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A l’appel du collectif local d’AESH, une cinquantaine de personnes, avec quelques enseignants – grévistes eux aussi – sont venues porter dans la rue à Mantes-la-Jolie le mépris institutionnel et la précarité de leur travail. Le rassemblement était pêchu, avec de nombreuses AESH qui participaient à leur première grève et manifestation dans l’espace public. La colère grandit avec la généralisation du PIAL (un dispositif de flexibilisation de la gestion des AESH, voir plus bas) depuis la rentrée 2020, mais le collectif s’organise et gagne en puissance.

C’est quoi vos conditions de travail, vos salaires, etc. ?

– Chacune [des AESH présentes au rassemblement] peut vous raconter parce qu’on a toutes des conditions de travail différentes, mais dans chacune des bouches vous allez trouver une maltraitance institutionnelle. On a plein de responsables hiérarchiques et en même temps, quand on pose des questions, personne n’est capable de nous donner la moindre information. Pourquoi on nous donne pas d’informations ? Parce que les responsables hiérarchiques n’en ont pas. Comme on est la dernière roue du carrosse, personne ne sait qui on est.

Et ensuite notre salaire : pour 24 heures imposées, il est de 700 €. Imposées, parce qu’on nous demande pas si on veut plus, ou on veut moins. On nous impose des emplois du temps à la gomme, qui ne sont pas du tout en correspondance avec ce que l’on vit, car on est beaucoup de mamans qui ont choisi de travailler avec l’enfance et tout ce que ça peut engendrer. En tout cas, y a un plaisir. Et pour 700 €… la plupart additionnent deux emplois ! Moi je me suis vue travailler de jour, et en plus de nuit dans un foyer pendant les vacances… donc imaginez. Quelques-unes sont seules avec des enfants.

Et on va nous dire après : « Oui, mais c’est un choix. » Eh bien non, c’est pas un choix, parce que dans la société dans laquelle on vit, si on n’a pas d’argent, eh bien on crève.

– Nous accompagnons des enfants qui ont des difficultés de tous ordres, de la dyslexie à l’autisme profond, qui sont en maternelle parce que les établissements spécialisés ne sont ouverts qu’à partir de 6 ans. Il m’est arrivé de me retrouver avec un petit autiste qui ne faisait que mordre, crier, arracher les affiches, donc moi je faisais uniquement la camisole qui permettait à l’école de tenir, avec des enseignants complètement déboussolés par ça ; ils ont déjà leur classe à gérer. Nous on est là juste pour servir de barrière. On apporte aucun apprentissage, aucune plus-value. J’avais l’impression d’être une gardienne de prison, et c’est pas du tout le métier pour lequel j’ai signé.

La question de l’école inclusive

C’est un secret de polichinelle que de dire que l’école inclusive (accueillir des élèves porteurs de handicaps divers dans le cursus scolaire classique) est une vaste hypocrisie, tant les moyens sont insuffisants au regard du discours médiatique. Philippe Geneste nous dit qu’il faut comprendre l’inclusion scolaire comme représentative de « l’offensive en cours de la bourgeoisie dans les secteurs de la formation initiale, de l’éducation spécialisée et du médico-pédagogique, enfin du secteur social » [2]. En effet, en même temps qu’on supprime des postes et qu’on coupe les budgets du médico-social pour prendre en charge les enfants handicapés, on les place à l’école, encadrés par des personnels précaires et peu – voire pas formés – et on fait confiance à tout ce beau monde pour que l’enseignement puisse être commun, mais individualisé. Aucun moyen supplémentaire, mais seulement un outil : la différentiation pédagogique (le prof doit adapter son enseignement à chaque élève), à même de révéler les compétences de chacun, quelle que soit sa situation, et ici, son handicap. A 30 voire plus par classe, on mesure le niveau de l’entourloupe. Mais les économies sont là. « C’est que, pour le pouvoir, le médical, le médico-pédagogique, le médico-social et le social doivent entrer dans l’école. Mais ils y entrent sans leurs professionnels. »

Que leurs enfants suivent une scolarité normale répond à une attente de beaucoup de parents d’enfants handicapés. Mais cela se fait au mépris d’une prise en charge adaptée et concertée avec le secteur médical. Quant aux AESH, « leur présence est la trace de l’articulation non réalisée entre le secteur médico-social, le médico-scolaire et le secteur scolaire ». Un métier ultra-précaire qui symbolise donc hautement le paradoxe entre l’inclusion affichée et la pauvreté des moyens alloués. Mais, de toute façon, comme l’a dit un représentant bien gradé de l’Education nationale à des AESH en audience un jour de grève en Bretagne : « Si vous n’êtes pas contentes, il y a du travail dans l’’agro-alimentaire. »

Vous aimez votre travail ?

– J’adore ce métier, c’est un métier vraiment humain, et on est à la base de l’éducation pour faire une inclusion de toutes les différences. Malheureusement, comme pour beaucoup de métiers humains, on ne peut pas en vivre. Donc au bout d’un an, deux ans, trois ans, eh bien on arrête alors qu’on voudrait continuer.

– Ça devient une passion. Personnellement ça me plaît, j’adore ce boulot. Quand on travaille avec les enfants, chaque jour est différent. Nous, ce qu’on veut, c’est que l’enfant se sente bien, qu’il puisse avancer dans sa scolarité avec les autres, mais c’est pas toujours évident. Et les professeurs ne sont pas du tout formés, ils sont comme nous : ils sont dépassés.

Vous êtes salariées de la fonction publique, c’est quoi votre statut ?

– Nous n’avons aucun statut. J’ai été recrutée en CUI [contrat unique d’insertion], un contrat de droit privé, et quand ils ont stoppé ça j’ai été recrutée en CDD d’un an par la DSDEN [3] de Versailles, et ensuite j’ai signé d’autres CDD, avec la même précarité.

– On voudrait un statut, parce qu’on a des missions, mais pas de statut. On veut être reconnues dans cette hiérarchie de l’Éducation nationale. Et on en a marre de s’entendre dire, par-dessus tout, qu’on est trop payées pour ce qu’on fait.

– On est sur un CDD de trois ans, renouvelable une fois, et après peut-être qu’on aura le CDI. Donc notre période d’essai dure six ans. Et en plus un temps partiel obligatoire. Moi je suis à vingt heures, ce qui fait que je gagne en net 650 €. Comment voulez-vous vivre, et tenir six ans, en attendant peut-être une amélioration ? Je ne connais pas les salaires des CDI, mais à mon avis c’est pas mirobolant non plus. J’ai demandé à passer à vingt-quatre heures pour avoir un peu plus, mais j’attends toujours une réponse !

Vous avez des formations ?

– On débute sans aucune formation de terrain. On a une soixantaine d’heures, qui sont réparties sur trois ans, et qui ont été fortement impactées par la covid. On a des formations en e-learning, uniquement théoriques, sans outil pratique sur le terrain ; donc nous ces outils on les prend nous-mêmes, sur internet, sur Facebook, dans des groupes entre AESH.


On nous appelle “AESH”, par un sigle ! Les enseignants, on les appelle “professeurs des écoles”, “directeurs des écoles”… Moi j’ai envie qu’on m’appelle “accompagnante”, parce que déjà c’est un métier humain, on n’est pas que des sigles. Les sigles cachent la personne et ça ne fait que renforcer le côté inhumain avec lequel on est traitées. Pour vous donner un exemple : hier j’étais dans une école primaire, [comme] l’instituteur était absent, on a prévenu la famille pour que l’enfant ne soit pas là, mais moi, personne ne m’a prévenue ! On est complètement oubliées, invisibles.

– Cette année, j’ai trois élèves dans la même classe, avec trois profils différents, pas les mêmes difficultés. Il n’y a quasiment rien qui est fait pour les élèves. Même les enseignants ne sont pas formés. Les formations sont les mêmes depuis dix ans, ils ne les renouvellent pas.

– Je pense que là-haut ils ont pas conscience de ce qu’on fait. On n’est pas aides-soignantes, on n’est pas infirmières, on n’est pas éducateurs spécialisés, et ils veulent quand même notre savoir-faire, notre savoir-être, mais sans le salaire. On n’est nulle part, mais on est là, et on lâchera pas.

C’est qui votre patron ?

– On a plein de patrons, c’est l’armée mexicaine. On a une coordo [4]. Alors, elle, elle s’est improvisée patron. Elle nous dit ce qu’on doit faire ou pas alors qu’elle doit juste s’occuper de gérer les élèves en situation de handicap : c’est elle qui positionne une AESH sur des élèves. On a la DSDEN, avec une référente d’administration, mais elle vous donne aussi des consignes et compagnie. Et on a, tout nouveau, des têtes de PIAL (voir plus bas). Et là, allez savoir qui est votre tête de PIAL ! Plus personne ne s’y retrouve. En plus, j’ai des collègues qui se font pourrir la vie par des directeurs d’école, par des enseignants, par des ATSEM [5], parce que nous on est vraiment la petite main-d’œuvre.

– Autre chose : ce sont les enfants que vous accompagnez qui ont des handicaps. L’inclusion scolaire, c’est comme si les enfants suivis étaient jetés comme ça dans l’Éducation nationale… et débrouillez-vous ! On a l’impression qu’on s’en débarrasse.

– Oui c’est ça. Alors, c’est bien pour eux d’être dans les classes : il y a des handicaps très lourds et ça les fait évoluer ; mais derrière il n’y a pas de suivi. C’est à nous d’aller à la pêche aux infos, d’adapter tout, et on n’a pas forcément connaissance de toutes les pathologies des enfants. Quand je suis arrivée il y a huit ans, on m’a donné le suivi d’un petit autiste sans plus d’informations que ça.

– Et ils ont créé la mutualisation [6] pour masquer qu’on manque de recrutement.

On saupoudre, en fait : trois heures avec un enfant, cinq heures avec un autre, pour que les parents ne pensent pas qu’ils sont abandonnés. Ils demandent dix heures, on leur donne cinq heures ; ils n’ont pas tout ce qu’ils ont demandé, mais au moins ils ont quelque chose, car c’est des parents qu’il faut que l’institution soit considérée.

– J’ai des camarades qui suivent des autistes très lourds, qui attendent des places en institut professionnalisé IME [7], et qui sont violents – ils les frappent. On a des élèves qui sont avec des TDAH [8], des troubles du comportement, donc on peut imaginer la complexité de ces enfants sur le terrain. On a des enfants avec des troubles très différents, et on nous demande de suivre des groupes de plus en plus nombreux : quatre, cinq élèves, et ça peut aller jusqu’à neuf ! C’est horrible, et ça s’appelle le PIAL.

Donc on considère qu’une AESH, elle peut suivre jusqu’à neuf élèves maximum. Attention, on n’arrive jamais jusque-là, mais elle peut, théoriquement, parce qu’elle a, accrochez-vous bien, soixante heures de formation. Pour connaître tous ces genres de handicaps, soixante heures en trois ans, c’est grotesque.

– Oui, c’est aussi compliqué pour les enfants : une année vous êtes avec un enfant, l’année d’après on vous l’enlève. Quand on croise les parents, ils nous demandent : “Alors, l’année prochaine, c’est vous ?” et on leur répond : “On sait pas.” Pour les familles, c’est déstabilisant. OK, on change de maîtresse tous les ans, c’est normal, mais pour l’aide humaine que peut apporter une AESH, quand on a mis des choses en place et qu’il n’y a pas de relais entre les deux AESH… On n’a pas de suivi des enfants.

– Il y a beaucoup de collègues qui ne peuvent pas se mettre en grève parce que les enseignants leur font porter une espèce de culpabilité. Que si elles ne venaient pas, l’enfant ne pourrait pas suivre ses cours. C’est un peu le même chantage que les soignants, sauf qu’on n’a pas le même salaire.


C’est quoi le PIAL ? Ça existe depuis toujours ?

– PIAL, c’est le “pôle inclusif d’accompagnement localisé”. C’est des établissements qui gèrent ce dispositif, avec des coordinateurs qui vont gérer les équipes AESH sur certaines circonscriptions : nos emplois du temps, notre “dispatchment” dans la circonscription. Ç’a été construit depuis trois ans et mis en place à la rentrée 2020. Entre l’école, l’Éducation nationale, le PIAL, on s’y retrouve pas. Et les enfants non plus !

– Avec le PIAL, on est devenues malheureusement l’ombre du fond de la classe. C’est-à-dire qu’on est [chacune] là, assise sur une chaise à essayer de voir comment on peut s’occuper de deux, trois, quatre élèves avec des pathologies différentes… Non au PIAL ! Un accompagnement, c’est individualisé. Même deux élèves autistes peuvent avoir des troubles très différents.

C’est la troisième journée d’action. Comment les deux premières journées ont-elles été reçues par le ministère ?

– C’est une goutte d’eau dans l’océan. On n’est toujours pas considérées, et c’est même de pire en pire : on nous mutualise. Nous, quand on a commencé, un enfant avait douze à quatorze heures [de suivi en classe avec une AESH], mais avec la mutualisation il n’y a plus que huit heures par enfant. Et quand ils sont deux dans la même classe, on est à douze heures [simultanément pour les deux élèves] ; [avec] trois, on tombe à quinze heures, donc ils n’ont plus les heures nécessaires. On nous balance d’école en école. C’est un métier, soit vous l’aimez, soit vous ne l’aimez pas.

Mantes-la-Jolie, octobre 2021

La grève ailleurs en France

Après les journées des 8 avril et 3 juin derniers, le 19 octobre était la troisième journée de grève nationale des AESH (à l’appel d’une intersyndicale). La mobilisation s’étend, se renforce, et gagne en nombre et visibilité. La presse locale s’est dans de nombreuses régions émue de la situation de ces quelques 100 000 personnes à l’échelle nationale. Même si le taux de grévistes AESH reste relativement bas (et difficile à estimer), SUD éducation fait état d’un peu plus de 100 rassemblements en France et de plusieurs milliers de grévistes. Parfois, ce sont 20 personnes, dont pas mal de bureaucrates ; parfois ce sont 150 (Deux-Sèvres) ou 300 AESH (Finistère) qui ont manifesté, ce qui au regard de l’atomisation des AESH dans les écoles, collèges et lycées, est assez positif. Ces rassemblements sont parfois portés par les AESH elles-mêmes, dans des collectifs de base, mais l’intersyndicale reste le fonctionnement dominant. Çà et là, des caisses de grève s’organisent pour les prochaines échéances.

SUD appelait également à la grève des enseignants – qui n’a pas été suivie – en soutien, mais dans plusieurs endroits de France quelques profs se sont joints à la grève, et surtout aux rassemblements (beaucoup organisés le midi) notamment quand il existe des liens sur le lieu de travail (logique !). On compte même quelques écoles fermées à Paris, avec donc 100 % de grévistes, même si c’est ultra-minoritaire.

A Paris, la manifestation a rassemblé plus de 2 000 personnes, dont beaucoup de FO car le syndicat organisait une montée nationale. FO (dont le secrétaire nationale s’est joint à la manif), avec en sous-main le POI (Parti ouvrier indépendant), organise une offensive sur le mouvement des AESH dans les collectifs locaux et la « convention nationale des AESH », qui ne peut qu’appeler à aller à Paris, là où ça se décide, pour mieux contrôler. Pas sûr que ça marche, car localement les AESH tiennent à leur organisation à la base.

La grève de l’éducation du 23 septembre

« C ’est une grève de militants », de l’aveu même du secrétaire général de la FSU, le syndicat majoritaire dans l’Éducation nationale. C’est pas tous les jours qu’on est d’accord avec les bureaucrates, mais là il a raison. Poursuivons, avec le même : « Les collègues ont du mal à voir comment ils pourraient gagner, nous dit Benoît Teste. On manque de perspectives. Il y a une forme d’épuisement et de lassitude chez les enseignants. »

Les motifs de la grève étaient nombreux et plutôt criants, au-delà de l’appel intersyndical : contre les suppressions de postes, pour un plan d’urgence pour l’éducation, pour une revalorisation salariale plus que la poudre de perlimpinpin des primes, contre la réforme du bac, contre la loi Rilhac sur les directeurs d’école… Les syndicats protestent aussi contre la politique en roue libre du ministre, qui décide seul d’à peu près tout, sans prendre en compte ni les « partenaires sociaux » ni les instances du ministère.

S’ajoutait à cela la campagne de rentrée puante sur la laïcité, où on a notamment appris, par un curieux renversement de sens propre à notre époque, à travers une série de huit affiches, que « Permettre à Sacha et Neissa d’être dans le même bain, c’est ça la laïcité » ; le tout avec un photo de deux gamins dans une piscine, dont l’une serait donc suspectée d’être peu encline à aller se baigner… certainement à cause de ses origines réelles ou supposées, que l’affiche nous suggère d’imaginer. Beurk.

Mais, malgré tout ça, peu de grévistes (match des chiffres : 5 % pour le ministère, 20 % pour la FSU), et encore moins de motivation dans les cortèges. A Paris, peu de monde (5 000 grand max), presque aucune banderole de bahut mobilisé… Même de nombreux militants l’ont boudée : mal préparée, mal communiquée, mal construite.

Après quatre ans de Blanquer, qui a mis un bon coup d’accélérateur à l’offensive bourgeoise sur l’école, on peine à dégager une voie vers une mobilisation permettant de le stopper. Quant à dégager des pistes pour une critique de l’école capitaliste…




Source: Oclibertaire.lautre.net