Décembre 4, 2020
Par Rapports De Force
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La crise sanitaire a exacerbé le manque de moyens, le Ségur de la Santé a cristallisé leur colère : le 3 décembre, les professionnels du social et du médico-social étaient en grève. Près de cinquante manifestations ont eu lieu, du Havre à Toulouse. À Paris, le rassemblement a réuni près de 600 personnes devant le ministère des Solidarités et de la Santé, où une délégation était reçue. 

Au dos de leurs blouses blanches, on peut lire : « Soignante en solde : – 183 € ». Corinne et Sylvie travaillent dans l’aide à domicile et ont écrit, en lettres rouges, leur sentiment de dévalorisation. La première est aide-soignante et assistante de soins en gérontologie ; la seconde, cadre administratif. Elles déploient une banderole devant le ministère des Solidarités et de la Santé. La préfecture a interdit leur marche, il pleut, et il fait froid. Qu’importe : les professionnels du social et du médico-social ont décidé de faire du bruit pour cet important jour de mobilisation nationale.

183 euros ? Le chiffre qui a fait déborder le vase. Les accords du Ségur de la santé, signés en juillet, ont acté une revalorisation socle des salaires des professionnels des hôpitaux et des Ehpad, de 183 euros net. Mais les professionnels de la protection de l’enfance, du handicap, de l’hébergement ou encore du domicile, comme Corinne et Sylvie, ne sont pas concernés.

« Nous avons le même diplôme d’État, mais pas les mêmes salaires… » déplore Corinne. Avec Sylvie, elles travaillent dans un pôle regroupant un Ehpad, un centre d’accueil de jour et un SSIAD (service de soins infirmiers à domicile). Les aides-soignantes de l’Ehpad ont eu l’augmentation. Mais pas Corinne. Au rassemblement, on dénonce une injustice, une « discrimination salariale ». L’expression circule partout : ils sont « les oubliés du Ségur ».

Manque de reconnaissance 

Surtout, on dénonce un manque de reconnaissance de l’engagement des professionnels dans ce contexte de crise sanitaire. « Tout le monde nous a beaucoup applaudi. Mais le retour, il est où ? » lance Sylvie. « Nous sommes toujours sur la route. Nous sommes seules. Notre métier n’est pas reconnu, et les contrats précaires se multiplient. Résultat : le personnel du domicile s’en va vers l’hôpital, ou vers d’autres secteurs ».

La foule est majoritairement féminine. Florence Pik, éducatrice spécialisée, membre de la commission de mobilisation du travail social Île-de-France et syndiquée CGT, le rappelle au micro : « la crise sanitaire s’est transformée en crise sociale, et le travail social se retrouve en première ligne. Ce sont les femmes qui tiennent ça ! Les femmes qui sont précarisées ! »

Ces dernières traversent pourtant cette crise avec beaucoup de conscience professionnelle. « Au début du premier confinement, je suis allée travailler la peur au ventre. J’avais posé une semaine de vacances, mais je l’ai reportée pour aller au foyer », raconte Pascaline, le regard clair, discrète dans la foule. C’est sa première manifestation, elle qui est devenue éducatrice spécialisée dans un foyer pour adultes en situation de handicap il y a cinq ans, après une reconversion professionnelle. Aujourd’hui, son salaire mensuel ne dépasse pas les 1400 euros, en travaillant deux, voire trois week-ends par mois.

« Comment peut-on venir en aide, si on est mis à mal ? »

« Il y a la revalorisation des salaires, mais pas que », tient-elle à dire. Elle s’éloigne du bruit, près du cordon surveillé par une dizaine de policiers, pour raconter : « on vrille vers ce qu’il se passe dans le médical, avec des tarifications à l’acte ». Dans sa structure, tout est rationalisé. « Le matin, les résidents n’ont droit qu’à un bout de pain de cette taille » – elle écarte ses doigts – « pas plus. On doit justifier de tout ce que l’on fait : quelle activité, pour combien de personnes… » Au fil des années, « on nous fait perdre notre cœur de métier : l’accompagnement. »

D’autres professionnels font le même constat. « À chaque fois on nous demande de rendre des comptes », témoigne Michel, éducateur en prévention spécialisé. Ce métier implique une présence dans la rue, jusqu’au domicile familial, parfois à des heures tardives, pour « créer de la confiance avec des jeunes là où personne, ni l’école ni la justice, ne va les chercher ». Travailleur social depuis dix ans, il évoque aujourd’hui une « liberté d’action restreinte ». Michel note surtout, ces derniers mois, à quel point l’agenda politique autour de la lutte contre le terrorisme pèse dans les commandes de sa hiérarchie. Il déplore aussi la multiplication de formations au travail sur les réseaux sociaux. Cela l’éloigne, selon lui, de la prévention sur le terrain – et le rapproche du contrôle. « Comment peut-on venir en aide aux jeunes, si nous-mêmes on est mis à mal ? » s’interroge une de ses collègues.

Les étudiants mobilisés

À l’écart, Laurynn et Mariata observent la foule. Les deux jeunes femmes sont étudiantes en travail social, en apprentissage dans des MECS (Maisons d’enfants à caractère social). « On a du mal à mettre en pratique la théorie », regrette Laurynn. Dans sa MECS, « on dirait qu’il ne s’agit pas de projets pour les jeunes, mais de simples dossiers pour les institutions ». Mariata ne se fait pas d’illusions : « c’est partout pareil ».

Dans leur promotion de moniteurs-éducateurs, tous n’ont pas la chance d’avoir trouvé une alternance ou un stage rémunéré. Elles en connaissent quatre qui ont arrêté leurs études pour cette raison. « Payer l’école sans avoir de stage rémunéré, c’est difficile. Certains vont donc travailler chez Carrefour » résume Mariata. La jeune femme assure avoir déposé « près de 800 candidatures » avant de trouver son apprentissage. Laurynn : « 208 très exactement ». Avec la crise sanitaire, les budgets des structures se sont resserrés. Pour toutes ces raisons, les étudiants sont partie prenante de la mobilisation.

« Former un secteur fort »

Une heure après le début du rassemblement, à 15 h, une délégation a été reçue au cabinet du ministère. Elle rassemblait des professionnels et des syndicats : FSU, CGT, SUD. Le cabinet du ministre leur indique avoir « réexpliqué le cadre du Ségur » ; le reste demandant « un temps de travail complémentaire ». Le cabinet explique attendre un retour d’expertise de Michel Laforcade, ancien directeur général de l’ARS (agence régionale de santé) de Nouvelle-Aquitaine, chargé par le gouvernement d’une mission sur l’attractivité des métiers de l’autonomie. Il ne s’agira pas d’un rapport, mais de « pistes opérationnelles ». Les travaux du ministère – comme cette mission, ou comme la création d’une cinquième branche de la Sécurité sociale – portent « une attention particulière à la question de l’autonomie » : le grand âge, et le handicap. Qu’en est-il de la protection de l’enfance, de l’hébergement et des autres secteurs du travail social ?

Le flou demeure. « Ils nous ont annoncé que cette mission Laforcade avait pour but des revalorisations salariales pour 2022. Ce n’est pas satisfaisant. Quand la délégation leur a demandé des détails, ils n’étaient pas en mesure de nous donner les établissements et services concernés… » déroule, plus tard dans la soirée, Florence Pik. Et pour les étudiants ? « Il n’y a pas eu de réponse ».

« Le social se bat pour tout le monde, tout le monde se bat pour le social ! » entonnaient, à plusieurs reprises, les manifestants. Faire la jonction avec d’autres luttes reste un objectif phare pour la commission de mobilisation du travail social d’Île-de-France. Le collectif de sans-papiers de Paris était ainsi présent, salué par la foule. Au micro, Florence Pik l’affirmait : « nous pouvons former un secteur fort. Il faut des AG partout, des mobilisations, être visibles ! » L’appel à rejoindre la manifestation du 5 décembre contre la loi de sécurité globale, pour y former un cortège du travail social, a été donné. Pour la suite, une nouvelle AG de la commission d’Île-de-France aura lieu le 10 décembre, suivie d’une AG nationale dans les semaines à venir.




Source: Rapportsdeforce.fr