Mai 3, 2022
Par Contretemps
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Largement occultée, l’actuelle épidémie de grippe aviaire est une des plus graves de l’élevage en France. Militante de la confédération paysanne, Roxanne Mitralias revient sur la situation pour en tirer quelques enseignements. 

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Contretemps – Peux-tu faire un point sur l’état de l’épidémie ?

Roxanne Mitralias – Depuis 2015, on vit des épidémies de grippe aviaire en France. C’est la 4e depuis 7 ans et c’est la plus grave; ça ne concerne pour l’instant pas les êtres humains donc on en parle peu. On recense actuellement plus de 1350 foyers, dont 500 dans le Sud-Ouest, et pour la première fois dans l’Ouest, majoritairement dans les Pays de la Loire. Historiquement, le Sud-ouest est une région d’élevage de volailles plutôt en plein air, alors que dans l’Ouest, il s’agit presque exclusivement d’élevage en claustration. Dans les deux régions la production avicole a très fortement augmenté depuis les années 2000.

La grippe aviaire arrive habituellement avec la faune sauve. En général l’environnement des élevages est contaminé et le virus est introduit par tout flux entrant : matériels, personnes, animaux, les tournées d’abattages ou d’équarrissage, mais aussi par les ventilations dynamiques (typiques des grands bâtiments intensifs). Les tempêtes ont accentué ce phénomène en transportant les aérosols contaminés sur plusieurs kilomètres. Plus un élevage est intégré dans des filières longues, plus il compte d’animaux et en particulier quand il se situe en zone dense, plus il a de chances d’être contaminé et d’en contaminer d’autres.  Dans les régions denses, tout s’est embrasé et la circulation du virus est devenue incontrôlable. En deux mois, on compte plus de 1000 foyers, c’est un record !

Qu’est-ce qui se joue dans cette épidémie ?

Roxanne Mitralias – Avec le Covid, on a commencé à effleurer la question de la sécurité alimentaire ; on constate, une fois de plus, que ce système ne peut pas gérer ce genre de crise. Les filières volailles sont au bord de l’effondrement : les régions touchées concentrent une grande partie de la production française. Cette année sont touchées la génétique, l’accouvage, la reproduction c’est-à-dire les petits, sans lesquelles il n’y a plus de filière. Pas de retour à la normale avant 2023 voire 2024 pour certaines espèces. Cela concerne aussi la production d’œufs : 40% des poulettes (jeunes poules de 6 mois qui sont livrées dans les élevages pour pondre) produites en France proviennent de Vendée. Le marché de la volaille de chair a baissé de 30%, on compte déjà 8% d’œufs en moins.

Le système avicole intensif est désormais incapable d’assurer l’approvisionnement, ce pour quoi il reçoit pourtant des subventions de l’État à la pelle.

La catastrophe est si énorme, qu’il n’y a pas assez d’équipes pour gérer les cadavres, pour aller tuer les animaux qui sont malades mais qui ne meurent pas ou ceux qui survivent sans être malades mais qui présentent un risque. Cela va à l’encontre de tout : bien-être animal, conditions de travail des éleveurs, de l’environnement, de la santé. On est arrivé au point où les services de l’État demandent de fermer les ventilations pour que les volailles meurent par asphyxie et les éleveurs doivent les finir à la pelle, ce qui constitue un risque psychosocial très élevé pour les travailleurs et les travailleuses. Ils autorisent l’enfouissement dans les fermes alors qu’on sait que c’est dangereux pour les nappes phréatiques. Tout ceci est fait sans équipement de protection, le risque d’intoxication pour les paysans est réel. On est donc face à un système qui génère des problèmes qu’il est incapable de résoudre : diffusion du virus incontrôlable du fait de l’organisation industrielle de la production ; incapacité de gérer de tels volumes d’animaux à abattre ou déjà morts.

En quoi l’organisation industrielle de la production produit-elle ces épidémies ?

Roxanne Mitralias – Même si le ministre de l’agriculture ne veut pas l’entendre, plusieurs scientifiques remettent en cause l’idée selon laquelle la faune sauvage serait la cause des épidémies. C’est l’industrialisation de la production qui génère ces épidémies, comme le précise Serge Morand[1]. On a inversé les proportions entre animaux sauvages et d’élevage. Parmi les animaux d’élevage naissent et circulent de nouveaux virus : ils contaminent ainsi la faune sauvage. Au niveau mondial, les zones touchées sont celles où il y a une production avicole industrielle, comme c’est le cas au Sénégal, par exemple. En Europe, trois pays sont touchés de la sorte : la France, la Hongrie et l’Italie. En Italie, ce sont des élevages du nord du pays qui ont été touchés : 18 millions d’animaux ont été abattus pour une moyenne de 47 000 par exploitation. On a un secteur, industriel qui génère ces problèmes-là. Par ailleurs, ces conditions de densité délirantes, génèrent un risque pour la santé humaine, puisqu’en Vendée circule en ce moment un virus désormais particulièrement virulent sur les volailles. Un risque de transmission auprès des travailleurs du secteur existe, sans qu’il y ait contamination interhumaine actuellement. Si cette version n‘est pas trop virulente pour l’être humain, dans des conditions de circulation aussi fortes peuvent émerger de nouvelles sortes de grippe pouvant être dangereuses. Pourtant, normalement, l’État est censé protéger la santé humaine. Dans un élevage de 1 000 000 de volailles en Russie, il y a eu un passage à l’homme du virus H5N8, et des ouvriers agricoles ont été contaminés ; et cette année, il y a eu un passage à l’homme en Angleterre : il s’agissait de quelqu’un qui vivait avec ses canards. Mais, plus ça circule plus c’est dangereux pour la santé humaine.

Habituellement, on pensait que la contamination de l’élevage se faisait par un migrateur (oie, cygne) qui se posait sur un parcours de volailles ; en réalité, ça ne fonctionne pas comme ça : on sait maintenant que les contacts directs entre oiseaux sauvages et oiseaux domestiques sont rares et que les contaminations passent par l’environnement. Les conditions spécifiques liées aux filières industrielles font que les élevages sont hyper connectés : les animaux circulent, des équipes, souvent composées de travailleurs sous-payés et étrangers circulent également d’élevages en élevages, par exemple pour ramasser les animaux ; c’est le cas également des vaccinateurs, ou encore des techniciens qui viennent faire la pesée des animaux. Tout cela constitue des éléments de fragilité qui favorisent des mortalités massives pouvant aller jusqu’à 95%.

Et en même temps, le gouvernement lance la politique qui consiste à interrompre l’élevage en plein air ?

Roxanne Mitralias – L’idéologie qui imprègne les discours du gouvernement dit que le problème, c’est la faune sauvage, qu’un oiseau qui se pose risque de contaminer tous les autres animaux. Dans les faits, si ce risque n’est pas nul, il est très peu présent et il est nécessaire d’agir sur les risques principaux. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) précise que le risque d’introduction du virus sur un élevage plein air ou claustré, est le même. Et cette année, seul l’élevage claustré est contaminé. Quoi qu’il en soit, on peut faire peu de choses pour contrer ce risque. En revanche, on peut agir sur le risque de diffusion, par les flux, les transports d’animaux vivants, la multiplication des intervenants, la baisse de densité des productions. C’est là-dessus qu’il faudrait agir ; mais l’an dernier, il y a eu une contre-offensive des filières économiques : le gouvernement Macron qui les suit complètement a imposé la claustration à tout le monde, considérant que ça résoudrait le problème. La claustration avait cet avantage : elle est tout à fait compatible avec le business. Elle permet de faire semblant d’agir mais en réalité elle ne sert à rien.  La réalité est têtue : cette année alors que tout est claustré, on vit la pire crise jamais vécue et il se pourrait que la claustration du fait de la ventilation, génère des épidémies virales encore plus graves, même si cela reste à prouver. Ces mesures signent la fin de l’élevage plein air en France et ne servent à rien.

Quelles sont les perspectives pour sortir de cette crise ?

Roxanne Mitralias – On sait qu’avec le changement climatique, les crises sanitaires de ce type vont intervenir tous les ans, il n’y a pas de raison que ça s’arrête. En réalité, il a une urgence à baisser en densité d’élevages et d’animaux, radicalement, dans la filière volaille. Il faudrait aussi diminuer voire supprimer certains flux, mais cela implique de remettre totalement en cause le modèle de production industrielle de la volaille. Ce sont des mesures qui ont un haut niveau de radicalité ; cela dit, la filière foie-gras, par exemple, commence à y penser parce que ça devient ingérable. En réalité, on est sur des filières qui ne parviennent plus à produire une grande partie de l’année. C’est un désastre, ils ne peuvent pas remplir leur rôle, c’est-à-dire produire du poulet ou des œufs à bas prix. Finalement, depuis l’accélération des crises, ces filières ne survivent que grâce à l’argent public. Rien qu’en indemnisations cette année on dépasse un milliard et demi d’euros, ça n’a aucun sens. Il est urgent qu’on passe à autre chose, l’agriculture paysanne, probablement, mais ce ne se fera pas tout de suite, en tout cas pas avec ce gouvernement.

Quelles actions avez-vous mis en place à la Confédération Paysanne ?

Roxanne Mitralias – Au niveau juridique, on a déposé un recours au Conseil d’État pour protéger les élevages fermiers et éviter la disparition du plein air. Nous souhaitons aussi prendre des vraies mesures de lutte qui permettent aux filières, aux paysans, de continuer à travailler, à vivre. Par ailleurs, on a sollicité des parlementaires, on essaye de faire parler du sujet. Évidemment, on essaie de défendre des paysans, localement et concrètement. Par exemple, ceux qui ont refusé de claustrer leurs volailles encourent des peines et l’État veut leur sucrer les indemnisations, considérant qu’ils sont responsables de la grippe aviaire. On s’est mobilisé devant les préfectures, les directions départementales de protection des populations (DDPP), les services déconcentrés du ministère de l’agriculture. Après, nous n’avons aucune prise, rien ne marche sur ce ministère ; ce qui me choque, c’est qu’ils nient le consensus scientifique et la réalité de ce qu’il se passe ; ils nous reprochent de parler aux médias, ils ne veulent pas que ça se sache. Ils s’auto-congratulent dans leur déni. Et en même temps, les paysan-ne-s se demandent s’ielles vont pouvoir continuer… Il me semble que, dans un monde normal, une telle débâcle devrait faire tomber un ministre. Mais on n’est pas dans un monde normal.

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Propos recueillis par Fanny Gallot. 

Notes

[1] Serge Morand, L’homme, la faune sauvage et la peste, Fayard, 2020.

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Source: Contretemps.eu