Janvier 5, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Tout cela ne devrait pas manquer d’intĂ©resser des journalistes qu’on dĂ©couvre avec plaisir ces derniers temps si soucieux de faire leur travail – et peut-ĂȘtre mĂȘme ceux qui, de la droite Ă  la gauche, participĂšrent Ă  la traque mĂ©diatico-judiciaire [2] et la « monstrification Â» de Battisti. Sur son rapport au passĂ© de la lutte armĂ©e et ses dĂ©clarations Ă  la justice, Cesare s’exprime aussi sans auto-indulgence et en incitant Ă  un retour critique sur les annĂ©es dites de plomb. Mais sans renier non plus l’espoir rĂ©volutionnaire qui l’a portĂ© dans sa jeunesse. Cela ne manquera pas d’intĂ©resser aussi ceux qui, comme nous, ne se satisfont pas de notre meilleur des mondes.

Fin novembre, les Editions du Seuil ont dĂ» envoyer Ă  la direction de sa prison calabraise une lettre certifiant qu’il s’agit bien d’un Ă©crivain qui a publiĂ© en France et ailleurs et qu’il a besoin d’un ordinateur pour continuer Ă  exercer sa profession, deux rĂ©alitĂ©s que l’administration nie : on voit Ă  quel degrĂ© d’absurditĂ© conduit le rĂ©visionnisme historique qui a prĂ©sidĂ© Ă  la chasse internationale au Battisti. Dans les deux premiers paragraphes de son texte, Cesare revient sur ce refus, et sur ses assez Ă©pouvantables conditions de dĂ©tention. Les personnes qui ont suivi l’affaire Ă  travers des textes prĂ©cĂ©dents, notamment ici et ici peuvent donc se dispenser de les lire, si leur attention comme il est de rĂšgle dĂ©sormais sur Internet, a du mal Ă  se maintenir au-delĂ  de quelque minutes.

SQ

« Comment j’ai Ă©tĂ© enlevĂ© Â»

par Cesare Battisti

Pour commencer, je dirais que les points qui suivent, concernant quelques moments significatifs de mon histoire personnelle, ne peuvent ĂȘtre exposĂ©s de maniĂšre exhaustive, ni ne prĂ©tendent l’ĂȘtre. Il s’agit juste de rĂ©pondre, quoique de maniĂšre fragmentĂ©e, aux questions les plus frĂ©quentes qui jusqu’à prĂ©sent, m’ont Ă©tĂ© posĂ©es par les personnes qui, malgrĂ© l’intoxication mĂ©diatique, n’ont pas renoncĂ© Ă  vouloir comprendre. MĂȘme si ces informations ne peuvent ĂȘtre que partielles, l’intention est de fournir les donnĂ©es basiques qui pourront servir aux intĂ©ressĂ©s Ă  tirer leurs propres conclusions. Qu’on me pardonne donc la discontinuitĂ© en plus d’une rĂ©daction sans autres prĂ©tentions que d’apparaĂźtre tel quel. De toutes maniĂšres, Ă©tant donnĂ© les circonstances, un discours linĂ©aire et approfondi n’aurait pas Ă©tĂ© possible. C’est pourquoi je renvois les intĂ©ressĂ©s Ă  parcourir mes Ă©crits sur carmillaonline.com ou Ă  consulter mon dernier manuscrit actuellement en lecture au Seuil, en France.

Il m’apparaĂźt naturel, mais aussi Ă©vident, de commencer prĂ©cisĂ©ment par ma prison en Italie. Pendant les 20 mois d’isolement Ă  Oristano, dont seulement 6 Ă©taient Ă  demi lĂ©gaux, j’ai nourri l’espoir que tĂŽt ou tard, l’Institution comprendrait, si cela lui avait Ă©tĂ© permis en d’autres occasions, qu’on ne peut pas punir ou se venger en infligeant Ă  un ancien combattant des annĂ©es 70, le statut de fait de prisonnier de guerre. C’est ce que laisse supposer la privation des droits Ă©tablis par les lois nationales et les normes du droit international. Aux demandes formelles de fournir les motifs qui justifieraient ce traitement inhumain, assorties de mesures de sĂ©curitĂ©s inouĂŻes, notamment appliquĂ©es avec 41 ans de rĂ©tro-activitĂ©, l’Etat rĂ©pond littĂ©ralement : « La documentation demandĂ©e a Ă©tĂ© soustraite au droit d’accĂšs Â». Mais alors, se demande-t-on, quelle dĂ©fense est-elle possible ? C’est pour cette raison que j’ai entamĂ© une grĂšve de la faim Ă  Oristano.

Pour toute rĂ©ponse, l’Etat, mĂ©content, m’a transfĂ©rĂ© dans la pire prison d’Italie en m’intĂ©grant de force dans la section Daesh-AS2 (AS2= rĂ©gime de trĂšs haute sĂ©curitĂ©, NdT). Et ce, malgrĂ© les menaces reçues dans le passĂ© et les menaces actuelles Ă©manant de diffĂ©rents fronts djihadistes Ă  mon encontre. Mais comme Cesare Battisti n’a pas l’ostativo (perpĂ©tuitĂ© rĂ©elle sans possibilitĂ© de sortie – NdT) et qu’il Ă©tait donc destinĂ© par l’AutoritĂ© judiciaire au rĂ©gime de sĂ©curitĂ© moyenne, que fait-il en AS2 ? Ma prĂ©sence dans la section Daesh signifie de grandes difficultĂ©s et des marges de survie restreintes : impossibilitĂ© de sortir de la cellule pour la promenade ; limitation aussi dans l’alimentation puisque ce sont des hommes de Daesh qui sont

affectĂ©s Ă  sa distribution ; menaces lancĂ©es Ă  travers les grilles ; privation de l’ordinateur nĂ©cessaire Ă  l’exercice de ma profession ; surveillance Ă  vue et CED (mesure disciplinaire) Ă  chaque tentative de rĂ©clamation ; censure au motif d’une supposĂ©e « activitĂ© subversive Â» (sic) et ainsi de suite jusqu’à l’entrave au droit de dĂ©fense tel qu’il est Ă©tabli par l’article 24 de la Constitution. Je pourrais rencontrer la partie de ma famille qui vit en Italie, une heure par semaine et quatre fois par mois mais en raison de l’éloignement des lieux de rĂ©sidence de mes frĂšres et leur Ăąge avancĂ©, de 70 Ă  80 ans, cela arrive rarement. Ma famille rĂ©sidant en France et au BrĂ©sil, je ne peux la contacter que par des appels vidĂ©o sur un portable une fois par semaine, mais je dois alors renoncer Ă  la rencontre au parloir. C’est ainsi que je passe des mois sans contact avec mes enfants, desquels je dois demander des nouvelles dans des lettres qui se retrouvent presque toujours retenues par le censeur, parce qu’écrites dans une langue Ă©trangĂšre.

On m’a carrĂ©ment dit que mes enfants devraient apprendre Ă  Ă©crire en italien pour avoir des nouvelles de leur pĂšre. Cela parce que le censeur a des difficultĂ©s avec le français ou le portugais, langues maternelles de mes enfants. Un traitement inhumain pour n’importe quel dĂ©tenu, et Ă  plus forte raison pour quelqu’un dont le dernier dĂ©lit remonte Ă  41 ans. Et comme si cela ne suffisait pas, l’exĂ©cutif s’emploie Ă  m’attribuer un niveau de dangerositĂ© Ă©levĂ©, alimentant un processus de criminalisation constante, jusqu’à justifier la confiscation de mon ordinateur, grĂące auquel j’étais en train d’achever un roman sur le conflit au Rojava et sur le drame des migrants. Histoire de se conformer au principe de la rĂ©insertion.

Prenons un peu de recul et venons-en Ă  ma fuite du BrĂ©sil. Les autoritĂ©s italiennes n’ont jamais acceptĂ© que je me sois rĂ©fugiĂ© au BrĂ©sil. L’Etat a mobilisĂ© toutes ses forces, mais aussi des moyens illicites comme la corruption et l’offre de privilĂšges politiques et Ă©conomiques, pour obtenir Ă  tous prix que je sois frauduleusement livrĂ© ! Le BrĂ©sil abrite une gigantesque communautĂ© d’origine italienne, Ă©quivalant Ă  35 millions de citoyens. Un pays dans le pays ! Cette partie importante de la sociĂ©tĂ© brĂ©silienne, outre le fait qu’elle contrĂŽle certains secteurs de l’économie, exerce une forte influence sur l’appareil militaire du BrĂ©sil. Nombreuses sont les figures de la dictature d’origine italienne, comme Bolsonaro lui-mĂȘme. Mais peu importe que l’ancien capitaine Bolsonaro, qui a mĂȘme Ă©tĂ© expulsĂ© de l’armĂ©e, et avec lui, ses acolytes, soient des personnages sans scrupules, sinon clairement des criminels Ă  la tĂȘte de milices sanguinaires. L’Italie, Ă  travers son ambassade, a toujours entretenu des relations privilĂ©giĂ©es avec les lobbies militaires proches de Bolsonaro. Au point de pousser les entreprises italo-brĂ©siliennes Ă  s’engager activement dans la campagne prĂ©sidentielle de celui-ci. En Ă©change de tant d’amitiĂ©, Bolsonaro a promis mon extradition. MĂȘme si la Constitution l’en empĂȘchait – on ne peut pas rĂ©voquer un dĂ©cret aprĂšs cinq ans – Bolsonaro a tenu sa promesse. GrĂące Ă  un trafic d’influences Ă  la Cour suprĂȘme fĂ©dĂ©rale, la Constitution est ignorĂ©e sans vergogne, tout comme la prescription des crimes qui me sont imputĂ©s, et, en dĂ©cembre 2018, l’ordre d’extradition est dĂ©crĂ©tĂ©.

Au moment quitter le gouvernement, la gauche m’assure un contact direct avec le prĂ©sident de la Bolivie Evo Morales, lequel promet personnellement au fondateur du Mouvement des Sans Terre Juan Pedro Stedile, de m’accueillir en Bolivie en m’accordant le statut de rĂ©fugiĂ© politique. Dans le cadre d’une opĂ©ration conjointe entre le PT (Parti des travailleurs) brĂ©silien et le Mas (Mouvement pour le socialisme) bolivien, j’ai Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© Ă  Santa Cruz de la Sierra. LĂ , j’ai Ă©tĂ© pris en charge par un Ă©missaire du gouvernement dĂ©pendant directement du Chancelier. En attendant la mise en route de la procĂ©dure d’asile, j’ai Ă©tĂ© logĂ© dans un Centre de surveillance : des locaux appartenant au ministĂšre de l’IntĂ©rieur, qui servaient de base pour l’espionnage du courant d’opposition Ă  Evo Morales ! Une douzaine d’opĂ©rateurs informatiques y travaillaient, avec lesquels j’avais des relations cordiales. De temps en temps, de hauts fonctionnaires de l’État arrivaient, alors je devais rester enfermĂ© dans ma chambre au fond de la cour. J’ai immĂ©diatement eu l’impression d’ĂȘtre surveillĂ© Ă  chaque pas, et pas seulement par des forces soi-disant amicales. Lorsque la surveillance est devenue plus sĂ©vĂšre, je l’ai signalĂ© au Responsable gouvernemental qui dirigeait le centre, mais il a rĂ©pondu de maniĂšre Ă©vasive. Au moment oĂč j’avais acquis la certitude que quelque chose n’allait pas dans le bon sens, j’ai Ă©tĂ© interpelĂ© Ă  deux pas du centre pendant que je faisais mes courses. Soudain, tous ceux Ă  qui j’avais Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© pour la rĂ©gularisation du refuge avaient disparu.

MalgrĂ© cela, je n’ai pas perdu courage. Bien sĂ»r, je pensais qu’Evo Morales m’avait trahi, mais je comptais toujours sur les lois boliviennes qui excluent l’extradition pour des dĂ©lits politiques et, surtout dans mon cas, sur le fait que selon la loi bolivienne, la prescription Ă©tait intervenue. Et donc, ai-je pensĂ©, au pire, je devrais me faire un peu de prison durant le procĂšs en extradition. J’aurais plutĂŽt dĂ» me douter qu’un procĂšs rĂ©gulier, c’était justement ce que l’Italie voulait Ă©viter. Les policiers boliviens d’Interpol eux-mĂȘmes, dont certains que j’avais connus Ă  l’Observatoire, semblaient plutĂŽt embarrassĂ©s par ce qui allait se passer. Ils n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  m’informer qu’autour de nous s’agitaient des Italiens, des BrĂ©siliens et des agents d’un autre pays dont ils n’ont pas voulu donner le nom. Ils m’ont dit clairement qu’on Ă©tait en train de nĂ©gocier ma peau et ils traitaient leurs gouvernants de canailles. J’ai compris Ă  quoi ils faisaient allusion le lendemain matin quand une escadron noir en cagoules a fait irruption et m’a emmenĂ© Ă  l’aĂ©roport international de Santa Cruz de la Sierra.

PlacĂ© sous surveillance dans une piĂšce dont les fenĂȘtres donnaient sur la piste, j’ai assistĂ© aux discussions bureaucratiques entre un groupe de la police fĂ©dĂ©rale brĂ©silienne et quelques officiers de l’armĂ©e de l’air bolivienne. Pendant qu’à moins de 100 mĂštres de lĂ , sur la piste, les moteurs du turbopropulseur PF Brasil chauffaient. Peu aprĂšs, j’ai suivi le Delegado (commissaire) et son Ă©quipe Ă  bord de l’avion brĂ©silien. À un moment donnĂ©, il y a eu une certaine agitation. On m’a fait descendre et nous sommes retournĂ©s dans la mĂȘme piĂšce. LĂ , j’ai Ă©tĂ© pris en charge par la police bolivienne, tandis que les agents brĂ©siliens dĂ©collaient sans moi. Pendant un moment, j’ai espĂ©rĂ© qu’Evo Morales avait donnĂ© un contre-ordre, EspĂ©rance Ă©phĂ©mĂšre, jusqu’à l’arrivĂ©e d’un important groupe de personnes, exhibant les couleurs italiennes suspendues au cou, qui m’ont conduit jusqu’à un jet d’État qui nous attendait au loin sur la piste. J’ai aussi essayĂ© de rĂ©sister : « C’est un kidnapping Â», ai-je criĂ©. La rĂ©ponse a Ă©tĂ© dĂ©sarmante : « Et alors ? Cette fois, au moins, ça a marchĂ© Â». En Bolivie comme au BrĂ©sil, on a criĂ© au scandale et dĂ©noncĂ© un enlĂšvement honteux autorisĂ© par Evo Morales. Il y a eu des protestations et mĂȘme des manifestations. Évidemment, en Italie, ils n’en ont pas parlĂ©. Qu’Evo Morales, dĂ©jĂ  discrĂ©ditĂ© Ă  la base de son parti, puisse aller si loin, personne ne s’y attendait. Mais ce qui a le plus surpris, c’est la lĂąchetĂ© du vice-prĂ©sident Linera, un homme qui a un tel passĂ© [3], et qui s’est dĂ©filĂ© au dernier moment pour ne pas avoir Ă  donner d’explications Ă  nos amis communs.

Certains se sont demandĂ©, Ă  juste titre, si ces procĂ©dures pour le moins frauduleuses ne pouvaient pas faire l’objet d’une plainte auprĂšs des autoritĂ©s internationales. À ce sujet, je tiens Ă  vous informer que sont actuellement en projet trois procĂ©dures contre les infractions susmentionnĂ©es commises par le BrĂ©sil, la Bolivie et l’Italie. Respectivement, le premier recours devant l’OEA et l’ONU, demandant l’annulation du dĂ©cret prĂ©sidentiel brĂ©silien pour inconstitutionnalitĂ© d’une dĂ©cision impliquant une sĂ©paration familiale forcĂ©e de plus de cinq annĂ©es – mon fils cadet et ma femme sont restĂ©s au BrĂ©sil –, le deuxiĂšme Ă  l’ONU contre la Bolivie pour enlĂšvement et expulsion illĂ©gale ; le troisiĂšme recours Ă  l’ONU contre l’Italie pour recel de biens volĂ©s ; en plus d’un recours devant la Cour europĂ©enne pour traitement inhumain en prison. Mais les procĂ©dures devant des instances internationales sont longues et pour moi, il est urgent de sortir de l’enfer de Guantanamo en Calabre je n’ai pas l’ostativo, qu’est-ce que je fais en AS2 ?

On me dit que dans Indio, mon dernier roman publiĂ© en France, on perçoit entre les lignes mon intention de me confronter Ă  la justice italienne. J’ai terminĂ© la derniĂšre version de Indio Ă  un moment oĂč personne ne croyait sĂ©rieusement qu’un personnage comme Bolsonaro puisse devenir prĂ©sident. C’est dire que certaines de mes rĂ©flexions sur l’avenir incertain de l’éternel rĂ©fugiĂ© et persĂ©cutĂ© sont insoupçonnables. La dĂ©sinformation qui, au cours des 15 derniĂšres annĂ©es, a fait de moi le monstre Ă  abattre, a rendu impossible toute tentative de faire la lumiĂšre sur mon parcours politico-militant d’abord, rĂ©fugiĂ© ensuite. On s’est bien gardĂ© de faire connaĂźtre certaines de mes tentatives d’approche et de pacification avec une supposĂ©e nouvelle rĂ©alitĂ© sociale en Italie. Je croyais que la dĂ©mocratie italienne avait mĂ»ri, qu’elle Ă©tait capable d’affronter sa propre histoire avec dignitĂ© et en connaissance de cause. Je fais Ă©videmment rĂ©fĂ©rence aux “annĂ©es de plomb”, chapitre dramatique de notre histoire relĂ©guĂ© dans une zone d’ombres et de tabous, oĂč prospĂšre le rĂ©visionnisme historique.

Pour ne citer que quelques tentatives d’approche, la plus sĂ©rieuse et la plus formelle a eu lieu pendant que j’étais Ă  la prison de Brasilia, lors de la trĂšs longue procĂ©dure d’extradition. AprĂšs quelques entrevues avec des employĂ©s de l’ambassade italienne, je leur ai fait une proposition de dialogue avec le gouvernement italien. C’était Ă  un moment oĂč j’étais dĂ©jĂ  certain de ne pas ĂȘtre extradĂ©. Je leur ai proposĂ© d’accepter volontairement l’extradition si le gouvernement Ă©tait disposĂ© Ă  ouvrir un dĂ©bat, avec du personnel qualifiĂ©, pour rĂ©gler enfin historiquement les comptes sur la pĂ©riode de la lutte armĂ©e, « la dĂ©gĂ©nĂ©rescence d’un 68 rĂ©primĂ© dans le sang qui a durĂ© 15 ans Â». Les employĂ©s de l’ambassade, c’est-Ă -dire les espions, ont promis de transmettre mon offre mais ne sont plus jamais manifestĂ©. Entre-temps, j’avais Ă©galement entamĂ© une correspondance avec Alberto Torreggiani – nous savons qu’il a Ă©tĂ© blessĂ© par son pĂšre lors de l’attaque des PAC Ă  laquelle je n’ai pas participĂ©.

La correspondance avec Alberto Torreggiani, qu’il nie dĂ©sormais sur ordre de l’État, ou simplement sous l’influence des habituels excitĂ©s rĂ©actionnaires, s’inscrit dans une volontĂ© plus articulĂ©e de rapprochement avec les familles des victimes des PAC. Ceci dans le cadre de la crĂ©ation d’un climat favorable pour revenir sans haine sur les responsabilitĂ©s de toutes les composantes du conflit et, qui sait, pour tourner enfin cette maudite page des “annĂ©es de plomb”. Malheureusement, cette tentative aussi s’est heurtĂ©e Ă  l’intolĂ©rance fĂ©roce de certains secteurs politiques et mĂ©diatiques toujours prĂȘts Ă  alimenter la haine pour d’obscurs intĂ©rĂȘts partisans. On ne peut assister qu’avec une certaine suspicion, aux immanquables dĂ©clarations publiques des proches des victimes (car bien sĂ»r, on ne parle jamais que d’un cĂŽtĂ© de la barricade) dont certains n’étaient probablement pas nĂ©s Ă  l’époque : il y a 41 ans ! Et pourquoi toujours s’en prendre Ă  Battisti, comme si c’était lui qui avait inventĂ© la lutte armĂ©e ? Pendant que les fascistes aux ordres de certaines institutions se rĂ©galent et que personne ne crie dans la rue ? Ou est-ce prĂ©cisĂ©ment pour protĂ©ger les meurtriers de masse qu’un tĂ©moin doit ĂȘtre brĂ»lĂ© sur le bĂ»cher, afin que la dĂ©sinformation sur ces annĂ©es soit pleinement efficace. Battisti rappelle les plaies de l’État, il doit garder le silence. La question que devraient se poser ceux qui, la bave Ă  la bouche rĂ©clament le pilori pour Cesare Battisti, devrait ĂȘtre plus ou moins celle-ci : « pourquoi jusqu’en 2003 personne ne s’est intĂ©ressĂ© Ă  lui ? Â» Quand Cesare Battisti n’était encore qu’un rĂ©fugiĂ© italien parmi des dizaines d’autres dans le monde ? À une Ă©poque oĂč il publiait Ă©galement des livres et des articles en Italie et recevait la visite de personnalitĂ©s italiennes liĂ©es au monde politique, culturel et mĂȘme institutionnel ? Que s’est-il passĂ© Ă  un certain moment, pour qu’il devienne soudain le “monstre”, au point d’alimenter la haine des proches des victimes – jusqu’alors en sommeil – et des mĂ©dias poubelles ? C’est fou qu’aucun de ces justicialistes n’ait songĂ© Ă  se poser la question.

La rĂ©ponse est pourtant simple : Battisti Ă©crit, parle Ă  la tĂ©lĂ©vision, fait des interviews et des dĂ©bats dans les milieux internationaux, fouille dans le passĂ©, fait son autocritique mais dĂ©nonce en mĂȘme temps une guerre civile que l’État a dĂ©clenchĂ©e et combattue Ă  coup de bombes sur les places et avec une rĂ©pression sans prĂ©cĂ©dent. Un Etat restĂ© rĂ©ticent face Ă  l’histoire.

La lutte armĂ©e en Italie n’est pas nĂ©e dans quelques esprits pervers et n’a pas Ă©tĂ© pratiquĂ©e par quatre dĂ©sespĂ©rĂ©s. Elle est nĂ©e d’un grand mouvement culturel et politique irrĂ©pressible, qui ne pouvait plus supporter les vexations d’un État corrompu et assassin. Un million de personnes dans la rue et toutes complices de la rĂ©volution. 6000 condamnĂ©s ; environ 60 000 personnes poursuivies ; plus de 100 groupes armĂ©s organisĂ©s ; des centaines de morts, la plupart dans les rangs de la rĂ©volution. C’est dans ce contexte social que les PAC sont nĂ©s. Ce n’était pas un parti armĂ©, mais l’expression combattante horizontale du large front de la contestation, dans les usines, sur le territoire et dans l’éducation nationale. Que leur idĂ©al ait Ă©tĂ© communiste, c’est ce que dit leur nom lui-mĂȘme (ProlĂ©taires armĂ©s pour le communisme), mais ils n’ont pas proposĂ© l’assaut du Palais d’Hiver, ni pris le pouvoir de l’État. C’étaient des groupes Ă©parpillĂ©s et indĂ©pendants qui rĂ©pondaient Ă  leur maniĂšre Ă  l’injustice rampante, Ă  l’extrĂȘme droite qui s’armait pour dĂ©fendre les privilĂšges du capital. Forts de l’idĂ©e que le vrai communisme ne pouvait ĂȘtre celui exprimĂ© par l’Union soviĂ©tique, certes pas, mais plutĂŽt l’inĂ©vitable sociĂ©tĂ© future, libre et Ă©galitaire, que le “Manifeste” de Marx et Engels prĂ©conisait clairement. Seulement cela, sans dĂ©rives, ni faux raccourcis, comme en fait, on en a pris. Si le moment historique Ă©tait ou non le bon et si le recours aux armes Ă©tait justifiĂ© ou pas, cela Ă©tĂ© dit par les faits eux-mĂȘmes et tous les militants consciencieux l’ont entendu. Parmi lesquels je me place sans hĂ©siter. On peut admettre de s’ĂȘtre trompĂ©, sans tomber dans l’indĂ©cence de ceux qui croient remĂ©dier Ă  tout en se dĂ©clarant repentis. Jamais un mot n’aura Ă©tĂ© autant dĂ©nigrĂ©. J’ai trop de respect pour l’histoire et pour les victimes qu’elle a causĂ©es pour penser me cacher derriĂšre une Ă©norme hypocrisie.

On pensait que l’Italie avait surmontĂ© certaines faiblesses, qu’elle Ă©tait prĂȘte Ă  affronter sa propre histoire. Au lieu de cela, 40 ans plus tard, Ă  travers sa plus haute reprĂ©sentation, elle offre toujours Ă  ses citoyens le mĂȘme spectacle infĂąme, avec la proie traĂźnĂ©e parmi la multitude en fureur ; les insultes des chasseurs qui se dĂ©chaĂźnent contre la proie ; les selfies des ministres ; les ripailles de la tĂ©lĂ©vision ; Battisti dans l’arĂšne ; savoure le spectacle, ĂŽ Peuple ! Voici maintenant les tortures subies, aprĂšs un enlĂšvement triomphalement revendiquĂ©. Au point que mĂȘme Cour de Cassation a jugĂ© plus ou moins en ces termes : « Si la Bolivie a commis un dĂ©lit, peu nous importe, on nous a donnĂ© Battisti, et nous le prenons Â». Nous le prenons ! Mais alors, vous ĂȘtes au moins des receleurs ! Mais il ne suffit pas de le kidnapper et de le ramener en taule au pays. Il faut aussi lui rĂ©server un traitement de prisonnier de guerre sans la protection de ce statut. On ne peut pas lĂ©galement lui infliger le 41bis (rĂ©gime d’isolement strict instituĂ© contre les chefs mafieux – NdT) et l’ostativo ? Pas grave, on va les lui infliger dans les faits en le gardat Ă  l’isolement et en lui interdisant de de bĂ©nĂ©ficier du traitement qui lui permettrait d’accĂ©der aux avantages rĂ©servĂ©s Ă  tous les prisonniers. Et s’il y prĂ©tend, nous le faisons lyncher par les mĂ©dias, nous soulevons contre lui la vengeance populaire, nous appliquons la censure, nous lui retirons son ordinateur nĂ©cessaire Ă  son travail, nous le plaçons dans la section Daesh oĂč il sera forcĂ© de rester en isolement volontaire. La voilĂ , la torture !

Venons-en maintenant Ă  mes choix judiciaires. Je disais que depuis plusieurs annĂ©es, je rĂ©flĂ©chissais Ă  une solution dĂ©cente pour mettre fin Ă  cette persĂ©cution, au cours desquelles les forces politiques italiennes n’ont Ă©pargnĂ© aucun moyen de coercition ou de pression. Je dois dire, au passage, que mes dĂ©clarations d’innocence – jamais adressĂ©es aux autoritĂ©s mais seulement aux mĂ©dias – ne sont intervenues qu’aprĂšs 2004 en France, afin de forcer l’État italien Ă  admettre l’usage dĂ©viant de la Justice dans les procĂšs contre la Lutte armĂ©e. Avant et aprĂšs cela, je n’avais jamais niĂ© que j’appartenais aux PAC et que j’en assumais la responsabilitĂ© politique. Ces peines auraient dĂ» ĂȘtre jugĂ©es en premier lieu par un tribunal, avant de prononcer des peines de prison Ă  vie et d’attendre des aveux tardifs. Qu’il soit donc clair que les pays qui ont acceptĂ© ma demande de refuge ne l’ont jamais fait, et n’auraient pas pu le faire sur la base d’une prĂ©tendue dĂ©claration d’innocence, comme l’a faussement dĂ©clarĂ© l’opportuniste Lula, mais uniquement sur la nature politique du crime. Ces procĂ©dures pĂ©nales auraient dĂ» avant tout ĂȘtre jugĂ©es par un tribunal, avant de prononcer des condamnations Ă  vie et d’attendre des aveux tardifs.

J’ai sĂ©rieusement pensĂ© Ă  une solution collective de nos annĂ©es 70. Le climat politique en Italie n’était pas idĂ©al, mais je connaissais l’existence de personnalitĂ©s et de tendances au sein du pouvoir judiciaire qui, pour avoir menĂ© la guerre en premiĂšre ligne contre le « terrorisme Â», comme on dit maintenant, connaissaient la question en profondeur et n’avaient aucun intĂ©rĂȘt Ă  recourir Ă  une propagande obscurantiste pour comprendre la rĂ©alitĂ© des faits. Certains indices me disaient que ces personnes, ou courants de pensĂ©e, espĂ©raient encore qu’un jour ces tristes pages de l’histoire pourraient ĂȘtre tournĂ©es dans la dignitĂ© et le respect de la mĂ©moire nationale. Je peux citer Ă  cet Ă©gard la pensĂ©e de l’éminent magistrat Giuliano Turone, juge d’instruction du procĂšs PAC, qui dans son livre « L’affaire Battisti Â» dĂ©clare plus ou moins en ces termes :

« Paradoxalement, en acceptant ses responsabilitĂ©s politiques et pĂ©nales, c’est peut-ĂȘtre Cesare Battisti lui-mĂȘme qui pourrait enfin permettre de revoir et de clore ce chapitre de l’histoire Â».

Les mots peuvent ne pas avoir la mĂȘme signification. MĂ» par ce sentiment, nourri par l’espoir que 40 ans, c’était de toute façon beaucoup et que la dĂ©mocratie italienne devait forcĂ©ment avoir mĂ»ri et que l’État Ă©tait lui aussi un administrateur fort et responsable, j’ai dĂ©cidĂ© de me confier Ă  la justice et j’ai appelĂ© le procureur de Milan. Ma dĂ©position le 23 mars 2019 a Ă©tĂ© un choix douloureux. J’avais disparu d’Italie depuis 1981, et mes contacts avec ce beau pays se sont rĂ©duits Ă  quelques membres de ma famille et Ă  l’éditeur. Je ne pouvais certainement pas imaginer qu’au-delĂ  de l’hystĂ©rie mĂ©diatique, je puisse encore susciter la vengeance de l’État. Avec l’énorme difficultĂ© de devoir revenir Ă  un procĂšs archivĂ© depuis des dĂ©cennies, sans nouveaux faits Ă  apporter, sinon les dĂ©sormais impossibles distinguos sur mes propres responsabilitĂ©s. Il ne me restait plus qu’à prendre tout en bloc, de toute maniĂšre au niveau pĂ©nal, cela ne pĂšserait en rien. Devant le choix d’affronter un procĂšs historique, et Ă  croire cela je n’étais pas seul, quel sens aurait eu, 40 ans plus tard, de se battre sur des dĂ©tails du code pĂ©nal ?

J’ai Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  deux peines d’emprisonnement Ă  vie et Ă  six mois d’isolement de jour pour avoir Ă©tĂ© reconnu coupable de pratiquement tous les crimes commis par les Pac, dont quatre attentats mortels. Lorsqu’il n’était pas possible de soutenir ma prĂ©sence physique sur la scĂšne du crime, j’étais considĂ©rĂ© comme le commanditaire. Faut-il vraiment prĂ©ciser que dans un conflit pareil, les commanditaires n’existent pas et que s’ils existaient, il faudrait alors les chercher au sein du peuple ? En tout cas, ce ne saurait ĂȘtre moi.

J’ai tout admis. J’ai rĂ©itĂ©rĂ© mon autocritique pour le choix d’avoir participĂ© Ă  la lutte armĂ©e, parce qu’elle Ă©tait politiquement et humainement dĂ©sastreuse. Mais ne l’avais-je pas dit mille fois durant toutes ces annĂ©es ? Je n’avais pas Ă  me repentir de quoi que ce soit parce que, qu’on se trompe ou pas, on ne peut pas changer a posteriori le sens d’évĂ©nements historiquement dĂ©finis par un contexte social prĂ©cis. Il serait absurde de dire que cela n’aurait pas pu ĂȘtre Ă©vitĂ©, mais il me semble que le mouvement rĂ©volutionnaire n’a pas reculĂ© quand il a fallu prendre ses responsabilitĂ©s. Nous ne pouvons pas en dire autant de l’État. Je n’avais rien non plus Ă  demander en Ă©change de mes aveux. Cela n’aurait pas Ă©tĂ© prĂ©vu par la loi, et puis il me suffisait que la loi soit appliquĂ©, comme pour tout autre condamnĂ© qui n’a pas l’horrible ostativo, pour avoir droit dans le futur Ă  des avantages rĂ©servĂ©s Ă  tous.

En somme, cela revient Ă  dire : « D’accord, vous avez gagnĂ© et je suis lĂ  pour assister aux chants d’une victoire immĂ©ritĂ©e. Mais une fois la fĂȘte finie, toi, État dĂ©mocratique, voulons-nous tous nous engager Ă  rĂ©habiliter l’histoire violĂ©e, pendant que je purge ma peine, selon les termes des lois nationales et des rĂšgles internationales de l’humanitĂ©, comme tout autre condamnĂ© ? Â» Pure illusion. AprĂšs avoir exhibĂ© au monde entier le trophĂ©e d’une chasse sale, chantĂ© une victoire obtenue par la tromperie sur le sang des victimes et l’honneur de l’histoire mis Ă  l’encan, l’État des rapiéçage ne se dĂ©ment pas et montre son vrai visage. Il s’adonne Ă  une orgie de surenchĂšres rĂ©pressives, surfe sur la vague populiste, et sacrifie mĂȘme la parole des autoritĂ©s qui l’ont servi mĂȘme quand il ne le mĂ©ritait pas.

C’est le sentiment qui m’a accompagnĂ© d’Oristano Ă  Guantanamo de Calabre, Ă  la merci de Daesh et d’un traitement digne d’une dictature militaire. Mais je n’ai pas perdu espoir et je suis sĂ»r que le temps, qui est galant homme, finira par rendre justice.




Source: Demainlegrandsoir.org