Les textes suivants sont tous deux issus du livre traitant de l’autonomie espagnole intitulé Le pari de l’autonomie. Récits de luttes dans l’Espagne des années 70 paru aux éditions du Soufflet en juin 2018. Il s’agit d’une version revisitée et traduite en français de l’ouvrage Por la memoria anticapitaslita. Reflexiones sobre la autonomia paru en août 2008. Pour se renseigner sur où trouver ce recueil :

Le premier de ces textes est la présentation de l’ouvrage cité ci-dessus. Il présente le contexte historique dans lequel prend part le mouvement autonome espagnol, en décrit rapidement les grandes lignes tout en dégageant des perspectives de cette expérience historique en la reliant à une époque plus actuelle. De plus, il présente aussi l’histoire du livre et la façon dont il a été pensé. Il apparaissait intéressant de le reproduire ici surtout dans un souci de contextualisation mais aussi de diffusion de savoir, le texte n’étant pour l’instant que disponible dans le livre. De plus, certaines analyses des auteur-es sont loin d’être anecdotiques. Dans un soucis de rendre le texte plus léger, il a été tout de même amputé de certaines de ses parties qui concernent la façon dont le livre a été pensé, ce que nous jugeons moins important à reproduire que le contexte historique et l’analyse politique présentées.

Le deuxième texte est une présentation et une analyse des groupes autonomes à Valence pendant la seconde moitié des années 1970. Comme tous les textes de l’ouvrage dont il est issu, il ne s’embarrasse pas d’une objectivité historique fictive et part d’un point de vue particulier. En plus de nous relater un contexte particulier, et de décrire la démarche de ces autonomes, l’auteur-e propose aussi ses conclusions critiques sur ce mouvement. De plus, il fait part de sa vision d’une époque plus actuelle et de la façon dont on peut envisager de se servir de cette expérience passée et de poursuivre le combat révolutionnaire. Une version en français de ce texte quelque peu différente est aussi disponible sur différents sites. Il est aussi disponible en brochure compilé avec un autre texte sur la COPEL (Coordination des prisonniers en lutte).

Les liens des sites en question :

Les notes de bas de page dans les deux textes sont pour la plupart issus de l’ouvrage originel mais certaines ont été modifiées ou rajoutées pour apporter plus de précision.

Autonomie espagnole et autonomie actuelle

Le livre que vous tenez entre les mains a sa propre histoire. Sa publication originale en castillan est née de la réaction de différents groupes et individus de Valence lors de la sortie du film Salvador (Puig Antich), en 2006. Selon eux, « ce film était une provocation d’autant plus efficace qu’elle mettait le doigt sur le talon d’Achille des individus atomisés en général, et de ceux qui se considèrent anarchistes en particulier : l’absence de mémoire historique, le manque d’une véritable conscience pratique et collective ». À défaut de transmission sont venues répondre des « rencontres pour la mémoire historique anticapitaliste » (Jornadas por la memoria historica anticapitalista) en novembre de la même année. Le film mentionné, assez peu connu hors d’Espagne, est effectivement un crachat lancé à la face des luttes qui, avant et après la mort de Franco, avaient refusé aussi bien la tutelle de la gauche que l’accord historique entre les restes de l’appareil dictatorial et l’opposition formelle. C’est cette réconciliation, scellée officiellement par le pacte de la Moncloa [1], qui allait constituer le socle sur lequel repose aujourd’hui encore la démocratie espagnole. Mais, au-delà d’une relecture de l’histoire visant à légitimer le mode de gouvernement qui, depuis 1975, administre ce territoire, c’est en manipulant et en récupérant la figure d’un révolutionnaire que le film construit sa version des événements au cours desquels la rue a bousculé aussi bien la dictature que ce qu nous est vendu comme l’unanimité démocratique. Certaines des discussions des journées de novembre 2006 ont été enregistrées, retranscrites et incluses aux côtés d’autres textes dans un recueil intitulé Por la memoria anticapitalista, dont la présente version reprend la majeure partie. Ces récits à la première personne et ces textes d’analyse relatent des expériences de luttes menées sur des bases autonomes, c’est-à-dire en dehors et contre les partis, les syndicats ou n’importe quelle forme de dirigisme. Loin de toute nostalgie d’un âge d’or de l’autonomie, nous avons voulu rendre disponibles en français ces fragments de pensées et de pratiques qu’il est convenu de rassembler sous le terme de « mouvement autonome » car les analyses qu’en font leurs auteurs à posteriori fournissent aussi bien des éléments de compréhension historique qu’une source d’inspiration dans le cadre des luttes actuelles.

De la moitié des années 60 jusqu’au début des années 80, de fortes luttes ont secoué l’Espagne. Que ce soit sur les lieux de travail, dans les quartiers ou dans les taules, le pouvoir a été contesté de manière massive et virulente. Ces luttes se sont souvent dotées de leurs propres modes d’organisation, ce qui leur donnait un caractère foncièrement autonome. Parmi ces moyens, les assemblées tenaient une grande place et affichaient une hostilité certaine envers toute forme de représentativité. Une frange importante de ce qui composait encore une classe ouvrière avait su identifier les dangers de la bureaucratie, des hiérarchies et des tentatives de récupération menées par les partis et syndicats de gauche et d’extrême gauche. Les manigances des partis agissant en sous-main pour obtenir le pouvoir, telles leurs tentatives réussies de s’emparer des rênes des Commissions ouvrières [2] Bien qu’apparues spontanément, les Commissions ouvrières sont vite passées sous la coupe des staliniens avant de devenir l’un des piliers du changement de régime et de la contre-révolution., avaient suscité la méfiance des travailleurs envers des organisations qui infiltraient les luttes et les assemblées. Pour les plus réformistes comme le Parti communiste, ces manœuvres visaient à bénéficier d’interlocuteur auprès d’une dictature qui, battant de l’aile et incapable d’asseoir son autorité sur le monde du travail, se voyait contrainte de confier officieusement à l’opposition le soin de museler la contestation. En ce qui concerne les organisations maoïstes ou trotskistes, cet entrisme avait pour bout, en s’assurant les retombées publicitaires des grèves, de grossir leurs rangs et d’avancer de quelques cases sur le plateau de leur programme révolutionnaire. Face à ces agissements politicards, des valeurs comme la solidarité (de classe), l’auto-organisation et l’action directe étaient opposées très pratiquement.

C’est dans ce contexte favorable que ceux qui, plus tard, seraient à quelques variantes près regroupés sous les termes de « groupes autonomes » allaient développer un discours et une action afin d’encourager et d’amplifier une tendance à l’autonomie de ces luttes qui les dépassait largement. Que ce soit à travers la circulation d’écrits ou par leur participation immédiate aux conflits, le terrain était propice à une critique en règle d’une gauche qui, avant même sa légalisation, était déjà taxée de « gauche du capital ». L’autonomie telle qu’elle est apparue en Espagne a eu cette particularité franchement appréciable de se démarquer et de s’opposer frontalement aux tendances léninistes qui, ailleurs en Europe, prospéraient au sein des mouvements contestataires. Si elle a fait feu de tout bois, a emprunté à des théories ou grappillé des concepts parfois contradictoires, si elle a refusé de s’enfermer dans une quelconque idéologie et cherché sa propre voie, la touche libertaire – lié à l’anti-autoritarisme forcené qui avait marqué l’histoire des luttes du début du Xxe siècle dans la péninsule – en a constitué la toile de fond. Cette sensibilité ne l’a toutefois pas empêchée de critiquer l’anarchisme traditionnel et ceux qui, entre mythification du passé et triomphalisme rétrograde, occultaient le rôle de la direction de la CNT [3] dans l’enlisement puis la déroute de la révolution espagnole. Très tôt (dès les premiers pas du MIL [4] et sous l’influence de camarades issus de l’ultra-gauche [5] en France), la notion de parti – même et surtout s’il se disait révolutionnaire – était battue en brèche. La question de l’avant-gardisme était en permanence critiquée. Ces idées n’étaient pas vraiment nouvelles – le MIL et ses successeurs s’inspiraient de textes et courants de pensée les ayant précédés – mais elles ont été suffisamment significatives pour constituer l’un des piliers de cette autonomie.

Cette pensée a débouché sur une critique des organisations permanentes et des groupes spécialisés qui, très vite, risquent de ne plus lutter que pour leur propre existence. On en retrouve les préambules les plus clairs dès 1973 lorsque, dans son texte d’auto-dissolution, le MIL, affirmait que « l’organisation est l’organisation des tâches ». La nouvelle proposition consistait alors en la prolifération et la coordination de groupes autonomes à l’existence éphémère, intervenant le temps d’une action ponctuelle. La critique du groupe spécialisé a engendré celle du sigle et de la dérive qu’entraînent les contraintes de la vie et de l’action clandestines. Formulées assez tôt, ces positions ont certainement atténué en Espagne le magnétisme qu’exerçaient, dans les pays comme l’Allemagne, l’Italie ou dans une moindre mesure la France, les grandes organisations de lutte armée. Pris dans le feu croisé opposant les forces répressives de l’état aux organisations armées qui, pour certaines, ne cherchaient qu’à s’y substituer, les autonomes de ces pays n’ont pas survécu bien longtemps. C’est entre autres pour cela que nous n’avons pas inclus dans ce recueil des textes concernant l’organisation Action Directe (AD) [6], tant la contradiction entre les choix de ce groupe et ce qui est défendu à travers l’ensemble du livre nous semblait flagrante.

Ces débats n’étaient pas exclusifs au MIL. On en retrouve des bribes ailleurs, comme par exemple dans les discussions qui entraînèrent des ruptures au sein d’ETA [7], mais aussi en d’autres coins du monde. Cependant, bien que ces critiques aient semblé dans l’air du temps pour quiconque plaçait un anti-autoritarisme conséquent au centre d’une hypothèse révolutionnaire, l’apport et l’influence qu’a eux l’expérience du MIL sur la suite de l’histoire des groupes autonomes en Espagne restent indéniables. Le MIL a certainement contribué à ce que la frontière entre groupes autonomes pratiquant l’agitation armée et militants marxistes-léninistes adeptes de la lutte armée reste nette, sans cette porosité observée dans d’autres pays où l’autonomie a parfois semblé matérialiser un stade intermédiaire entre une prise de conscience révolutionnaire et l’affiliation à une organisation de lutte armée. Quoi qu’il en soit, le recours à la violence des groupes autonomes n’a jamais eu pour vocation de se mesurer à ETA ou aux GRAPO [8], telle une alternative anti-autoritaire sur le marché de la lutte révolutionnaire. Les ponts n’ont pas réellement existé, hormis dans le choix de quelques individus. Les membres des groupes autonomes refusaient pour la plupart la séparation entre la nécessité de lutter avec des armes et la participation aux luttes sociales. Ils ne voulaient voir dans l’usage des armes qu’un moyen de lutte supplémentaire, nécessaire et accessible. Mais, si le discours allait bien dans ce sens, la fétichisation des armes n’a pas toujours su être dépassée dans la pratique des partisans du passage à l’action. Par ailleurs, la répression et la semi-clandestinité découlant malgré eux de ce choix ont rendu difficile – voir impossible – l’application de cette idée sur le long terme. Cela constitue l’une des contradictions auxquelles ils se sont heurtés. La question reste en suspens et elle ne saura trouver de résolution que dans sa confrontation au réel.

Tout semblait donc possible à la fin de la dictature. Les désirs de liberté se manifestaient à travers les nombreuses luttes et l’élan contestataire amorcé dès la fin des années 60 (grèves massives et sauvages, procès de Burgos…) allait avoir le vent en poupe pendant encore une demi-douzaine d’années. De la vie quotidienne aux prisons, en passant par la propriété privée et les hiérarchies sociales, tout allait être remis en cause. Et pourtant il n’y a pas eu révolution… Le mouvement social au sein duquel l’autonomie prospérait a lui aussi buté sur différentes embûches, pour finalement être défait par la démocratie capitaliste qui s’est imposée à la mort de Franco. Parmi les contradictions de ce mouvement, relevons celles qui pouvaient s’inviter au sein même des assemblées. Tout d’abord – et bien que cela puisse paraître inimaginable à notre époque –, on remarque que ces assemblées étaient massives, fréquentes, et avaient une réelle fonction d’organisation collective au sein d’un conflit ouvert. En ces moments de rupture avec la normalité, elles permettaient de discuter et de se mettre d’accord sur la manière de poursuivre la lutte, de s’informer, de prendre des décisions, d’aborder les problématiques du quotidien, dans une tentative de détruire la séparation entre le monde du travail et le reste. Cependant, le potentiel centralisme des assemblées reste un danger : elles risquent de devenir à leur tour le seul moment d’organisation des luttes et de condamner tout ce qui se déciderait ou existerait en dehors d’elles. On devine l’amorce de cet écueil dans le texte sur la COPEL [9] : l’assemblée comme nouveau lieu de pouvoir. Et l’assemblée n’est pas non plus à l’abri des dirigeants informels et des magouilles politicardes qui peuvent s’y jouer.

Quoi qu’il en soit, le lent démantèlement des foyers de contestation – de la délocalisation des pôles industriels à la gentrification des quartiers populaires, de la répression policière à la prolifération de la came –, l’avancée progressive mais certaine vers une société où prédominent le service, le flux tendu et l’égocentrisme marchand ont permis à la démocratie de s’assurer une victoire en proposant une solution opérante au sein du capitalisme, tout en s’appuyant sur l’exécrable habitude d’être gouverné. Outre apporter des réponses à la crise que traversait le capital dans les années 70, l’instauration de la démocratie apparaissait plus terre-à-terre, plus facile et plus compréhensible que les incertitudes révolutionnaires. Les années 80 se sont traduites ainsi non seulement par un affaissement des luttes des travailleurs entamées vingt ans plus tôt, mais elles ont aussi signé le dépérissement des pratiques qui, tout en soutenant ces luttes, cherchaient à étendre la remise en cause radicale de l’exploitation salariée à la critique de fond en comble du vieux monde à travers certains de ses aspects comme l’enfermement, le service militaire, le train-train quotidien, la morale dominante… L’autonomie en Espagne est alors doucement entrée en hibernation. Si l’hiver est long et rude, des tentatives perdurent et se distinguent ça et là. On pense aux quelques collectifs de quartier qui subsistent, à la longue et difficile lutte contre les quartiers d’isolement dans les années 90, aux débordements des syndicats par les mineurs asturiens, aux luttes autour de la vie quotidienne et sans aucun doute à une myriade de réalités qui ont échappé à notre observation. Mais, comme le souligne l’auteur du prologue à l’édition espagnole, les travailleurs se sont repliés dans la sphère privée. Par un jeu de miroirs, les restes de l’autonomie se sont emmurés derrière des luttes compartimentées, voire identitaires, que nombre de textes d’analyse critique espagnols des années 2000 englobent sous le terme de « ghetto ». Faisant écho à l’atomisation générale des individus, les luttes se sont à leur tour atomisées. On peut se poser aujourd’hui la question de savoir pourquoi, en Espagne ou en France, cette séparation des luttes semble si difficile à dépasser.

Notons encore que la critique formulée par les autonomes espagnols contre la gauche institutionnelle ou les partis autoproclamés révolutionnaires reste brûlante d’actualité. En se penchant sur leur passé récent, certains avaient pu observer que c’était une coalition de gauche républicaine qui avait la première maté la révolution et l’offensive du prolétariat entre 1936 et 1937. La dictature n’avait fait qu’achever le travail. Les manœuvres staliniennes étaient déjà parfaitement connues et documentées du temps de la guerre civile ; aussi, trente ans plus tard, les intrigues fomentées par les partis de gauche – Parti communiste en tête – pour saboter les grèves, chapeauter la contestation à l’usine ou dans les quartiers, être reconnus comme partenaires sociaux en échange de l’isolement des éléments radicaux, allaient vite être pointées du doigt par certains acteurs de l’époque. Malgré la répression franquiste dans les domaines de la culture, de la langue et de l’histoire, la transmission orale ou clandestine de la mémoire ainsi que la lucidité d’un mouvement qui tout en se cherchant refusait d’être dirigé allaient constituer de précieuses alliées.

Le même constat que celui de leurs prédécesseurs s’imposait donc : sur les sentiers de la lutte, la gauche se présente toujours tôt ou tard comme un obstacle. Il nous semble donc utile de profiter de l’expérience des autonomes espagnols pour procéder à cette piqûre de rappel, en particulier à l’adresse des plus jeunes générations qui, aujourd’hui, se lancent dans l’affrontement contre cette même démocratie qui a eu raison des vagues contestataires évoquées à travers ce livre. En jetant un coup d’oeil du côté des gauchistes espagnols ou grecs, remaquillés en nouveaux partis réputés « anti-capitalistes » ou encore « de gauche radicale », on peut se demander qui d’autre, en dehors d’une nouvelle dictature militaire, aurait pu faire passer en Grèce la pire cure d’austérité de l’histoire de l’Europe. L’identification de la gauche à ce qu’elle est, dans sa mission historique et contemporaine, ne relève donc peut-être pas de l’évidence pour tout le monde : des décennies d’expérience dans l’art du mensonge et de la manipulation donnent à ces partis une plasticité apte à tromper bien du monde. Aussi, un des apports de ce recueil consiste à désigner cette trame qui, de l’extrême gauche aux ONG en passant par les syndicats, piège nombre de ceux qui, détournant un instant le regard des écrans, ressentent le besoin de faire valdinguer le spectacle mortifère que nous offre ce monde marchand. Lorsque des semaines d’occupation de rues, d’assemblées et de rencontres sur les places publiques accouchent d’un parti gauchiste au fort potentiel électoral, il y a de quoi balayer l’argumentaire selon lequel tout cela ne serait que trop connu. Nous faisons ici allusion au pouvoir récupérateur de Podemos en Espagne, et nous n’excluons pas la possibilité d’un embrigadement progressif de luttes sur l’espace francophone au sein de partis citoyens, nouveaux ou non, imaginaires ou traditionnels, mais toujours dotés d’un programme et d’une direction. À l’image de cette nouvelle gauche espagnole, cette dynamique consiste à prendre d’abord la tête des luttes, des assemblées dans les universités ou dans la rue, puis à s’emparer de municipalités avant d’envisager très concrètement de composer ou de participer à un gouvernement. Ce succès indéniable est à mettre en parallèle avec la faiblesse des propositions révolutionnaire, qui n’ont pas su, par exemple lors des assemblées du « mouvement des indignés », dé passer la critique des excès du capitalisme popularisées par cette même gauche rajeunie. En se drapant des couleurs citoyennistes, en reprenant à son compte des fonctionnements en assemblée, en surfant sur la vague de pacification et de culture de la négociation qui s’est imposée depuis la fin des années 80, cette nouvelle gauche a parfaitement su réinventer un discours orientant le refus de la politique vers celui de ses excès, le rejet des riches vers une demande de revenu garanti, l’angoissante et insoluble question écologique vers un capitalisme vert et durable, les luttes féministes vers leur institutionnalisation, l’action directe vers le débat et la revendication démocratique… Aussi, c’est – croyons-nous – en tout cela que les témoignages et analyses réunis dans ce libre peuvent aujourd’hui nous être utiles plutôt qu’en de vaines tentatives de reproduire les pratiques des autonomes espagnols dans un contexte très différent.

Les Groupes autonomes à Valence pendant la seconde moitié des années 70

Il y avait en fait à cette époque beaucoup de groupes autonomes de toute nature répartis sur tout le territoire de l’État espagnol sans parler des autres pays (Portugal, Italie, France, Allemagne, etc). Il s’agissait de groupes unis par des liens d’amitié ou par des objectifs communs : des habitats collectifs, des activités sociales et politiques, l’envie de mener une vie différente de celle voulue par la domination… Leur existence a été plus ou moins éphémère. Nombre de ces groupes ou des individus qui les composaient ont, par exemple, renoncé à leur autonomie en participant, après la mort de Franco, à la reconstruction hâtive de la CNT, ou en intégrant d’autres syndicats ou groupuscules avant-gardistes d’extrême gauche. Certains sont tombés dans l’héroïne, d’autres sont ont monté des coopératives ou sont devenus musulmans. D’autres encore sont devenus de simples voleurs ou trafiquants, des travailleurs normaux, ou encore des pères et des mères de famille. Parmi ceux qui ont continué à résisté, beaucoup ont fini en taule. Quelques-uns ont été tués par la police ou par les matons, la drogue, la maladie ou dans des accidents de voiture ; d’autres encore se sont suicidés… Enfin, certains sont passés, simultanément ou successivement, par plusieurs de ces destinées, ou par d’autres dans le même genre : je ne sais pas si cela a été la cause ou la conséquence de la déroute du mouvement auquel ils avaient participé, ou les deux à la fois. Bien que la violence ou la « lutte armée » n’aient été ni les seules manières d’agir ni les plus importantes, certains de ces individus ou groupes avaient recours occasionnellement à des actions plus ou moins violentes lors desquelles des armes étaient parfois utilisées. Des vols, des braquages, des sabotages, des attentats contre des banques, des casernes, des commissariats, des tribunaux, des maisons de correction, des prisons, des agences d’intérim, des grands magasins, des infrastructures du capitalisme… En dehors des Commandos autonomes anticapitalistes en Euskadi qui, bien qu’ayant des propositions théoriques et pratiques très semblables, sont apparus dans un contexte différent, la plupart de ces groupes se référaient – du fait de leur choix, de leur manière de penser et d’agir, de leurs relations et de quelques personnes qui les avaient rejoints – à des formations comme les Grupos Autonomos de Combate et le MIL [10]. Ceux-ci, apparus autour de Barcelone entre 1971 et 1973, étaient nés d’une part d’une tentative de critique théorique et pratique de l’avant-gardisme et du réformisme de la « gauche du capital », et d’autre part en soutien à l’autonomie de la classe ouvrière dont les partisans, au sein des Commissions ouvrières et des autres tentatives d’auto-organisation nées autour de celles-ci, avaient dû mener une lutte inégale contre la manipulation des staliniens et des autres bureaucrates gauchistes. On peut mentionner encore les GARI (Groupes d’action révolutionnaires internationalistes) [11] qui avaient agi sur les territoires français et belge en 1974, en réponse à l’assassinat légal de Salvador Puig Antich [12] et en soutien aux autres prisonniers du MIL, eux aussi menacés d’exécution. Ou encore la multitude de groupes autonomes sans sigles permanents qui sont apparus lors des campagnes contre la répression qu’enduraient les groupes nommés précédemment. La police les a affublés du nom de grupos autonomos libertarios, termes repris par la presse afin de coller une étiquette à certaines personnes qui avaient été arrêtés à Madrid, à Barcelone et à Valence en 1978. Elles étaient accusées de braquages, d’attentats et de détention d’armes et d’explosifs. Plus tard, certaines d’entre elles, et d’autres qui les ont rejointes à mesure qu’elles se faisaient emprisonner, ont signé du nom de Grupos Autonomos quelques appels lancés depuis la prison. À la fin de l’année 1980, lorsqu’un recueil de ces communiqués a été publié pour la première fois [13], il y avait dans les prisons espagnoles une trentaine de personnes qui, organisées en groupes affinitaires, avaient réalisé entre 1975 et 1979 des actions telles que :

  • des jets de cocktails Molotov contre des banques, des agences d’intérim, des grands magasins, des commissariats, des casernes de la Guardia Civil ou d’autres objectifs similaires, en réponse entres autres à l’assassinat de Salvador Puig Antich, lors des anniversaires de cette exécution ou des dernières exécutions du franquisme (septembre 1975), ou encore après le massacre de Vitoria en 1976 [14], ou à la suite des assassinats menés par les policiers dans les rues d’Euskadi début 1977 [15] ;
  • une série d’attentats à la bombe ou au cocktail Molotov en 1977 contre les entreprises allemandes lorsque plusieurs prisonniers de la RAF (Fraction Armée Rouge) ont été découverts « suicidés », contre des entreprises françaises pour protester contre l’extradition de Klaus Croissant [16] – avocat de quelques-uns de ces mêmes prisonniers – et pendant la grève de la faim d’Apala [17]. À plusieurs reprises, ces actions ont été réalisées simultanément à Madrid et à Barcelone, d’autres fois à Valence, ou encore de manière coordonnée avec des groupes français ;
  • des attaques à l’explosif et au cocktail Molotov contre des entreprises françaises en Espagne et contre des entreprises espagnoles en France à l’occasion de la visite de Giscard d’Estaing en Espagne en 1978. Ces actions se voulaient une réponse de solidarité internationaliste contre la répression du capital, qui ne connaît pas de frontières ;
  • le soutien aux luttes ouvrières autonomes par des attentats contre des bureaux et des chantiers d’entreprises : à Barcelone en 1976, lors des grèves à l’usine Roca et dans les transports Mateu Mateu ; à Madrid en 1976, pendant les grèves dans le secteur de la construction et à Roca, pendant les grèves du métro en 1977, ou encore contre la compagnie du métro début 1978 à la suite de hausse des tarifs ;
  • le soutien à la lutte des prisonniers à Barcelone, Madrid et Valence pendant l’année 1977 et début 1978, avec de nombreux attentats contre des banques, des tribunaux, des prisons, des maisons de correction et des tribunaux pour mineurs.

Tout cela sans compter les nombreuses expropriations qui servaient non seulement à acheter des armes et d’autres choses nécessaires pour appuyer et étendre leurs activités, mais étaient en même temps une critique directe de la propriété bourgeoise et permettaient d’abolir immédiatement le travail salarié, au moins dans leurs propres vies. Il n’y a jamais eu de « dommages collatéraux ». Dans la pratique, tous ces groupes étaient effectivement autonomes les uns des autres, même à l’échelle d’une ville. Chaque individu et chaque groupe décidait des actions à mener dans accepter aucune autorité ou hiérarchie. Ils se mettaient d’accord pour réaliser des actions et partageaient aussi bien les armes et autres matériaux nécessaires. Tout cela était mis en commun et à la disposition de chaque groupe pour que chacun soit prêt à « se lancer », c’est-à-dire à agir pour son propre compte et à ses propres risques. La confiance s’estimait en fonction des relations personnelles et de la participation aux luttes en cours. Ces groupes n’ont toutefois jamais constitué une organisation fixe et le terme de « groupes autonomes » ou le mot « autonomie » étaient à peine utilisés, pas plus dans les revendications des actions qu’au cours des discussions en interne. Il était courant de se représenter celui qui parle le plus de l’autonomie – ou de l’anarchie – ou qui prétend l’incarner comme celui qui a le moins de chance de l’atteindre vraiment, et qui pourrait même en devenir l’ennemi. Le concept de « propagande par le fait » ne leur était pas étranger, mais ils n’agissaient pas en fonction de la répercussion spectaculaire des actions. De fait, ils n’ont jamais eu recours à un sigle ou à un nom permanent et certaines actions n’étaient même pas revendiquées. Ils ne voulaient pas que le Spectacle les reconnaisse et jouer un rôle à l’intérieur de son monde de manipulation, comme ce fut le cas après leurs arrestations. Ils cherchaient à exprimer leur refus du système capitaliste à travers des actions significatives, afin que ceux qui pensent et ressentent les choses de la même manière sachent qu’ils existent, et dans l’espoir de se retrouver ensemble dans la lutte. Il fallait montrer, comme l’avait fait le MIL, que le niveau de violence avec lequel on pouvait – et donc avec lequel on devait – répondre à la violence capitaliste était largement supérieur à ce qui était communément admis. Il ne s’agissait pas d’un choix idéologique, mais d’une tendance, dont l’un des aspects principaux était la critique théorique et pratique de toutes les idéologies, la tentative de théoriser une pratique propre et de mettre en pratique leurs idées et projets. Les caractéristiques de certaines actions engendraient une expérience qui entrait en résonance avec une manière d’appréhender l’action et de s’organiser, voire avec une façon de vivre qui n’acceptait plus de séparation entre le politique et le personnel. Et, surtout, il s’agissait de défendre cette manière d’agir et de vivre face aux injonctions et manipulations en tout genre, ce qui se traduisait par une attitude plutôt négative : anticapitaliste, contre l’État, antibureaucratique, anti-autoritaire, anti-hiérarchique, anti-avant-gardiste, antidogmatique… La partie affirmative et créative était principalement réservée à l’imprévisible, à la liberté de chaque groupe et de chaque personne et, surtout, à l’auto-organisation des luttes par le dialogue sans médiation et la prise de décision permanente entre les gens impliqués.

Une autre question était celle de l’autonomie des luttes qui, à cette époque, déferlaient telles de véritables vagues sur l’ensemble du territoire de l’état espagnol. C’est sur cette autonomie que nous projetions nos attentes révolutionnaires, et c’est celle que nous voulions soutenir et rejoindre, plutôt que lui dicter ce qu’elle devait être ou ce qu’il fallait faire. Pendant ces années, les grèves sauvages proliféraient. Les travailleurs, s’auto-organisaient en assemblées et obligeaient les patrons et l’état à négocier directement les revendications avec des délégués constamment révocables choisis lors de ces assemblées. Les bureaucraties syndicales, franquistes ou démocratiques, mais aussi les autres médiateurs professionnels, étaient alors hors jeu. Souvent, ces grèves s’étendaient spontanément grâce à la solidarité et par l’intermédiaire de coordinations de délégués jusqu’à se généraliser et dépasser les limites revendicatives qui les avaient fait naître. Elles sont alors devenues un problème politique de premier plan car elles cristallisaient une conception de la démocratie complètement opposée à celle que la coalition des partis franquistes et « démocrates » voulait imposer. Ces derniers cherchaient à se partager le gâteau issu de la tentative de moderniser le régime de domination. Au même moment, les actions directes contre la propriété capitaliste se multipliaient, notamment à travers des braquages de banque, qui visaient à se libérer immédiatement de l’aliénation salariale, et à reprendre une partie du pouvoir que le capital nous arrache. Les prisonniers sociaux, pendant ce temps, détruisaient littéralement les prisons par l’incendie, la mutinerie et les évasions, revendiquaient la grâce générale, et s’organisaient eux aussi en assemblées ainsi que dans une Coordination des prisonniers en lutte (COPEL). Bien d’autres mouvements revendicatifs entendaient mettre en pratique d’une manière similaire la démocratie dans les quartiers, dans les asiles, les universités, les écoles, dans la rue… débordant sur tous les fronts les calculs du parti de l’ordre. Tous ces événements ont joué un rôle non négligeable dans la mise à mal du contrôle social qui se produisit à ce moment. La désobéissance se généralisait, le pays devenait ingouvernable, les politiciens et les journalistes se lamentaient quotidiennement de l’instabilité sociale et politique.

Vers 1976, il y avait à Valence un certain nombre de gens provenant de milieux différents : des ouvriers, des étudiants, des gens sans travail ni revenus, des individus et des groupes réunis sur la base d’affinités personnelles et par une même vision de la participation à l’agitation sociale et politique du moment et à l’action en général. La plupart d’entre nous préférions nous libérer sans délai du travail salarié par nos propres moyens plutôt que d’attendre que ne le fasse une hypothétique révolution qui, par ailleurs, ne nous paraissait pas imminente à l’échelle de l’ensemble de la société. De fait, certains d’entre nous étaient d’accord pour dire que cette possibilité d’y « aller à fond » offerte par l’instabilité issue de la Transition [18] n’allait durer que quelques années. Nous entendions bien en profiter autant que nous le pouvions, puis rejoindre le Mexique peu avant la fin de cette période afin d’échapper au service militaire. Pour nous, l’important était la révolution que nous parvenions à réaliser quotidiennement dans nos propres vies et dans nos relations personnelles. Nous étions en grande partie des gens excédés par le dogmatisme idéologique et par les procédés autoritaires et manipulateurs des groupes d’extrême gauche. Bien que la moyenne d’âge fut très basse, personne n’avait oublié la récupération des Commissions ouvrières par le PCE [19], ni celle des commissions et des assemblées de quartier, ou encore celle des tentatives d’organisation autonome des luttes ouvrières – comme les Plateformes anticapitaliste –, elles mêmes récupérées par des groupuscules avant-gardistes. Nous avions encore en tête les expériences de lutter armée autonome comme celles du MIL ou des GARI. Les groupes de quartier foisonnaient. Certains d’entre eux s’étaient développés en participant aux luttes de quartier qui avaient débordé les associations paroissiales par l’intermédiaire desquelles l’Église tentait de faire du prosélytisme auprès des jeunes des milieux ouvriers. Les curés, à l’instar des bureaucrates gauchistes, avaient fini par en perdre totalement le contrôle. On y retrouvait des travailleurs qui avaient vécu des expérience de grève ou de lutte, des personnes qui avaient déserté le service militaire ou étaient recherchées, des gens qui vivaient au jour le jour en essayant de fuir le travail salarié, survivant à coup de magouilles, de vols dans les supermarchés etc. D’autres encore participaient depuis un certain temps à des actions de solidarité avec les prisonniers autonomes, ou à des comités de soutien à la COPEL, ou à d’autres activités solidaires de la lutte des détenus contre la prison. D’autres étaient depuis peu sortis de taule, où ils avaient participé aux luttes qui s’y déroulaient, d’autres étaient en cavale… On peut dire que nous étions tous en train de fuir quelques chose : le service militaire, l’usine, le travail, l’école, la famille, la religion, l’idéologie, la prison, la société…

Lors des nombreuses manifestations et mobilisations de l’époque, nous étions toujours les derniers à abandonner la rue et les premiers à affronter la police, les fachos ou les services d’ordre des bureaucraties politiques et syndicales de la gauche. C’est lors de ces événements et des fêtes qui suivaient que nous nous retrouvions et apprenions à nous connaître. Nous nous reconnaissions essentiellement par nos positions antibureaucratiques visant à déborder les consignes modérés des « forces démocratiques » qui cherchaient tout le temps à ramener sur les chemins de la nouvelle légalité les énergies issues des conflits sociaux, personnels, politiques… qui éclataient de partout et s’organisaient en assemblées. L’opposition démocrate avait systématiquement pour objectif de rendre ces conflits traduisibles en propositions à faire parvenir aux mairies, au Parlement, aux tables de négociation ou à d’autres institutions. Mais, de notre côté, nous voulions pousser jusqu’à ses conséquences ultimes la lutte dans la rue, dans les prisons, dans les quartiers, dans les usines, les lieux de travail, sans que les assemblées ni les individus ne perdent leur pouvoir. Pendant qu’eux veillaient sur le civisme des masses et applaudissaient la police, nous jetions des pierres et des cocktails Molotov sur cette dernière, ainsi que sur les banques, les grands magasins et d’autres cibles. Alors qu’eux se contentaient de l’amnistie partielle pour les modérés de leur tendance, nous exigions une amnistie totale incluant les détenus condamnés pour des faits violents – parmi lesquels se trouvaient encore quelques membres du MIL et des groupes autonomes qui lui ont succédé. La solidarité avec ceux-ci était également pour nous facteur d’unité. Alors qu’eux mettaient à part les prisonniers de droit commun, nous exigions une mesure de grâce générale et nous soutenions la destruction des prisons que ces mêmes prisonniers étaient en train de mettre en œuvre. Alors qu’eux criaient « à bas la dictature ! » et « libertés démocratiques ! », nous criions « mort au capital ! » et « pouvoir ouvrier ! ». En somme, alors qu’eux (les syndicats, les partis d’opposition, les groupuscules de gauche, etc) essayaient de rediriger et court-circuiter, en collaboration avec les autres forces de l’ordre, toutes les initiatives cherchant à dépasser le projet de démocratisation du franquisme conclu entre le régime de l’opposition, nous exprimions et affirmions notre soif de liberté et nos désirs de destruction de tout ce qui prétendait nous exploiter ou nous manipuler. Simultanément, nous recherchions ceux qui pensaient, ressentaient et agissaient de la même façon que nous afin d’envisager l’action commune.

Nous avons alors commencé à nous coordonner, par exemple sur des jets de cocktails contre des banques, des agences d’intérim ou des cibles du même genre : le même jour, à la même heure, en différents points de Valence, pour une raison ou pour une autre, au moins dix ou quinze groupes de deux ou trois personnes balançaient des cocktails Molotov et incendiaient ainsi les objectifs visés. En certaines occasions, nous nous sommes également coordonnés avec des gens de Madrid, de Barcelone, de France… comme je l’ai déjà raconté. En de telles occasions, nous nouions des relations et établissions des habitudes et des manières d’agir. Celles-ci nous permettaient de nous mettre d’accord sur des initiatives qui cherchaient à aller plus loin que la simple volonté de déborder les appels « démocratiques ». Avant cela, mais aussi en même temps et plus tard, nous avons rencontré des personnes plus expérimentées, qui nous ont enseigné des techniques telles que l’usage des armes et des explosifs, la confection de faux papiers, l’art du crochetage, le vol de voiture, etc. Nous avons commencé à réaliser des braquages, nous avons appris à poser des engins explosifs, notre action s’intensifiait. Mais en même temps, presque sans que nous ne nous en rendions compte, la situation sociale se modifiait et le terrain sur lequel nous évoluions commençait à se dérober sous nos pieds. À mesure que nous nous faisions arrêter – c’est-à-dire à partir de début 1978 lorsque, du fait de l’affaiblissement du mouvement général, nous nous sommes retrouvés de plus en plus isolés et que la police et son armée d’indicateurs pouvaient nous consacrer beaucoup plus d’attention –, les compagnons qui étaient encore libre à Valence et ailleurs, ainsi que d’autres qui avaient réussi à s’évader, se sont fixés comme objectif principal la libération des prisonniers. Plusieurs tunnels ont été creusés de l’extérieur vers l’intérieur ou inversement, des tentatives d’évasion ont eu lieu lors des transferts vers des tribunaux ou des hôpitaux, ainsi que d’autres actions dont le taux de réussite n’a pas été bien élevé, de telle sorte que ceux qui se faisaient arrêter lors de ces actions ou lors des braquages qui servaient à les financer étaient beaucoup plus nombreux que les détenus que nous parvenions à libérer. Au bout du compte, tout le monde a fini incarcéré ou grillé, alors que le mouvement général se retrouvait en pleine déroute et ce de façon définitive. C’est ainsi que nous sommes entrés dans les années 80, années de désenchantement et d’isolement pour nous, mais de toute-puissance pour le capital et pour l’État.

Pour nous, la révolution consistait non seulement en la destruction de l’État et de ses instruments de violence et d’oppression, mais surtout en l’abolition du travail salarié. Plutôt que de fantasmer sur la façon dont se produirait un processus de libération du travail (ce qui ne signifie pas que nous ne le faisions pas de temps en temps), nous nous efforcions de nous libérer tout de suite et maintenant des rapports d’exploitation en général. Aussi vivions-nous, par exemple, de vols plus ou moins importants dont nous partagions aussi bien l’émotion et les risques que le butin. Quant au futur, la révolution devait à notre avis marquer le début d’un processus continu de transformation de la société par la libre et égale participation de tous ceux impliqués dans les décisions et les activités qui constituent la vie sociale, par la création constante de conditions propices à la liberté, par la libération de la partie pénible du travail et par la participation libre à la partie créative, à la construction du monde. La manière dont tout cela se ferait était une question qui devait être débattue par ceux qui se colleraient à la tâche au moment où ils décideraient de s’y mettre. C’était précisément cela que nous essayions de mettre en pratique à l’échelle de nos propres vies, en partant de nos petites communautés et en cherchant à nous coordonner avec des groupes semblables qui apparaissaient ici et là, ainsi qu’avec le mouvement des assemblées ouvrières et les autres mouvements de désobéissance dont nous avons parlé. Tous ces mouvements étaient, pour nous, un début de révolution. La pratique de l’autonomie, c’est-à-dire les actions, l’attitude, les méthodes comme les grèves sauvages, les assemblées de grévistes, les commissions de délégués élus pendant celles-ci et révocables à tout moment, la solidarité, les piquets, les groupes affinitaires, ou les accords spontanés pris dans le feu de l’action ; tout cela était devenu coutumier pour beaucoup de monde. Mais les ennemis étaient nombreux et bien organisés. Il était difficile d’appliquer ces « bonnes coutumes » alors que des organisations bureaucratiques tentaient constamment de se substituer à la lutte par le dirigisme et les manipulations. Afin de prétendre à une part du gâteau démocratique, les organisations de gauche (partis et syndicats) devaient démontrer leur pouvoir de mobilisation et surtout de démobilisation, leur pouvoir de contrôle des masses ouvrières. Pour cela, ils pouvaient s’appuyer sur tous les piliers du pouvoir, depuis le monopole et la manipulation de l’information jusqu’à l’intervention policière.

L’« autonomie » était alors un ensemble de pratiques, de méthodes, de tactiques, qui étaient utilisées spontanément au cours des luttes qui éclataient dans la rue, sur les lieux de travail, dans les usines, les prisons, les quartiers, etc. Elle appliquait directement, et souvent intuitivement, les leçons du passé immédiat, sans que la plupart des protagonistes ne se demandent pourquoi ils agissaient ainsi. Cela relevait de l’évidence, il n’y avait pas d’autre manière d’agir. La principale lacune a peut-être été cette absence d’une conscience claire de ce qui était entrain de se passer, du comment et du pourquoi, mais aussi de l’identité des ennemis de cette façon d’agir ainsi que des méthodes qu’ils utilisaient pour s’y opposer. La spontanéité sans conscience, le manque de critique théorique, l’absence d’une manière de penser stratégique suffisamment partagée… D’un autre côté, ceux qui étaient prêts à mener une lutte sans merci étaient une minorité, la plupart des gens appartenaient à ce que l’on appelait à l’époque la « majorité silencieuse », qui s’identifiait passivement au projet « démocratique », complètement aveuglée par l’illusion de « l’État providence » et de la « société d’abondance », sans se rendre compte que la société espagnole avait atteint trop tard ce modèle déjà en pleine décomposition. Il se peut qu’un véritable « mouvement », c’est-à-dire un grand nombre de personnes luttant ensemble avec des objectifs propres, n’ait jamais existé. La majorité de ceux qui étaient mobilisés – et qui défendaient l’organisation en assemblées – le faisaient pour obtenir des améliorations de leurs conditions de travail et de consommation, ou pour d’autres revendications parcellaires, tout n’était pas aussi « révolutionnaire » que certains d’entre nous l’auraient voulu. Mais, même en l’admettant, on peut affirmer que la vague d’assemblées des années 1976 à 1978 a eu une force énorme, qu’elle a influé sur le développement de la Transition et qu’elle a engendré une situation d’ingouvernabilité en s’étendant du monde du travail vers bien d’autres secteurs et en mettant constamment en danger les bénéfices réalisés par le capital. De telle sorte que toute la Transition peut être vue comme un affrontement entre ceux qui voulaient canaliser dans l’entonnoir « démocratique » les énergies libérées par l’affaiblissement du régime franquiste et ceux qui voulaient outrepasser cette tentative.

Mais ici comme dans le reste de l’Europe, ces perspectives de rébellion ont été déjouées par l’action combinée de la violence policière, de la duperie politique et syndicale et par la séduction du Spectacle. La révolution ayant perdu, la contre-révolution a donc triomphé. Telle une réponse cynique à notre refus du travail, le capital nous a servi la reconversion industrielle, le chômage, le travail au noir, le travail précaire, la restructuration de la production, le réaménagement de l’espace avec pour souci prioritaire la prévention contre-révolutionnaire. Le capital, le « cours du monde de la marchandise », est aujourd’hui plus vigoureux que jamais. Sans oublier l’énorme développement de la bêtise consumériste, le travail salarié reste le système d’esclavage et de servitude de notre époque, la matérialisation de l’aliénation, un mode de relation sociale basé sur l’exploitation, par lequel nous perdons notre liberté en vendant notre force. Le capital peut ainsi produire et reproduire, selon ses schémas et intérêts propres, ce monde marchand où nous sommes obligés de vivre sans la moindre chance de pouvoir le changer ou de lui donner une forme en accord avec nos désirs et nos besoins. Le développement de la technologie, en diminuant la part de la force de travail humain dans le processus de production, a rendu le travail salarié de moins en moins nécessaire, de telle manière que la technologie a ainsi pris l’aspect d’une domination qui n’a de sens que pour elle-même. Cet aspect est celui de l’omnipotence et du sadisme chez les exploiteurs, et de la servitude volontaire chez les exploités. Tout comme nos parents et grands-parents, nous en sommes malheureusement toujours prisonniers, sans avoir cette force qu’avait la classe ouvrière autrefois, qui lui venait à la fois de sa position à l’intérieur du processus de production et de sa conscience de classe. Nous sommes toujours dépendants du capital alors qui lui dépend de moins en moins de nous. Il n’y a plus aucun facteur humain qui puisse jauger et changer le cours de l’histoire : l’idée du progrès vaut pour seul critère et décide de tout. La supermachine exploiteuse, soutenue par la technologie, règne sans partage tel un pouvoir parasite sur nos vies, telle sa substance unique créatrice de toute réalité, empêchant de mille façons l’apparition de sujets individuels ou collectifs qui pourraient la contrer.

J’aimerais signifier clairement que ce récit n’a pas pour but de servir aujourd’hui d’exemple à qui que ce soit. Au contraire, si l’on suit le fil de ce que nous pensions, ou de ce que je crois actuellement que nous pensions à l’époque, on peut distinguer quelques idioties et des illusions idéologiques qui n’avaient d’autres fondements que l’aliénation, c’est-à-dire un éloignement, bien que contraint, de la réalité. Dans notre cas, cela a donné lieu à de nombreuses faiblesses et à quelques stupidités. Pour donner quelques exemples :

  • un fétichisme certain pour les flingues, une sorte d’activisme armé qui nous amenait fréquemment à confondre violence et radicalité et qui nous éloignait, du fait de la spécialisation dans l’action et la vie clandestine, des luttes sociales en cours, qui se déroulaient bien entendu dans un cadre beaucoup plus large ;
  • une certaine contre-culture du « tout et tout de suite » (immediatista), en mettant trop l’accent sur le quotidien et le personnel, nous amenait à négliger la recherche de perspectives sociales, historiques, stratégiques. Cette spontanéité autosuffisante nous faisait oublier le besoin de coordination des différentes luttes et de leurs acteurs.
  • En fait, nous avions encore conservé beaucoup de cette foi déterministe consistant à croire que le prolétariat allait inévitablement faire sa révolution sociale, de telle sorte que nous pouvions le laisser faire pendant que nous nous employions à effectuer notre révolution personnelle.

Tout cela jouait en faveur des tendances dominantes sur tous les terrains : politique, laborieux, social, antirépressif, etc. En supprimant les pratiques de dialogue, de réflexion, de décision, d’auto-organisation et d’action collective comme les assemblées, en les remplaçant par les mécanismes de médiation étatique, marchande et technologique, et donc en confinant chacun à sa petite sphère privée, elles ont laissé les individus, à commencer par nous-mêmes, isolés et à la merci de la police et de la marchandise. Ce qui était déjà une erreur à l’époque, car délirant et illusoire, l’est encore plus aujourd’hui, une bonne vingtaine d’années plus tard, dans une situation beaucoup plus complexe et totalement différente sous bien des aspects essentiels. Il ne faut rien mythifier, ni personne. Toute cette histoire n’a de sens que si elle sert à ceux qui l’utilisent comme un outil pour comprendre la manière dont le passé récent à contribué à forger le présent, c’est-à-dire dans la mesure où vous serez capables de juger ce qui s’est dit ici et ce qui ne s’est pas dit. Cela suppose que vous disposiez de vos propres concepts construits à partir de vos propres expériences, et que cela vous serve à vous faire votre propre idée… Dans un monde où toutes les « réalités », pour ne pas dire « la » réalité en général, se construisent selon le diktat fétichiste de la marchandise, ce qui apparaît comme réel est par définition faux. C’est une composante du mensonge de la domination. Avancer une vérité différente est une manière de défier celle qui nous est imposée. Mais il vaut mieux éviter de le faire si l’on ne dispose pas des forces nécessaires. Il faut donc d’abord bâtir cette force. Sans quoi, la défaite est assurée et les petites expériences qui se déclarent anticapitalistes sont vouées d’avance à l’échec. Elles se transformeront à leur tour en marchandise, ou en symboles, en rituels, en démonstration d’impuissance, en domestication et en falsification de la rébellion. L’ennemi a également beaucoup d’avance dans le domaine de la conscience, il connaît beaucoup mieux que nous ce territoire qui est le sien, et il nous connaît beaucoup mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. C’est une conséquence de la mise en échec et de la dispersion d’un mouvement révolutionnaire qui s’est retrouvé mis entre parenthèses pendant des années après sa déroute et la disparition des conditions matérielles de son existence. La réapparition d’un tel mouvement n’est pas une question de foi, une question idéologique, sentimentale ou quoi que ce soit dans le genre. La désirer n’est pas non plus suffisant. Il faut reconstruire une conscience critique collective, relancer une pratique, établir une manière de communiquer basée sur le refus du mode de vie capitaliste et sur le désir de lutter pour la liberté, la justice et la dignité, et retrouver de nouvelles bases et des leviers pour s’affronter au capital. Il faut également prendre le temps de réfléchir aux véritables résultats de la lutte armée, en tant qu’affrontement direct entre l’État et quelques groupes de plus en plus isolés et militarisés ; de réfléchir à la contre-révolution de la fin des années 70 et 80, à tout ce qui touche aux manœuvres de manipulation et de falsification, et aux changements stratégiques apparus depuis sur le terrain de la guerre sociale. Agir, de n’importe quelle manière mais sans avoir pris le temps de faire cela, en imitant aveuglément et sans préparation des postures qui, dans bien des cas, étaient déjà erronées à leur époque, c’est rendre la tâche trop facile à l’ennemi.


Article publié le 05 Mai 2020 sur Brest.mediaslibres.org