Février 25, 2022
Par ACTA
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Ce lundi, Vladimir Poutine a reconnu l’indépendance des républiques populaires de Donetsk et Lougansk, avant de lancer jeudi matin une opération militaire de grande ampleur : des attaques sont en effet menées visant « l’infrastructure militaire de l’Ukraine, ses systèmes de défense aérienne, des aérodromes militaires et l’aviation de l’armée ukrainienne », tandis que les troupes au sol s’approchent de Kiev au moment où nous écrivons ces lignes.

Dans son discours, le président russe dit poursuivre un objectif de « démilitarisation » du pays voisin, prenant l’initiative d’un tournant majeur à la fois dans la crise ukrainienne mais plus généralement dans la configuration géopolitique mondiale.

Pour saisir les enjeux de la situation actuelle, une brève contextualisation historique s’impose.

Les documents récemment déclassifiés d’une réunion qui s’est tenue à Bonn le 6 mars 1991 entre hauts responsables américains, britanniques, français et allemands confirment qu’il existait alors, au moment de la désintégration de l’URSS, un « accord général sur le fait que l’adhésion à l’OTAN et les garanties de sécurité [étaient] inacceptables » pour l’Europe centrale et orientale. Le représentant diplomatique de l’Allemagne soulignait que l’Union soviétique s’était vu promettre en 1990 une non-extension de l’OTAN « au-delà de l’Elbe », et que par voie de conséquence l’intégration d’un pays comme la Pologne par exemple, était exclue.

En outre, les archives de l’université George Washington ont publié des documents montrant que le secrétaire d’État américain James Baker avait assuré Mikhaïl Gorbatchev « non pas une, mais trois fois » que l’OTAN ne s’étendrait « pas d’un pouce vers l’est », lors d’une réunion le 9 février 1990.

Or que s’est-il passé au cours des années suivantes ? Malgré la fin de la guerre froide et la disparition de la « menace soviétique », l’OTAN n’a cessé de s’étendre vers l’est, intégrant la République tchèque, la Hongrie et la Pologne en 1999, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004, l’Albanie et la Croatie en 2009, le Monténégro en 2017, ainsi que la Macédoine du Nord en 2020.

C’est peu dire que l’accusation de trahison de la parole donnée, maintes fois formulée par le gouvernement russe envers ses « partenaires » occidentaux, semble donc justifiée à l’aune des deux dernières décennies.

Au lendemain de la chute du mur, les États-Unis, désormais seule superpuissance mondiale, n’accordaient manifestement qu’une importance très relative aux promesses formulées à l’égard d’une Russie dépecée, exsangue et livrée à l’anarchie néo-libérale la plus sauvage. L’objectif était tout autre : « empêcher la réémergence d’un nouveau rival ». Comme le dit clairement un rapport du Pentagone daté de 1992 : « Nous devons maintenir les mécanismes permettant de dissuader les concurrents potentiels de ne serait-ce qu’aspirer à un rôle régional ou mondial plus important. »

D’où la volonté, au cours de ces années où la Chine ne représentait pas encore aux yeux des Américains une menace majeure, d’encercler militairement la Russie tout en limitant l’autonomie stratégique de l’Europe. Aux inquiétudes des Russes concernant l’expansionnisme atlantiste, l’OTAN répondait inlassablement qu’elle n’était qu’une « alliance défensive ». Il est permis d’en douter : le bombardement de la Serbie (auquel la France a participé) durant 78 jours en 1999 était-il une opération « défensive » ? L’opération militaire contre la Lybie en 2011 (dont la France était à l’initiative) était-elle une intervention « défensive » ?

En réalité les années post-guerre froide sont celles où les États-Unis, profitant de leur hégémonie globale incontestée, ont redessiné la carte du monde à leur guise, se débarrassant des États rétifs à leurs injonctions, aspirant à une capacité d’influence régionale ou simplement désireux de suivre un modèle de développement indépendant, que ce soit par l’intervention impérialiste ouverte, l’asphyxie économique ou encore les opérations de changement de régime déguisées en « révolutions colorées ».

C’est dans cette perspective historique qu’il faut envisager le coup d’État de 2014 en Ukraine, à la racine de la crise dont nous parlons. Comme l’explique Branko Marcetic dans Jacobin, « au cœur des manifestations de Maïdan se trouve la volonté de certains gouvernements occidentaux, en particulier les États-Unis, d’isoler la Russie en soutenant l’intégration des régions périphériques de l’ancienne Union soviétique au sein des institutions européennes et atlantiques – et la réaction de Moscou à ce qu’elle considère comme un empiètement sur sa sphère d’influence. »

C’est ainsi que les États-Unis ont activement financé et encouragé l’insurrection qui a abouti au renversement du président élu Viktor Ianoukovitch, n’hésitant pas pour ce faire à soutenir l’extrême-droite ukrainienne dont les membres ont joué un rôle décisif sur le terrain et assumé l’escalade militaire des affrontements. Les leaders de Svoboda – ancien Parti Social-National d’Ukraine arborant un dérivé de la Wolfsangel en guise de logo – ont ensuite obtenu des postes clés dans le premier gouvernement post-Maïdan, tandis que les nazis du « régiment Azov » (financé par l’oligarque milliardaire ukraino-chyprio-israélien Ihor Kolomoïsky) ont été incorporés dans l’armée régulière dès septembre 2014.

Plus profondément, l’extrême-droite a pénétré l’appareil sécuritaire de l’État ukrainien (à titre d’exemple le chef de la police à Kiev est actuellement un ancien colonel du bataillon Azov) et influencé le caractère nationaliste de la politique menée depuis 2014 par les différents gouvernements issus du coup d’État, qu’il s’agisse de la persécution des populations russophones, du bannissement de la langue russe dans l’espace public, de la glorification des collaborateurs du nazisme durant la Seconde guerre mondiale ou encore de la criminalisation de toute référence au communisme et à l’Union Soviétique.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le soulèvement du Donbass, région à l’est de l’Ukraine dont la population est très majoritairement russe. Alors qu’en février 2014 le pouvoir central retire au russe le statut de langue officielle, de premières milices d’auto-défense commencent à se former dans les régions orientales du pays, tandis que des manifestations de masse ont lieu, défiant l’autorité du gouvernement golpiste, à Odessa, Donetsk ou encore Marioupol. Alors qu’à Kiev les autorités initient la thérapie néo-libérale exigée par les Occidentaux, les manifestants du Donbass mettent en avant la nationalisation de l’industrie comme l’un de leurs principaux mots d’ordre. Le 6 mars, le Parlement de Crimée adopte à l’unanimité une motion demandant son rattachement à la Russie. Le 7 avril, après la saisie du bâtiment gouvernemental de Donetsk par des manifestants pro-russes, la République populaire de Donetsk est proclamée. Celle de Lougansk l’imite vingt jours plus tard. L’intervention de l’armée loyaliste ukrainienne dans le Donbass au cours des semaines qui suivent marque alors le début de la guerre qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

En reconnaissant l’indépendance des républiques populaires ce lundi, la Russie prend également acte de l’impasse dans laquelle se trouvent les accords de Minsk, signés en 2015 : ceux-ci prévoyaient un cessez-le-feu, le retrait des troupes de la ligne de front et l’autonomie des deux régions du Donbass qui avaient proclamé leur indépendance. Jamais au cours des dernières années le gouvernement ukrainien, sous la pression du camp nationaliste et de ses parrains occidentaux, n’a montré une quelconque volonté de mettre en œuvre ces accords.

Alors comment expliquer le brusque réchauffement de ce conflit vieux de huit ans ?

En décembre dernier le gouvernement russe a adressé une liste de demandes écrites à l’OTAN et aux États-Unis concernant l’établissement de « garanties de sécurité » incluant en particulier la non-expansion de l’alliance vers l’est. Non seulement les Américains ont opposé une fin de non-recevoir à ces demandes mais ils ont réitéré leur porte ouverte à une future adhésion de l’Ukraine, sachant pertinemment qu’avoir l’OTAN littéralement à ses frontières constituait pour la Russie une menace existentielle et une ligne rouge absolue.

Alors, pourquoi cette stratégie de la tension, alimentée par une campagne de propagande quotidienne ? Comme souvent en matière d’impérialisme, le facteur du profit capitaliste est à la fois le plus invisible et le plus crucial. Les États-Unis, à travers l’instrumentalisation du conflit ukrainien, cherchent à faire obstacle au rapprochement entre la Russie et l’Union Européenne et à forcer le découplage de leurs économies. Il s’agit entre autres pour l’administration Biden de saboter le gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne (qui a importé en 2020 à elle seule 56,3 milliards de m3 de gaz russe, soit 55% de ses besoins en gaz) via un tube de 1230 kilomètres sous la mer Baltique. Et ainsi de re-subordonner l’Europe à ses intérêts en empêchant toute intégration économique avec la Russie (et par extension la Chine). Il semblerait que le plan américain ait porté ses fruits, l’Allemagne venant d’annoncer la suspension de la mise en service du nouveau gazoduc1.

Les sanctions décidées hier visent plus largement à imposer un isolement et un assèchement financier de la Russie, pour entraver son développement sur le long terme. Il ne s’agit ni plus ni moins que de « couper tous les liens entre la Russie et le système financier mondial », de « faire plier l’économie russe » (Bruno Le Maire), en privant la plupart des banques russes d’accès au marché des capitaux et en limitant l’exportation vers la Russie des produits de haute technologie. « Ces pressions vont s’accumuler et étouffer la croissance économique de la Russie, accroître ses coûts d’emprunt, augmenter l’inflation, intensifier les sorties de capitaux et éroder sa base industrielle » (Maison blanche).

Du point de vue militaire, si l’OTAN a exclu dès le début toute intervention directe (l’article 5, définissant les clauses de la défense collective, ne concernant que les pays membres), les pays occidentaux, États-Unis, n’ont cessé de livrer des armes à l’Ukraine, allant même jusqu’à former et entraîner son armée, y compris les bataillons notoirement nazis dont nous parlions plus haut – les membres d’Azov ont d’ailleurs posté différentes images où on les voit munis d’armes américaines, mais aussi bien de fusils israéliens Tavor, utilisés par les forces spéciales de l’État sioniste.

La semaine dernière, les forces ukrainiennes – non pas en aval mais bien en amont, donc, de l’opération russe entamée hier – avaient d’ailleurs lancé une nouvelle offensive contre le Donbass soumettant les régions de Donetsk et Lugansk à des bombardements continus et précipitant l’évacuation de milliers de personnes vers la Russie voisine.

À ce propos, il est impossible de comprendre le soutien populaire massif en Russie à la reconnaissance par Poutine des républiques du Donbass (78% selon un sondage du 21 février) sans se souvenir que plus de 2 600 civils ont perdu la vie dans cette région depuis huit ans sous les assauts du pouvoir golpiste, tandis que 5 500 autres ont été blessés. Soyons clairs : sans la résistance armée des milices dites séparatistes soutenues par la Russie, les russophones des régions orientales de l’Ukraine auraient été rayés de la carte depuis bien longtemps. Le massacre de la Maison des syndicats à Odessa en mai 2014 par un incendie criminel (43 morts) est là pour nous rappeler ce dont les nationalistes ukrainiens sont capables lorsqu’ils ont le champ libre. En reconnaissant les républiques populaires et en signant avec elles des traités d’assistance mutuelle, Poutine évite aux Russes du Donbass de subir le même sort que, par exemple, les Serbes de Croatie en 1995, qui ont vu leur république autoproclamée de Krajina balayée par les fascistes croates armés jusqu’aux dents par leurs parrains américains lors d’une opération de nettoyage ethnique qui a fait près de 2000 morts civils et 200 000 déplacés.

Plusieurs questions se posent alors que la situation connaît à l’heure actuelle des développements aussi dramatiques qu’inquiétants. Quels sont les objectifs ultimes de l’offensive russe entamée jeudi : s’agit-il d’étendre le territoire des républiques populaires jusqu’à leurs frontières administratives maximales (incluant la ville stratégique de Marioupol par exemple), ou bien d’imposer un changement de régime à Kiev (comme cela semble se profiler) ? Quelles seront les capacités de défense des forces armées ukrainiennes et de leurs unités nationalistes (des informations font déjà état de la fuite des commandants d’Azov en Pologne) ? Alors que l’Ukraine est déjà devenue au cours des dernières années une sorte de camp d’entraînement à ciel ouvert pour les néo-nazis du monde entier (y compris français), peut-on envisager qu’un enlisement russe sur le terrain provoque une nouvelle vague de ralliements activistes internationaux ?

D’autre part, l’Europe va-t-elle s’aligner sur la position américaine et soutenir des sanctions maximalistes dont les Européens subiront eux aussi les conséquences économiques ? Est-on à l’aube d’une reconfiguration d’ampleur des rapports de force à l’échelle mondiale, avec le rapprochement entre la Russie et la Chine – qui permettra sans doute d’amortir en partir la violence des sanctions occidentales et dont le Guardian a récemment parlé comme du « développement stratégique le plus important au niveau mondial depuis l’effondrement de l’URSS il y a 30 ans » – en parallèle du déclin relatif de l’hégémonie américaine ?

Depuis quelques heures les réactions politiques les plus extravagantes se déchaînent de part et d’autre de l’Atlantique. Ainsi du sénateur républicain Mitt Romney par exemple qui a eu l’obscénité de déclarer : « C’est la première fois en 80 ans qu’une grande puissance se lance à la conquête d’une nation souveraine », effaçant d’un trait de plume les innombrables et sanglantes interventions de l’impérialisme américain aux quatre coins du monde durant la période : les Irakiens et les Afghans en particulier, parmi bien d’autres, apprécieront. Rappelons aussi à toutes fins utiles qu’au moment même où les chars russes passaient la frontière avec l’Ukraine, Israël bombardait la Syrie (comme c’est régulièrement le cas depuis dix ans), les États-Unis bombardaient la Somalie tandis que la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite continuait de martyriser le peuple yéménite en menant des dizaines de frappes aériennes – aucun de ces événements n’a reçu la moindre attention médiatique.

Quant au thème du « retour de la guerre en Europe » après « 70 années de paix et de sécurité » (Kamala Harris), il est une insulte aux dizaines de milliers de morts causées par les guerres en ex-Yougoslavie (1991-2001), dans le déclenchement et le développement desquelles l’impérialisme porte là encore une responsabilité criminelle.

Chez nous, les candidats à la présidentielle ont rivalisé de ferveur atlantiste, les parasites sociaux-libéraux en profitant pour cibler une nouvelle fois Jean-Luc Mélenchon dont le seul tort semble avoir été d’imaginer un « non-alignement » stratégique de la France (hors de l’OTAN) et une prise en compte des « garanties de sécurité » voulues par la Russie.

Alors que les populations civiles seront, comme c’est toujours le cas, les premières à souffrir de l’escalade en cours, nul doute que l’évolution de la guerre en Ukraine aura des conséquences de long terme sur la crise d’un bloc impérialiste euro-atlantique menacé par l’affirmation de puissances concurrentes, et par là même sur la morphologie encore incertaine du monde multipolaire qui se dessine sous nos yeux.

  1. Il n’est sans doute pas inutile de noter que depuis la fin de l’année dernière, les États-Unis sont devenus, pour la première fois de l’histoire, le premier exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL). Cela s’explique précisément par le fait qu’ils ont considérablement augmenté leurs exportations de GNL vers l’Europe, afin de compenser la diminution des importations en provenance de Russie. Des hauts fonctionnaires du département d’État ont en fait discrètement discuté avec plusieurs dirigeants de sociétés productrices de combustibles fossiles afin d’élaborer des plans visant à augmenter l’approvisionnement en gaz de l’Europe en cas d’escalade en Ukraine. D’où l’extrême pression infligée à l’Allemagne pour lui imposer l’abandon du gazoduc Nord Stream 2.



Source: Acta.zone