avait ainsi rien de contradictoire avec la marche vers « l’émancipation intĂ©grale Â» des travailleurs.

L’action directe : des grĂšves aux sabotages

Si l’anarcho-syndicalisme est un projet de sociĂ©tĂ©, il est aussi une pratique de lutte particuliĂšre qui reflĂšte ses ambitions rĂ©volutionnaires, au cƓur de laquelle se trouve l’action directe. Expression aujourd’hui galvaudĂ©e — notamment depuis l’épopĂ©e du groupe Action directe (AD) dans les annĂ©es 1980 (bien Ă©loignĂ© de l’anarcho-syndicalisme) -, l’action directe n’est rien d’autre que la mise en pratique de la devise de la PremiĂšre Internationale dĂ©jĂ  citĂ©e : c’est le prolĂ©tariat qui se charge lui-mĂȘme de s’émanciper, sans remettre Ă  personne, et surtout pas Ă  des autoritĂ©s qui jamais ne l’ont reprĂ©sentĂ©, son avenir. Pour Emile Pouget, qui l’a thĂ©orisĂ©e, l’action directe signifie « que la classe ouvriĂšre […] crĂ©e ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d’action Â».

Si l’action directe a souvent une connotation violente et si elle fait d’abord appel Ă  l’imaginaire de l’illĂ©galitĂ©, sa principale manifestation reste pourtant aujourd’hui bien lĂ©gale : c’est la grĂšve, qui devrait ĂȘtre au cƓur de toute pratique syndicaliste. Il existe plusieurs façons de faire grĂšve, selon l’état du rapport de force et la radicalitĂ© des revendications : la grĂšve limitĂ©e, forme la plus rĂ©pandue, qui consiste Ă  cesser le travail pour un temps donné ; la grĂšve illimitĂ©e, plus ambitieuse, plus dure, et qui nĂ©cessite une solide caisse de grĂšve, un soutien des autres syndicats, voire d’organisations politiques ; la grĂšve perlĂ©e, interdite en France, qui consiste Ă  freiner la production sans pour autant cesser le travail (donc sans perte de salaire) ; la grĂšve du zĂšle, qui vise Ă  ralentir drastiquement la production ou le service en suivant Ă  la lettre toutes les rĂšgles de sĂ©curitĂ© Ă©lĂ©mentaires et les protocoles bureaucratiques ; la grĂšve tournante, efficace et ingĂ©nue (mais interdite dans le secteur public), qui consiste Ă  cesser le travail Ă  tour de rĂŽle, d’un service Ă  l’autre, pour limiter l’impact sur les salaires et ainsi pouvoir tenir le mouvement dans la durĂ©e tout en bloquant l’activitĂ© de l’entreprise.

Si elle est l’arme absolue des travailleurs et des travailleuses, la grĂšve n’est pas la seule forme d’action directe et, quand elle n’est pas envisageable — faute de grĂ©vistes… -, le recours au sabotage peut ĂȘtre tout indiquĂ©, et mĂȘme particuliĂšrement efficace. LĂ  encore, Émile Pouget l’avait thĂ©orisĂ© au dĂ©but du XXe siĂšcle, dans un petit texte maintes fois rĂ©Ă©ditĂ© depuis. Saboter, c’est s’en prendre directement Ă  la production en vue de la rendre invendable ou inutilisable ou Ă  l’outil de travail pour entraĂźner l’arrĂȘt ou le ralentissement de la production ou des services. Dans le premier cas, le travailleur doit veiller Ă  ce que le sabotage rĂ©alisĂ© ne mette pas en danger la vie du consommateur ou de l’usager – qui, bien souvent, n’est pas l’ennemi -, au risque de jeter le discrĂ©dit sur l’acte et la lutte dans laquelle il s’inscrit.

Le sabotage n’a pas forcĂ©ment besoin d’ĂȘtre ouvertement revendiquĂ© par les travailleurs en lutte, et il est possible de faire en sorte que la hiĂ©rarchie comprenne que l’acte est liĂ© au mouvement social en cours sans pour autant prendre les risques inhĂ©rents Ă  une revendication explicite et nominative qui les mettrait inĂ©vitablement en cause. De mĂȘme, le sabotage n’implique pas forcĂ©ment une violence dĂ©mesurĂ©e ou physique, et il existe bien des façons de s’attaquer Ă  un outil de travail sans violence excessive. A l’heure du tout-informatique, il peut ĂȘtre relativement aisĂ© de paralyser ou de ralentir le fonctionnement d’une entreprise en s’en prenant directement aux ordinateurs et aux Ă©quipements Internet (et pas besoin de compĂ©tences en hacking, une simple bouteille de soda peut suffire). Comme l’affirmait l’écrivain italien Erri De Luca — poursuivi par la justice de son pays pour avoir appelĂ© au sabotage de la ligne grande vitesse Lyon-Turin —, saboter « est un mot qui n’est pas forcĂ©ment synonyme de dĂ©gradation matĂ©rielle : saboter, ce peut ĂȘtre faire grĂšve, faire obstruction, mal appliquer un ordre. C’est une formule de rĂ©sistance civile, qui en appelle Ă  la fraternitĂ© Â».

Il n’est pas nĂ©cessaire que la situation soit dramatique ou que la lutte se retrouve dans une impasse pour avoir recours au sabotage. Une action coup de poing avant une nĂ©gociation annuelle obligatoire avec une direction peu encline Ă  cĂ©der aux revendications est tout Ă  fait concevable, et peut suffire Ă  mettre la pression sur les nĂ©gociateurs (y compris, dans certains cas, syndicaux) et, ainsi, contribuer Ă  faire pencher le rapport de force du cĂŽtĂ© des travailleurs et des travailleuses. Le sabotage sera Ă©galement prĂ©cieux dans des situations oĂč l’implantation syndicale est mineure et oĂč les quelques rares travailleurs et travailleuses conscients ne sont pas en mesure de construire un rapport de force collectif. Le sabotage est une pratique qui peut se rĂ©vĂ©ler trĂšs efficace (il suffit de voir la peur qui saisit les patrons et les dirigeants politiques quand des salariĂ©s dĂ©terminĂ©s encerclent leur usine de bouteilles de gaz et menacent de la faire sauter s’ils ne sont pas entendus), mais elle exige la prudence, la rĂ©flexion et, parfois, un minimum de discrĂ©tion, sans quoi elle risque, au final, de se retourner contre ses auteurs.

Si l’action directe est Ă  ce point primordiale, c’est parce que les nĂ©gociations et les voies lĂ©gales sont si parfaitement maĂźtrisĂ©es par les employeurs et leurs contingents d’avocats et de juristes qu’elles finissent souvent par desservir les travailleurs et les travailleuses, qui s’épuisent en palabres et se perdent dans le labyrinthe de la bureaucratie administrative. NĂ©anmoins, la lĂ©galitĂ© n’est pas non plus Ă  nĂ©gliger, et l’investissement des anarcho-syndicalistes dans les institutions reprĂ©sentatives du personnel est, lui aussi, trĂšs important. Car cette voie, certes lĂ©gale, peut parfois suffire Ă  prĂ©venir les attaques patronales ou Ă  dĂ©celer les manƓuvres financiĂšres qui sont le lot de bien des entreprises, surtout si, dans l’entreprise, les collĂšgues ne sont pas des syndicalistes chevronnĂ©s. En outre, au-delĂ  mĂȘme de l’aspect purement dĂ©fensif, ces institutions peuvent ĂȘtre de bons espaces de formation pour les travailleurs qui s’y engagent, pouvant leur apporter une meilleure connaissance de leur entreprise, voire de leur branche d’industrie, indispensable Ă  l’ébauche d’une rĂ©flexion pragmatique sur un possible contrĂŽle ouvrier. C’est ce que pensait d’ailleurs Nicolas Faucier — correcteur de presse et militant anarcho-syndicaliste – lorsqu’il Ă©crivait, en 1988, dans son autobiographie, que, via l’engagement dans les comitĂ©s d’entreprise, « l’entreprise peut devenir le lieu oĂč se fait l’apprentissage de la gestion ouvriĂšre Â», pour peu, bien sĂ»r, que cet investissement ne perde pas de vue son but final, Ă  savoir « la transformation sociale par l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme Â».

Les prud’hommes aussi ne sont pas des instance Ă  nĂ©gliger, car ils restent une expression Ă©vidente de la lutte des classes et un moyen de rĂ©parer les dommages causĂ©s par une dĂ©linquance patronale de plus en plus dĂ©complexĂ©e. Les attaques qu’ils essuient depuis quelques annĂ©es de la part du pouvoir d’Etat suffisent Ă  tĂ©moigner de leur utilitĂ© concrĂšte pour les travailleurs et les travailleuses. En outre, cette justice qui n’est pas rendue par des juges professionnels (renouvelĂ©s rĂ©guliĂšrement, et, jusqu’en 2014, Ă©lus) pourrait Ă©ventuellement aussi nourrir les rĂ©flexions anarchistes sur la mise en place d’une justice libertaire dans une sociĂ©tĂ© sans État.

En finir avec la morale laborieuse

Le mouvement ouvrier, notamment syndicaliste, est parfois tombĂ© dans le travers ouvriĂ©riste et a favorisĂ© l’émergence d’une morale oppressante fondĂ©e sur le travail. Cette morale laborieuse, qui met le travail au centre de tout, a souvent abouti, au sein des luttes sociales et des organisations de classe, Ă  une marginalisation dommageable des sans-emploi et des prolĂ©taires rĂ©fractaires au travail (ceux qui sacrifient une bonne part de confort pour ne pas entrer dans le salariat). Cette morale a souvent Ă©tĂ© accompagnĂ©e d’un culte de l’ouvrier viril et manuel, de l’homme fort et bon producteur, maintes fois reprĂ©sentĂ© dans les propagandes politiques et syndicalistes. S’il est vrai que les communistes autoritaires se sont parfaitement illustrĂ©s en la matiĂšre (le fameux stakhanovisme soviĂ©tique), les anarcho-syndicalistes n’ont pas toujours Ă©tĂ© en reste, en tĂ©moigne ne serait-ce que l’imagerie trĂšs viriliste et ouvriĂ©riste de la CNT espagnole pendant la rĂ©volution sociale de 1936.

Si cette morale peut se comprendre, notamment comme rĂ©action naturelle et lĂ©gitime Ă  l’oisivetĂ© patronale et actionnariale, elle n’en reste pas moins problĂ©matique. Non seulement parce que le virilisme qui l’accompagne le plus souvent n’augure rien de bon pour l’émancipation des femmes et pour l’instauration d’une sociĂ©tĂ© qui ne soit pas fondĂ©e sur un rapport de force permanent, mais aussi parce qu’une morale laborieuse peut conduire les rĂ©volutionnaires et leurs organisations Ă  porter des logiques productivistes et, au final, Ă  condamner l’aspiration fondamentale de toute rĂ©volution sociale, Ă  savoir prĂ©server le temps de vivre. A quoi bon faire une rĂ©volution si c’est pour conserver le mĂȘme appareil productif, avec les mĂȘmes cadences ?

En outre, Ă©riger une morale laborieuse, ne dĂ©finir l’identitĂ© rĂ©volutionnaire qu’à travers le travail, c’est oublier que la rĂ©sistance au travail est normale et Ă©minemment lĂ©gitime. Qu’elle s’exprime radicalement par une rĂ©fraction pure et simple Ă  travailler, ou simplement par des pratiques qui traduisent un dĂ©sinvestissement professionnel ou une rĂ©appropriation partielle du temps de travail (la perruque, par exemple, la mĂ©diocritĂ©, vouloir travailler le moins possible, etc.), la rĂ©sistance au travail manifeste un rapport tout Ă  fait sain du travailleur ou de la travailleuse Ă  son travail. Son idĂ©e, comme sa pratique, a d’ailleurs toujours existĂ©, y compris au sein du mouvement syndicaliste rĂ©volutionnaire français (« Ă€ mauvaise paye, mauvais travail Â», Ă©crivait Émile Pouget dans Le Sabotage). Cette attitude n’est, du reste, pas incompatible avec le fait d’aimer son mĂ©tier : ce n’est pas un dĂ©samour du mĂ©tier qui s’exprime ainsi, mais un rejet du systĂšme dans lequel il s’inscrit aujourd’hui, en sociĂ©tĂ© capitaliste.

Les structures syndicales comme territoires autonomes

Base de la sociĂ©tĂ© anarchiste qu’il porte en lui, le syndicat doit s’efforcer, dĂšs aujourd’hui, d’accueillir en son sein les rĂ©flexions des exploitĂ©s sur une rĂ©organisation Ă©galitaire et antiautoritaire de la sociĂ©tĂ©. Ces rĂ©flexions, elles-mĂȘmes alimentĂ©es par les formes que doivent prendre les luttes sociales – l’auto-organisation, le mandatement impĂ©ratif, etc. -, doivent ainsi trouver dans le syndicat un espace d’émulation Ă  mĂȘme de favoriser une construction thĂ©orique collective, par le prolĂ©tariat et pour le prolĂ©tariat. En somme, il s’agirait d’aborder ensemble des questions essentielles : comment penser une reprise en main de l’économie par les syndicats ? Que doit-on produire ? Comment ? Pour qui ? Quel rĂ©seau de distribution ? Les rĂ©ponses Ă  ces questions nous appartiennent, en tant que travailleurs et travailleuses, que nous soyons actifs, retraitĂ©s ou chĂŽmeurs.

Afin de favoriser l’élaboration d’une pensĂ©e rĂ©volutionnaire, il est nĂ©cessaire que les syndicats crĂ©ent en leur sein des « modules Â» d’information et de formation et qu’ils s’engagent Ă  faciliter l’accĂšs aux diffĂ©rents lieux de savoir (bibliothĂšques, mĂ©diathĂšques, cinĂ©mas, musĂ©es, etc.), voire qu’ils en impulsent eux-mĂȘmes (bibliothĂšques autogĂ©rĂ©es, universitĂ©s populaires). Dans ce devoir d’éducation populaire, il est indispensable que les syndicats – voire les fĂ©dĂ©rations syndicales – mettent en place des ateliers pour favoriser les Ă©changes

entre travailleurs et travailleuses sur les diffĂ©rents mĂ©tiers qui constituent l’industrie dans laquelle ils travaillent. ConnaĂźtre son mĂ©tier, son industrie, son histoire et son possible devenir constituent des savoirs professionnels fondamentaux que chacun se doit d’acquĂ©rir afin de permettre la rĂ©Ă©laboration, dans une perspective libertaire, de l’activitĂ© humaine. Mais cet enseignement ne doit pas ĂȘtre le fait de personnes extĂ©rieures aux mĂ©tiers concernĂ©s : il doit venir des travailleurs eux-mĂȘmes, qui ont toujours Ă©tĂ© les plus Ă  mĂȘme de parler de ce qu’ils font au quotidien. Aujourd’hui, au sein de la CGT, les instituts d’histoire sociale professionnels et territoriaux sont des outils formidables qui Ɠuvrent dans ce sens ; certains, comme celui du Livre parisien, sont particuliĂšrement actifs : soutien Ă  des recherches universitaires, organisation de confĂ©rences publiques sur l’histoire des mĂ©tiers du Livre, publication de brochures et de livres, archivage, etc.

Pour toutes ces raisons, mais aussi pour favoriser la convergence entre les luttes, la dynamique syndicale interprofessionnelle doit ĂȘtre au cƓur de la pratique anarcho-syndicaliste. Cette dynamique existe depuis que les ouvriers ont dĂ©cidĂ© de s’organiser au-delĂ  du seul corps de mĂ©tier, et la crĂ©ation de la CGT Ă  la fin du XIXe siĂšcle rĂ©pondait Ă  cette exigence d’union des travailleurs et des travailleuses. Aujourd’hui, les structures interprofessionnelles sont toujours lĂ , mais elles se trouvent de plus en plus dĂ©laissĂ©es par les militants syndicalistes :

unions locales (UL), unions dĂ©partementales (UD), unions rĂ©gionales (UR) et bourses du travail sont autant d’espaces oĂč devraient pouvoir s’épanouir les relations entre syndicalistes d’univers professionnels diffĂ©rents. C’est lĂ  oĂč les cheminots devraient pouvoir cĂŽtoyer les Ă©boueurs, les ouvriers du Livre prendre le cafĂ© avec les guides de montagne, les enseignants discuter avec les cuisiniers, etc. Ces espaces interprofessionnels constituent les vĂ©ritables creusets de la rĂ©volution sociale, des laboratoires de la sociĂ©tĂ© de demain, et il faut les investir pour les aider Ă  vivre et leur redonner un dynamisme que beaucoup n’ont plus aujourd’hui.

Les syndicats, les UL, les UD, les UR, les bourses du travail – ces « municipalitĂ© [s] populaire [s], ouvriĂšre [s], dressĂ©e[s] en face de l’hĂŽtel de ville de la rĂ©publique bourgeoise Â» – doivent pouvoir constituer un vrai rĂ©seau de solidaritĂ© de classe et de rĂ©appropriation du quotidien par la lutte, sous tous ses aspects. C’est tout un monde parallĂšle, un inframonde, une contre- sociĂ©tĂ© en gestation qui pourrait s’y Ă©panouir. Un territoire qui, si nous ne le laissions pas Ă  l’abandon ou dans les mains des bureaucraties – ce qui revient presque au mĂȘme -, pourrait devenir le tremplin d’un processus rĂ©volutionnaire social et global, impulsĂ© par les travailleurs et les travailleuses, sans les intermĂ©diaires parasites que sont les partis politiques. Au Chiapas, les rebelles zapatistes parlent de « territoires autonomes Â» pour dĂ©signer les espaces qu’ils ont libĂ©rĂ©s au sein de la selva. En France, en 2015, on ne peut pas vraiment envisager de libĂ©rer des villages comme eux l’ont fait – le contrĂŽle Ă©tatique du territoire est beaucoup plus puissant ici -, mais on peut trĂšs bien penser l’idĂ©e du « territoire autonome Â» dans les organisations, les structures, les collectifs que nous saurons impulser pour nous retrouver, Ă©changer, penser, Ă©laborer ensemble nos luttes et nos aspirations.

S’organiser pour affronter l’État

Si l’anarchisme, a fortiori l’anarcho-syndicalisme, ne doit en aucun cas fantasmer la violence, celle-ci n’en demeure pas moins inĂ©vitable dans le combat social qui oppose le prolĂ©tariat aux agents de ses oppressions (il l’est d’ailleurs dĂ©jĂ , ne serait-ce que dans de simples luttes revendicatives de type rĂ©formiste). Et si les pratiques d’action non violente sont intĂ©ressantes, souvent pertinentes, parfois susceptibles d’aboutir Ă  des victoires non nĂ©gligeables, elles ne sont pas en mesure d’incarner Ă  elles seules un vĂ©ritable processus de rĂ©volution sociale. Il est illusoire de croire que les bourgeoisies et l’État – « ce groupuscule surarmĂ© Â» – se laisseront exproprier et anĂ©antir (en tant que classes et institutions) sans recourir Ă  la rĂ©pression, Ă  la force dite « publique Â» ou « de l’ordre Â» – la violence, en somme. L’actualitĂ© et l’histoire n’ont de cesse de tĂ©moigner des violences que les dominants opposent aux dominĂ©s quand leurs intĂ©rĂȘts sont contrariĂ©s ou en passe de l’ĂȘtre. ThĂ©oriser une rĂ©volution non violente, c’est se condamner Ă  ne jamais pouvoir la faire ou se jeter dans la gueule d’un loup dĂ©jĂ  affamĂ©. On ne peut donc, dans une perspective de changement social rĂ©volutionnaire, s’interdire de penser l’affrontement violent. D’autant qu’y rĂ©flĂ©chir et le penser, c’est lui donner un cadre, lequel est rĂ©solument indispensable si on veut Ă©viter que la violence qu’il incarne ne s’exprime de façon dĂ©bridĂ©e, dĂ©bordant la seule exigence d’autodĂ©fense pour dĂ©boucher sur des actes gratuits, arbitraires, intolĂ©rables.

L’organisation syndicale, en tant que structure de classe par excellence, est, lĂ  encore, la plus Ă  mĂȘme d’incarner cette nĂ©cessaire logique. Laisser cette prĂ©rogative Ă  des partis ou Ă  des groupuscules politiques, c’est s’exposer dangereusement aux appĂ©tits de contrĂŽle et de rĂ©cupĂ©ration, lesquels ont toujours bĂ©nĂ©ficiĂ© de stratĂ©gies bien construites. Dans les annĂ©es 1920, les anarcho-syndicalistes espagnols avaient constituĂ© des comitĂ©s de dĂ©fense pour faire face aux pistoleros du patronat qui liquidaient les militants ouvriers. Ces groupes, constituĂ©s sur des bases affinitaires ou gĂ©ographiques (Ă  l’échelle d’un quartier, par exemple), pas toujours intrinsĂšquement liĂ©s Ă  l’organisation syndicale CNT, ont jouĂ© un rĂŽle crucial dans la rĂ©ussite du soulĂšvement du prolĂ©tariat catalan contre le coup d’Etat franquiste de juillet 1936. Et bien que l’insurrection en surprĂźt beaucoup – Ă  commencer par les anarchistes eux-mĂȘmes —, le « maillage Â» dĂ©jĂ  existant des comitĂ©s de dĂ©fense Ă  Barcelone permit aux ouvriers et aux ouvriĂšres de la Rose de feu de faire face aux militaires factieux et facilita une victoire – certes temporaire.

Difficile de dire si, aujourd’hui, l’idĂ©e de constituer en France des groupes d’autodĂ©fense est ou non pertinente. Notre rĂ©alitĂ© est bien diffĂ©rente de celle de l’Espagne des annĂ©es 1930 et le rapport de force physique plus complexe – ne serait-ce que sur le terrain de la prĂ©vention (il est assurĂ©ment plus difficile au XXIe siĂšcle qu’au dĂ©but du XIXe d’adopter une logique clandestine). Vouloir reproduire actuellement ces comitĂ©s de dĂ©fense, avec des objectifs et des pratiques similaires, pourrait surtout relever du fantasme… ou de la pitrerie. Mais sur quelle base, alors, penser une autodĂ©fense sociale ? Dans un premier temps, Ă  partir de nos rĂ©alitĂ©s, et notamment de celles de la rĂ©pression. Nous ne vivons plus, aujourd’hui, dans un pays oĂč l’on exĂ©cute au coin d’une rue un militant syndicaliste. La violence de l’Etat demeure toujours aussi efficace, mais elle s’exprime plus sournoisement : elle commence par le jet de gaz lacrymogĂšne contre des manifestants et se termine dans les cellules d’isolement des ensembles carcĂ©raux. Le meurtre, s’il existe toujours, relĂšve plus souvent de la bavure que de l’acte commanditĂ©. Plus de mise Ă  mort en sortant de chez soi, mais des coups de matraque, de taser, de flash-bail qui blessent et mutilent – et, certes, parfois, tuent -, dans la rue, dans les cellules de garde Ă  vue, dans les couloirs des prisons. Organiser une autodĂ©fense, c’est d’abord apprendre Ă  faire face Ă  cette violence : connaĂźtre le cadre lĂ©gal dans lequel elle s’exprime et s’entraĂźner pour l’affronter physiquement. Cet essai n’ayant aucunement l’ambition d’ĂȘtre un petit manuel pratique d’autodĂ©fense, il n’est pas nĂ©cessaire d’entrer dans le dĂ©tail des formes que peut prendre la rĂ©sistance physique Ă  la rĂ©pression. Nous saurons trĂšs bien la dĂ©finir par nous-mĂȘmes dans les rĂ©flexions collectives que nous mĂšnerons Ă  ce sujet dans nos organisations et dans nos luttes.

Mais, dans ces questions d’autodĂ©fense, il y a un spectre qu’il faut craindre et, donc, prĂ©venir : celui du spĂ©cialiste. Confier la gestion de l’affrontement physique Ă  un petit groupe qui ne se renouvellerait jamais, c’est risquer de voir Ă©merger des logiques et des comportements autoritaires au sein de l’organisation syndicale et de nos luttes sociales. Le monopole de la chose « militaire Â» ayant toujours prĂ©ludĂ© aux prises de pouvoir, il est impĂ©ratif que les personnes en charge de la

gestion de l’affrontement soient dĂ©signĂ©es en assemblĂ©e, qu’elles soient soumises Ă  un contrĂŽle permanent des autres militants et que le principe de rotation des « mandats Â» s’applique ici de la façon la plus rigoureuse qui soit. On n’a que trop tendance aujourd’hui Ă  toujours voir les mĂȘmes tĂȘtes (ou plutĂŽt devrait-on dire « gros bras Â»â€Ż?) dans les « services d’ordre Â», qui deviennent parfois le thĂ©Ăątre de l’expression dĂ©complexĂ©e d’un certain virilisme, voire d’attitudes de petits flics (y compris chez certains prĂ©tendus « libertaires Â» ou « antifascistes Â»).

De la mĂȘme façon que la lutte anarcho-syndicaliste se conçoit sur deux temporalitĂ©s diffĂ©rentes (une immĂ©diate et rĂ©formiste, l’autre Ă  long terme et rĂ©volutionnaire), organiser une autodĂ©fense, c’est aussi rĂ©flĂ©chir Ă  la maniĂšre d’organiser une grĂšve insurrectionnelle : une grĂšve qui exprime un dĂ©sir de rĂ©volution sociale et qui se prĂ©pare Ă  l’affrontement pour n’avoir rien Ă  lĂącher aux institutions contre lesquelles elle se dresse. Car la relance de l’outil de travail par et pour le prolĂ©tariat et sans les instances hiĂ©rarchiques et parasites du capital ne suffira pas. Il faudra organiser la dĂ©fense des espaces occupĂ©s, des entreprises rĂ©cupĂ©rĂ©es, des piquets de grĂšve, des assemblĂ©es. Autrement, ce ne sera jamais que se contenter d’une gestion « ouvriĂšre Â» de l’entreprise dans un cadre Ă©conomique et social libĂ©ral – situation dont le capital peut tout Ă  fait s’accommoder (surtout dans ses processus de restructuration). En conjuguant organisation rĂ©volutionnaire du prolĂ©tariat

et dynamique de rupture radicale rĂ©elle (assumer l’inĂ©luctabilitĂ© de l’affrontement), la grĂšve insurrectionnelle s’attaque frontalement au couple capital-Etat. Et c’est dans sa dĂ©multiplication – facilitĂ©e par les rĂ©seaux de lutte interprofessionnels – que rĂ©sident aujourd’hui les vrais espoirs de rĂ©volution sociale.

Quel syndicat pour les anarcho-syndicalistes aujourd’hui ?

Il ne saurait malheureusement y avoir d’évidence en la matiĂšre. S’ils ont eu une influence trĂšs importante pendant les deux premiĂšres dĂ©cennies de la CGT, les anarcho-syndicalistes français (qui ne se sont dĂ©finis comme tels qu’à partir des annĂ©es 1920, prĂ©fĂ©rant auparavant le terme de « syndicalistes rĂ©volutionnaires Â») n’ont jamais vraiment su construire une centrale syndicale qui allie radicalitĂ© rĂ©volutionnaire et effectif numĂ©rique important. MĂȘme pendant l’apogĂ©e du syndicalisme rĂ©volutionnaire (1902-1909), le nombre d’adhĂ©rents restait limitĂ© (300 000 syndiquĂ©s en 1908 sur les 6 millions de salariĂ©s de l’industrie française). La CGT-Syndicaliste rĂ©volutionnaire, crĂ©Ă©e en 1926, n’a jamais pu rassembler plus de 8 000 adhĂ©rents, et la CNT française, fondĂ©e en 1946 sur l’aura de l’épopĂ©e anarcho-syndicaliste espagnole et la dĂ©fiance de certains militants Ă  l’égard d’une CGT de plus en plus infĂ©odĂ©e au Parti communiste, ne revendiquait que 5 000 syndiquĂ©s en 2013. On est loin des 2 millions d’adhĂ©rents qu’a revendiquĂ©s la CNT espagnole pendant la guerre de 1936-1939…

C’est une Ă©vidence, les temps ont bien changĂ© et, de fait, aujourd’hui, les centrales rĂ©volutionnaires (CNT, CNT-AIT, CNT-SO) sont largement dĂ©sertĂ©es, ne parvenant Ă  regrouper, ici et lĂ , que quelques travailleurs seulement. Or un syndicalisme avec peu de syndiquĂ©s n’a pas vraiment de sens et peu de chances d’aboutir Ă  des rĂ©sultats concrets. En outre, les scissions Ă  rĂ©pĂ©tition de ces derniĂšres annĂ©es, qui multiplient les CNT, ont largement de quoi agacer et perdre les travailleurs er quĂȘte d’une organisation syndicale combative, en mĂȘme temps qu’elles Ă©loignent la perspective d’une centrale rĂ©volutionnaire numĂ©riquement importante. Il n’empĂȘche que les militants de ces organisations font, sur le terrain, un travail important et qu’ils ont le mĂ©rite de donner une visibilitĂ© spĂ©cifique Ă  l’anarcho-syndicalisme dans le paysage syndical français. Notons Ă©galement que, dans les entreprises oĂč l’on trouve des sections importantes de ces centrales-lĂ  (car il y en a bien quelques-unes, dans le nettoyage, par exemple, oĂč il semblerait que la CNT-SO dispose d’une certaine assise), il peut ĂȘtre tout Ă  fait pertinent de les rejoindre, l’argument de l’effectif n’étant, du moins dans ce cadre restreint, plus valable.

Les syndicats SUD et l’union syndicale Solidaires peuvent constituer un bon compromis entre « radicalitĂ© Â» (ils se revendiquent du syndicalisme de « transformation sociale Â» et d’un fonctionnement dit autogestionnaire) et effectif non nĂ©gligeable. Seulement, s’ils sont plutĂŽt bien implantĂ©s dans le public, ils sont encore loin d’ĂȘtre prĂ©sents significativement dans tous les secteurs professionnels, et notamment dans le privĂ©. Reste que les SUD proposent un syndicalisme qui, globalement, rĂ©sonne plutĂŽt positivement avec les pratiques et les thĂ©ories anarcho-syndicalistes (outre-PyrĂ©nĂ©es, la CGT espagnole, trĂšs diffĂ©rente de la française, a su aller plus loin en rĂ©alisant ce que SUD a fait en France, tout en revendiquant ouvertement son hĂ©ritage et ses perspectives anarcho-syndicalistes).

Quant aux grandes centrales syndicales (CGT, CGT- FO, CFDT), si leur nombre d’adhĂ©rents est important (la CGT est en tĂȘte avec prĂšs de 700 000 syndiquĂ©s), les discours et les stratĂ©gies adoptĂ©es par leurs directions ont de quoi rebuter les militants anarcho-syndicalistes (particuliĂšrement du cĂŽtĂ© de la CFDT), sans parler des affaires qui entachent sĂ©rieusement leur probitĂ©. Cela dit, la radicalitĂ© n’est pas toujours lĂ  oĂč on l’attend, et certains syndicats ou unions syndicales rattachĂ©s Ă  ces centrales font montre d’une combativitĂ© tout Ă  fait estimable. Les discours « lutte de classe Â» ont mĂȘme tendance Ă  fleurir ces derniers temps Ă  la CGT, en tĂ©moigne la dĂ©claration du comitĂ© gĂ©nĂ©ral de l’union dĂ©partementale CGT de Paris qui, le 9 dĂ©cembre 2014, affirmait que « pour incarner le syndicalisme de classe et de masse il est dĂ©terminant de faire converger les luttes, de les rendre interprofessionnelles Â». Dans ces cas-lĂ , les anarcho-syndicalistes ont non seulement toute leur place dans ces centrales, mais ils ont aussi tout intĂ©rĂȘt Ă  s’y trouver, ayant un rĂŽle Ă  jouer pour renforcer ces tendances Ă  la radicalisation.

En dĂ©finitive, le choix de l’organisation syndicale doit surtout se faire Ă  partir du lieu de travail, en fonction des rĂ©alitĂ©s syndicales locales, car c’est avant tout. l’échelle des sections d’entreprise que l’action anarcho-syndicaliste peut s’exprimer aujourd’hui. Et il est primordial que cette action et cette prĂ©sence n’introduisent pas de division syndicale lĂ  oĂč existe dĂ©jĂ  une implantation importante, saine et combative. Ce qui importe, Ă©galement, et bien au-delĂ  des sempiternelles histoires de chapelles syndicales, c’est de reconstruire un vrai rapport de force au sein du monde du travail, en insufflant une dynamique anarcho-syndicaliste lĂ  oĂč nous avons fait le choix de nous trouver. Mais, pour redonner une visibilitĂ© Ă  l’anarcho-syndicalisme, pour que notre action et nos analyses ne soient pas isolĂ©es ou cantonnĂ©es au seul espace de notre lieu de travail ou de notre syndicat, il paraĂźt plus que nĂ©cessaire de penser la crĂ©ation de coordinations anarcho-syndicalistes, qui nous rassemblent au-delĂ  de nos appartenances syndicales. Certaines, d’ailleurs, ont dĂ©jĂ  vu le jour – pour l’instant Ă  Ă©chelles rĂ©duites -, comme la Coordination syndicaliste de la FĂ©dĂ©ration anarchiste (crĂ©Ă©e en 2011) ou les Communistes libertaires de la CGT (apparus sur la Toile en 2008, impulsĂ©s par Alternative libertaire). En cela, l’expĂ©rience passĂ©e de l’Alliance syndicaliste, dans les annĂ©es 1970, est riche d’enseignements : son Ă©chec Ă  rassembler les syndicalistes libertaires comme sa rĂ©ussite Ă  avoir su, pendant un temps du moins, attirer des travailleurs non issus du mouvement anarchiste devraient pouvoir nous donner des pistes pour rĂ©flĂ©chir aujourd’hui Ă  une autre coordination anarcho- syndicaliste de plus grande ampleur.

En dehors des rĂ©seaux et des groupements proprement dits, des initiatives communes voient aussi le jour, dans les pĂ©riodes de mouvement social, comme l’appel « On bloque tout ! Â», lancĂ© en mars 2016 dans le cadre de la mobilisation contre la loi Travail. ÉlaborĂ© par des syndicalistes de terrain de diffĂ©rents syndicats, le texte appelait Ă  « rĂ©ussir la grĂšve du 31 mars et [Ă ] prĂ©parer sa gĂ©nĂ©ralisation et sa reconduction partout oĂč c’est possible dans les jours et semaines qui suivront Â» pour obtenir le retrait de la loi, puis pour « prĂ©parer la contre- offensive […] en popularisant des revendications qui permettent de rassembler, sur lesquelles les Ă©quipes syndicales pourraient s’engager ensemble, Ă  la base et dans l’unitĂ© Â». Ce type d’initiative est ce vers quoi nous devrions tendre aujourd’hui, parce qu’il permet de construire et de renforcer un rĂ©seau de militants et de militantes syndicalistes aux aspirations et aux pratiques similaires, qui ne se seraient pas forcĂ©ment rencontrĂ©s autrement. Ce n’est certes pas le grand syndicat unique crĂ©Ă© sur des bases rĂ©volutionnaires et antiautoritaires auquel nous aspirons, mais, qui sait ?, ce sont peut-ĂȘtre ses germes.

Rompre l’isolement : vers une nouvelle internationale ?

Le systĂšme capitaliste Ă©tant aujourd’hui essentiellement mondialisĂ©, on ne peut concevoir sĂ©rieusement un mouvement rĂ©volutionnaire sans connexions avec les luttes sociales qui, au-delĂ  des frontiĂšres de l’Hexagone, s’échinent aussi Ă  refuser le fatalisme. Le mouvement ouvrier l’a toujours compris, s’efforçant d’impulser des dynamiques internationales, notamment avec la crĂ©ation d’organisations ambitionnant de rĂ©unir les rĂ©voltĂ©s de tous les pays. L’histoire compte plusieurs exemples, le plus important, et le plus marquant, ayant sans doute Ă©tĂ© l’Association internationale des travailleurs (fondĂ©e en 1864, plus connue sous le nom de PremiĂšre Internationale) et les diverses organisations qui lui ont succĂ©dĂ©, aujourd’hui malheureusement moribondes.

En ce dĂ©but de XXIe siĂšcle, l’expĂ©rience la plus prometteuse a surgi en 2013 des montagnes du Sud-Est mexicain, dans l’État du Chiapas. Ce sont les rebelles zapatistes, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment, qui l’ont lancĂ©e, sous le nom de Sexta. Voici comment la dĂ©finissait le sous-commandant insurgĂ© Marcos, alors porte-parole de l’ArmĂ©e zapatiste de libĂ©ration nationale (EZLN) :

« La Sexta est un appel zapatiste. Appeler n’est pas unir. Nous ne prĂ©tendons pas unir sous une direction, ni zapatiste ni de n’importe quelle autre filiation. […] La destination est la mĂȘme, mais la diffĂ©rence, l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, l’autonomie des modalitĂ©s du cheminement, sont la richesse de la Sexta, sont sa force. […] Pour l’EZLN, ĂȘtre de la Sexta ne requiert pas d’affiliation, ni de cotisation, ni d’inscription sur une liste, d’original ou de copie d’une identification officielle, de reddition de comptes, d’ĂȘtre Ă  la place du juge, ou du jury, ou de l’accusĂ©, ou du bourreau. Il n’y a pas de drapeaux. Il y a des engagements et des consĂ©quences de ces engagements. Â»

Moins rigide et formelle que d’autres tentatives d’organisation internationale, elle aspire aux rassemblements des organisations, collectifs et individus qui, de par le monde, se battent contre le capitalisme, « en bas, Ă  gauche Â», c’est-Ă -dire en dehors des logiques partidaires et sans volontĂ© de conquĂ©rir le pouvoir d’Etat. C’est une ambition qui peut paraĂźtre dĂ©mesurĂ©e, mais elle a l’avantage de s’inscrire dans un rĂ©seau international prĂ©existant, celui de la solidaritĂ© avec la rĂ©bellion zapatiste, mis en place dĂšs 1994 (annĂ©e du soulĂšvement indigĂšne). Une rencontre a d’ailleurs dĂ©jĂ  eu lieu, entre le 21 dĂ©cembre 2014 et le 3 janvier 2015, au Mexique. Une rencontre itinĂ©rante, qui a voyagĂ© de l’État de Mexico Ă  celui du Chiapas, Ă  la rencontre de communautĂ©s indigĂšnes en rĂ©sistance. Sous le nom de « Premier Festival mondial des rĂ©sistances et des rĂ©bellions contre le capitalisme Â», cette rencontre a permis le rassemblement de prĂšs de 4 000 personnes, venues de 26 pays diffĂ©rents (du Mexique Ă  la CorĂ©e du Sud, en passant par la Palestine, les Etats-Unis, la France, et bien d’autres). CommunautĂ©s indigĂšnes en rĂ©bellion, organisations et collectifs anarchistes, syndicats de combat, coopĂ©ratives de production, mĂ©dias alternatifs, rĂ©volutionnaires autonomes, assemblĂ©es populaires : la diversitĂ© des formes d’organisation Ă©tait rĂ©elle, mais tout le monde semblait partager le mĂȘme but, Ă  savoir l’abolition du capitalisme et de l’État – l’essentiel, en somme. Cette diversitĂ© est non seulement prĂ©cieuse, mais inĂ©vitable, et toute tentative de rassemblement international qui serait fondĂ©e sur l’exclusivitĂ© d’une forme d’organisation est vouĂ©e Ă  l’échec, plus aucune ne semblant aujourd’hui prĂ©dominer. Et il serait d’autant plus regrettable de la refriser que toutes ces formes ne s’excluent pas, au contraire.

Si les diffĂ©rentes CNT françaises ont dĂ©jĂ  dĂ» adhĂ©rer Ă  la Sexta – car elles y ont toute leur place, en tant que syndicats de combat d’inspiration libertaire —, il est bien sĂ»r pour l’instant inenvisageable, ni mĂȘme souhaitable, de faire adhĂ©rer une grande centrale syndicale en tant que telle. Pour autant, rien ne nous empĂȘche de le faire avec les syndicats, sections syndicales et unions locales que nous animons, structures de base et de lutte par excellence. L’ouverture sur le monde que leur offrirait une telle adhĂ©sion est prĂ©cieuse pour la consolidation des luttes qu’elles mĂšnent et pour les rĂ©flexions qu’elles sont susceptibles d’élaborer quant Ă  un projet de sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire et antiautoritaire. Car, plus que jamais, la nĂ©cessitĂ© de rompre l’isolement, qu’il soit professionnel ou gĂ©ographique, se fait urgente. Les succĂšs des rĂ©centes offensives du capitalisme contre nos vies ont largement reposĂ© sur nos divisions et sur notre incapacitĂ© chronique Ă  faire converger nos luttes, pourtant bien prĂ©sentes. Il est temps pour nous, dĂ©sormais, de dĂ©passer les cadres dans lesquels nous n’avons su que trop nous enfermer et de subvertir nos quotidiens militants pour repartir Ă  l’offensive.

Assez de recul dĂ©sormais, rassemblons-nous, passons Ă  l’attaque.

[1] Mesures qui s’ajoutent Ă  la suppression des Ă©lections prud’homales, validĂ©e par le Conseil constitutionnel en dĂ©cembre 2014. La dĂ©mocratie s’arrĂȘte aux portes de l’entreprise…

[2] ComitĂ© d’entreprise (CE), comitĂ© d’hygiĂšne, de santĂ© et des conditions de travail (CHSCT), dĂ©lĂ©gation syndicale (DS), dĂ©lĂ©gation du personnel (DP).

[3] Selon l’alinĂ©a premier de l’article L 1221-2 du Code du travail, le contrat de travail Ă  duree indĂ©terminĂ©e est la forme normale et gĂ©nĂ©rale de la relation de travail.

[4] Voir l’article : « Emploi : la part des CDI reste stable mais celle des CDD courts explose Â», publiĂ© sur le site Vic-publique.fr.

[5] Chiffre donnĂ© par les journalistes Samuel Laurent et Alexandre Pouchard dans leur article « Le CDD, l’exception devenue la rĂšgle Â», publiĂ© sur le blog du Monde.fr « Les DĂ©codeurs Â», le 10 mars 2016.

[6] « Quatre thĂšses pour une neutralisation prĂ©ventive de l’antiterrorisme Â», Guccio, Journal international, n° 1, publiĂ© en français sur Lundimatin, n° 23,18 mai 2015.

[7] Trente ans avant, en 1982, il Ă©tait de 17 %, d’aprĂšs les chiffres donnĂ©s par l’Organisation de coopĂ©ration et de dĂ©veloppement Ă©conomiques (OCDE).

[8] Étude de la Direction de l’animation de la recherche, des Ă©tudes et des statistiques (Dares) rĂ©alisĂ©e en 2006.

[9] Il y a quelques annĂ©es, alors que je travaillais comme caissier dans un grand magasin parisien, une collĂšgue Ă  qui je proposais de se syndiquer Ă  la CGT m’avait rĂ©pondu : « Non, je ne suis pas communiste ! Â»

[10] Groupe Louis-Bertho-Lepetit (FA), « Agir aujourd’hui pour l’anarcho-syndicalisme Â», dans Subversion n° 2, page 3,1986.

[11] Pierre Monatte, citĂ© par Freddy GĂŽmez dans « Une biographie de Pierre Monatte  Â»,A contretemps, n° 1, 2001.

[12] Marcel Martinet, « Le prolĂ©tariat et la culture Â», dans Culture prolĂ©tarienne, Éditions Agone, 2004, page 51.

[13] CitĂ© par Alain Raynal dans « 1895 : c’est ainsi que naĂźt la “confĂ©dĂ©â€ Â», dans L’HumanitĂ©, hors-sĂ©rie « 1895-2015 : 120 ans de combats de la CGT Â», mars 2015, page 14.

[14] À propos des paysans, de leur histoire, de leurs conditions de vie et de leurs luttes, lire avec intĂ©rĂȘt les travaux de Silvia PĂ©rcz-Vitoria, notamment Les paysans sont de retour (Actes Sud, 2005) et La Riposte des paysans (Actes Sud, 2010).

[15] À propos de l’étude de l’ACAT, voir l’article de Julia Pascual : « Violences policiĂšres : un rapport dĂ©nonce un risque d’impunitĂ© des forces de l’ordre Â», lemonde.fr, 14 mars 2016.

[16] Par exemple, le viol d’une touriste canadienne en 2014 dans les locaux de la brigade de recherche et d’intervention au 36, quai des OrfĂšvres, ou encore le vol, en 2014, de 52 kilos de cocaĂŻne dans les scellĂ©s, ou mĂȘme la violation du secret de l’instruction par le patron de la police judiciaire lui-mĂȘme dĂ©but 2015, etc.

[17] D’aprĂšs le sociologue Mathieu Rigouste, la police tue en moyenne entre 10 et 15 habitants des quartiers populaires par an (lire l’interview « Mort de RĂ©mi Fraisse : c’est un meurtre d’État, non une bavure Â», dans Le Monde libertaire n° 1756, novembre 2014, pages 3-4).

[18] Par exemple, aujourd’hui en France : FĂ©dĂ©ration anarchiste (FA), Coordination des groupes anarchistes (CGA), Organisation communiste libertaire (OCL), Alternative libertaire (AL), Organisation anarchiste (OA). Mais aussi tous les groupes et collectifs anarchistes autonomes, non attachĂ©s Ă  une organisation nationale.

[19] CitĂ© dans « Le syndicalisme rĂ©volutionnaire, l’utopie et la fiction Â», prĂ©sentation du livre d’Émile Pouget et Émile Pataud Comment nous ferons la rĂ©volution, Ă©ditions Syllepse, 1995, page IV.

[20] La Confédération générait du travail, BibliothÚque du Mouvement prolétarien, Librairie des sciences politiques et sociales Marcel RiviÚre, Paris, 1910.

[21] Cite par RenĂ© Berthier dans « MikhaĂŻl Bakounine contre l’insurrectionnalisme Â», Le Monde libertaire n° 1771 (9-15 avril 2015).

[22] Les assemblĂ©es communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblĂ©es communales regroupent les Ă©lus des communes ; les assemblĂ©es de zone, les plus grandes, regroupent tous les Ă©lus des communautĂ©s, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une mĂȘme zone.

[23] Certains, avant le soulĂšvement de 1994, n’ont cependant pas Ă©chappe Ă  leur prolĂ©tarisation, et ont dĂ» partir dans d’autres États, quand ce n’est pas aux États-Unis, faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

[24] Pour approfondir la passionnante question de l’autonomie zapatiste, le lecteur intĂ©resse pourra se reporter Ă  mon essai Tout pour tous ! L,’expĂ©rience zapatiste, une alternative concrĂšte an capitalisme (Editions Libertalia, 2014) ainsi qu’aux Adieux au capitalisme : autonomie, sociĂ©tĂ© du bien vivre et multiplicitĂ© des mondes de JĂ©rĂŽme Baschet (La DĂ©couverte, 2014).

[25] Acronyme d’ArmĂ©e zapatiste de libĂ©ration nationale.

[26] Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, BibliothĂšque du Mouvement socialiste, Librairie des sciences politiques et sociales Marcel RiviĂšre, Paris, 1908, pages 34-35.

[27] Émile Pouget, L’Action directe, Éditions du RĂ©veil ouvrier, BibliothĂšque de documentation syndicale, Nancy, 1904, page 1.

[28] Georges Yvetot et Émile Pouget, L’ABC syndicaliste et le Sabotage, Éditions du Groupe anarchiste Salvador-Seguü, 2015, 140 pages.

[29] Erri De Luca, « JĂ©cris pour donner la parole Ă  ceux qui ne l’ont pas Â», L’Express, Ă©dition Internet du 3 mai 2015.

[30] Nicolas Faucier, Dans la mĂȘlĂ©e sociale : itinĂ©raire d’un anarcho- syndicaliste, Éditions La Digitale, 1988, 237 pages.

[31] La dĂ©finition est de Jacky Toublet, qui fut un temps secrĂ©taire du Syndicat des correcteurs CGT. Voir son texte « ConsidĂ©rations sur l’anarcho-syndicalisme Â», dans le livre Anarcho-syndicalisme et anarchisme, publiĂ© en 1994 par l’Atelier de crĂ©ation libertaire (on y trouve aussi des contributions de Murray Bookchin, Daniel Colson et Marianne Enckell).

[32] Au sujet de ces victoires, on lira avec intĂ©rĂȘt le livre d’AndrĂ© Bernard et Pierre Sommermeycr DĂ©sobĂ©issances libertaires : maniĂšres d’agir et autres façons de faire, Nada Ă©ditions, 2014, rĂ©Ă©d. 2016.

[33] La dĂ©finition est d’Alexandre Dumal, dans son polar Dans la cendre (Éditions AprĂšs la lune, 2010).

[34] Michel Dreyfus, Histoire de la CGT : cent ans de syndicalisme en France, Editions Complexe, 1995, page 63.

[35] Information donnée sur son site officiel (www.cnt-f.org).

[36] Quand, par exemple, Thierry Lepaon, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGT entre 2013 et 2015, facture Ă  l’organisation syndicale les travaux d’amĂ©nagement de son appartement, pour un montant de 100 000 euros.

[37] RĂ©solution du comitĂ© gĂ©nĂ©ral de l’UD CGT de Paris, 9 dĂ©cembre 2014.

[38] Pour plus d’informations au sujet de cette coordination, lire la brochure À propos de l’Alliance syndicaliste (1970-1980), de RenĂ© Berthier (No PasarĂąn, 48 pages).

[39] Sous-commandant insurgĂ© Marcos, « La Sexta Â», Eux et Nous, Éditions de l’Escargot, 2013, pages 76-77.


Article publié le 26 AoĂ»t 2019 sur Fr.theanarchistlibrary.org