Décembre 1, 2021
Par Rapports De Force
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Depuis deux semaines, 70 travailleurs sans-papiers de l’entrepôt DPD de l’Essonne sont en grève. Ils dénoncent les conditions de travail insoutenables imposées par cette filiale du groupe La Poste, et demandent leur régularisation. Création de filiale, sous-traitance en cascade, intérim… Leur action met en lumière le montage administratif qui permet l’exploitation des personnes sans-papiers dans les centres de tri de La Poste, tout en diluant les responsabilités. Reportage.

À deux pas de l’autoroute du soleil, dans la ZAC de Coudray-Montceaux (Essonne), l’entrepôt flambant neuf du groupe DPD, filiale de La Poste, est un hub stratégique. Une vidéo promotionnelle – où l’usine de 25 000 m2 apparaît vide de ses travailleurs – vante ses performances : 20 000 colis triés par heure, 495 caméras de surveillance, et un « système de cross-belt haute cadence ». Une belle vitrine, qui ne cache plus les conditions de travail que l’entreprise inflige à ceux qu’elle emploie, depuis que ces derniers ont décidé de les dénoncer sur un piquet de grève.

Sur les 400 salariés du centre de tri de DPD, près de 180 seraient sans-papiers, selon le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine (CTSPV 94). Le 15 novembre, ils sont près de 70 à rentrer en grève illimitée. Un premier piquet se tient dans l’enceinte de l’entreprise. Au même moment, un second piquet se monte de l’autre côté des grilles, à l’entrée du site. Au-delà du CTSPV 94, plusieurs syndicats (Sud PTT, Solidaires, CNT…) soutiennent le mouvement.

Ce 30 novembre, en fin d’après-midi, une décision du tribunal administratif contraint les grévistes à abandonner le piquet intérieur. DPD France les avait assignés en référé le 26 novembre. Une astreinte de 50 euros par heure et par personne a été prononcée par le tribunal. Depuis lors, les grévistes ont décidé de rejoindre le piquet extérieur.

« Nous sommes tous sans-papiers. Et on est là parce qu’on veut des papiers », lance un jeune homme, engoncé dans sa capuche pour combattre le froid, qui travaille depuis quatre mois ici. Leur revendication est simple : la régularisation. Tous dénoncent des conditions de travail intenables, imposés par leur employeur, Derichebourg Interim, partenaire de DPD. Une exploitation facilitée par leur double statut précaire d’intérimaire et de sans-papiers.

Grève des sans-papiers de La Poste : « Ici, c’est l’esclavage »

Au DPD de Coudray-Montceaux, les cadences sont infernales. Les tâches sont de trois types : déchargement des camions, tri, chargement des camions. Pour ce dernier segment, « on nous demande de charger un véhicule en 15 à 20 minutes. C’est beaucoup de pression », raconte Adolphe, l’aîné d’un petit groupe, qui travaille pour DPD depuis un an. « Et on est obligé de le supporter, parce qu’on est intérimaires ».

« Ici, c’est l’esclavage », abonde Fares, la voix pressante. « Des gens avec leurs papiers ne feraient jamais ce travail… ». Fares se tient aux côtés de Falikou. D’apparence robustes, tous deux travaillent au tri des colis dits « hors-normes » – c’est-à-dire, les plus volumineux -. Chaque jour, leur équipe de quatre personnes trie au moins 2 000 colis hors-normes, assurent-ils. « Parfois ça va de 4 000 jusqu’à 8 000 colis ! » précise Falikou.

Les horaires de travail, selon les grévistes et les syndicats, sont parfois illégaux. Pour l’équipe de nuit, « quand tu commences à 19h, normalement tu finis à 5 heures du matin. Mais à 5h, on te dit : fais des missions. Alors tu restes, tu restes… Jusqu’à 7 ou 8 heures », explique Falikou. Pour les équipes de jour, les fins de journée se terminent souvent plus tard que prévu. Et les heures supplémentaires sont loin d’être toujours rémunérées, d’après les témoignages recueillis. Fares montre une vidéo sur son téléphone. Des travailleurs rentrant à pied, dans la nuit. Ce soir-là de septembre, « on a terminé à 23h au lieu de 19 heures. Il n’y avait plus de bus. On a marché plus d’une heure, jusqu’à Corbeil-Essonnes, pour trouver des transports. Certains, qui habitent vers Saint-Denis, sont rentrés à 4h du matin ! »

Lorsqu’il y a des retards de livraison, Derichebourg « considère que c’est du temps de pause. Par exemple, quand un camion arrive avec 5 heures de retard, au bout des 5 heures d’attente, ils commencent leur journée », dénonce Adrien, de Solidaires 91. Et « à la moindre protestation : c’est fin de mission, par un texto », rappelle-t-il. Refuser ces conditions, c’est s’exposer au risque de ne plus jamais avoir de missions avec l’agence d’intérim, confirment les travailleurs sans-papiers. « Nous, on ne peut pas partir. C’est notre gagne-pain », martèle Fares.

« Le premier risque, c’est de perdre notre boulot si on ne gagne pas la lutte »

Au sein du même site, ces intérimaires côtoient des employés de DPD aux conditions de travail bien plus régulées. « Eux, ils ne touchent pas les colis lourds de 50, 70 kilos… », soupire Falikou. « L’intérimaire est toujours marginalisé, il ne travaille pas au même rythme que ceux qui sont en CDI… », abonde Adolphe. Le hangar est scindé en deux. D’un côté, DPD ; de l’autre, Derichebourg et ses intérimaires. De quoi créer une division entre les travailleurs. « Ils en profitent pour les mettre en concurrence. La moitié DPD décide où va chaque colis : ils envoient les colis les plus lourds dans la moitié Derichebourg…» , raconte Adrien, de Solidaires 91. « En plus, les deux côtés ont un écran, qui indique combien de colis ont été triés par jour ».

Le lancement du mouvement de grève en novembre ne doit rien au hasard. C’est une période intensive pour la réception, le tri et l’envoi de colis, à l’approche des fêtes. Une façon de mieux se faire entendre pour les travailleurs sans-papiers. Mais se mettre en grève revient à prendre des risques. « Le premier risque, c’est de perdre notre boulot si on ne gagne pas la lutte », souligne Falikou.« Mais si on gagne, ce sera une fierté pour nous, d’être parmi les employés de la France. Parce que déjà, on cotise… »

Leur lutte n’est pas sans rappeler celle des travailleurs sans-papiers de Chronopost, autre filiale de La Poste, à Alfortville (Val-de-Marne). « C’est le même sous-traitant, Derichebourg, qui sur-exploite les sans-papiers… En le sachant très bien », observe Christian Schweyer, animateur du CTSPV 94. Le même modèle, donc. Et encore : ici, « c’est bien pire en termes de conditions de travail », insiste-t-il.

Un grand portail sépare les grévistes de leur lieu de travail. Quelques vigiles montent la garde, et ne laissent passer que les voitures qui sortent du site. Depuis le 15 novembre, le groupe de trente personnes tenant jour et nuit le piquet de grève à l’intérieur du site y était isolé. « Le courant a été coupé. Il n’y avait plus de moyen de charger les téléphones, donc de communiquer avec eux » indique Adolphe. Leurs collègues ont trouvé un moyen de contourner le blocage de l’entrée pour les rejoindre, afin de leur apporter de la nourriture et des téléphones chargés.

Le docteur Pallares, médecin généraliste à la retraite, a quant à elle eu l’autorisation d’aller veiller sur leur état de santé. « Ils n’avaient pas accès à l’eau, à la nourriture, à l’électricité, à des toilettes… Avec le froid de l’extérieur, ce sont des conditions très difficiles », retrace-t-elle. Elle a constaté des manques d’hydratation, de nourriture, ainsi que des troubles digestifs. Son évaluation avait été transmise au personnel de la sécurité du site, qui avait fait remonter à la direction de DPD.

Refus de reconnaissance

Une demande de réunion a été transmise par les grévistes à la direction locale de DPD, la semaine dernière ; et au groupe La Poste dès le 15 novembre. Pour l’heure, la seule réponse est une fin de non-recevoir. Sollicité, DPD nous affirme : « Aucun des manifestants présents dans l’enceinte du site n’est ou n’a été salarié de la société DPD France, ceci ayant été validé par un relevé des identités réalisés par huissier ». Un discours jusqu’ici répété à la presse, de la part des différentes directions de la chaîne de sous-traitance. « Mais nous sommes là ! » s’indigne Adolphe. « On ne travaille pas au Lidl, en face ! Nous sommes là ! Nous avons les messages de l’agence d’interim dans nos téléphones, les preuves… Et après ils nous disent qu’ils ne nous connaissent pas ? »

DPD France admet cependant la présence de salariés sans-papiers sur le site. Elle la met sur le compte de « manœuvres frauduleuses » de la part de certaines personnes qui « parviennent à tromper les contrôles et à entrer sur notre site ». En conclusion, la société assure qu’elle « condamne fermement le travail illégal ». Les intérimaires sans-papiers empruntent ou louent une fausse identité pour pouvoir travailler. Mais ils l’assurent : les directions de DPD comme de Derichebourg « le savent très bien… Elles nous font travailler pour leurs intérêts ». « Quand tu vas t’inscrire en agence d’interim, s’il n’y a pas de boulot, ils contrôlent tes papiers. Mais s’il y a du boulot, et qu’ils ont besoin de nous, ils ne regardent pas, ils s’en foutent », résume Falikou. Le groupe Derichebourg n’a, pour l’heure, pas donné suite à nos demandes d’interview.

« Ils mentent en connaissance de cause », insiste aussi Eddy Talbot, de la fédération Sud PTT. « Cela les arrange, parce qu’ils se reposent sur ces travailleurs pour charger et décharger des colis qui vont jusqu’à 70 kilos, à des horaires pas possibles, en leur refusant le paiement des heures supplémentaires, en leur demandant de rester au bout de leurs vacations sans délai de prévenance... » Le donneur d’ordre, DPD – in fine, le groupe La Poste – « utilise toute la cascade de sous-traitance, et la multiplicité de statuts des travailleurs. Les charges les plus difficiles sont toujours pour les intérimaires et les sous-traitants », poursuit Eddy Talbot. Ce type d’organisation, dans le secteur des colis : « c’est partout », conclut-il. 




Source: Rapportsdeforce.fr