Grenoble, laboratoire du mépris municipal

Est-ce qu’il y a eu des changements concrets dans la pratique du pouvoir municipal avec l’élection de Piolle ?

« Oui, bien sûr : les matraques sont maintenant en sapin du Vercors, issues de forêts gérées durablement, et les gaz lacrymogènes sont garantis sans perturbateurs endocriniens. Plus sérieusement, et sans surprise, on ne peut pas dire qu’il y ait de grands changements dans la façon de faire, et le mépris pour la population semble toujours être le trait de caractère principal de celles et ceux qui veulent diriger cette ville. La seule différence notable est peut-être l’hypocrisie. De nombreux.ses habitante.s de la cuvette disent : “Qu’une équipe municipale nous prenne pour des quiches, on avait l’habitude, mais au moins qu’ils arrêtent de faire croire qu’ils nous écoutent !” C’est justement le mensonge au sujet de la “démocratie participative” qui énerve le plus les gens.

Précédemment, avec le Parti socialiste (sans parler de l’époque Carignon [1]), il était à peu près clair pour tout le monde qu’une politique municipale pour une ville de la taille de Grenoble impliquait son lot de magouilles financières, de copinages avec le BTP, de politicailleries d’appareil. Ce que Piolle a réussi à vendre, c’est une image de gendre idéal, bien dans l’air du temps, macroniste, qui n’a plus besoin du vieux fatras des partis, mais qui avance avec des idées neuves. À Grenoble, elles étaient censées être vert fluo et rouge pâle, ces idées, mais sauf à considérer comme une preuve de démocratie la possibilité de proposer l’installation de chiottes sèches dans un parc…

Tandis que les conseils municipaux se déroulent sous protection policière – ou plus exactement que les violences policières accompagnent régulièrement la tenue de rassemblements devant le conseil municipal –, on ne peut vraiment pas dire qu’un semblant de démocratie participative soit mis en place, si tant est qu’on juge cela souhaitable. Le meilleur exemple de cette situation est sûrement le mouvement contre la fermeture de bibliothèques municipales, et la répression qu’il a subie. »

Si la révolution « municipaliste » est uniquement affaire d’image de marque, à qui est-elle destinée ?

« Il existe à Grenoble une sorte de tradition du municipalisme depuis l’après-guerre, notamment avec les fameux “Groupes d’action municipale” lancés par le maire socialiste Dubedout dans les années 1960. Il faut effectivement associer cela à “l’image de marque” de Grenoble (ce qu’aujourd’hui on nomme le branding) : celle d’une ville “laboratoire”, au propre comme au figuré. L’économie y repose en grande partie sur le lien recherche/ industrie, et la blague de Coluche “ingénieur à Grenoble” – pour “ ingénieur agronome ” – reste encore la meilleure description de l’endroit où je vis. Si l’on veut conquérir le pouvoir ici, c’est cette population qu’il faut se mettre dans la poche, ce qui est plus facile quand on en est soi-même issu. C’était le cas de Hubert Dubedout, puis de Michel Destot [2] (ancien du Commissariat à l’énergie atomique, puis startuppeur foireux) et enfin de Piolle. Ce dernier est tellement un cliché du Grenoblois que cela parait presque incroyable. Visiblement, d’un point de vue électoral, cela a bien fonctionné, et le PS reste KO debout.

Il a été dépassé par l’archétype de la ville laboratoire, version 2014 : écolo et DRH dans les hautes technologies, à vélo vers les bureaux de la multinationale, avec un peu de montagne le week-end pour se maintenir en forme sans trop réfléchir. Des gars comme ça, il y en des milliers par ici.

Maintenant, tout le jeu est de savoir à quel point l’équipe municipale se tire une balle dans le pied en agissant de manière impopulaire et méprisante. Autrement dit : dans quelle proportion l’électorat “gauchiste” de Piolle (élu avec une liste “Grenoble, une ville pour tous” regroupant EELV, le Parti de gauche, Les Alternatifs, la Gauche anticapitaliste, des assos et des figures militantes locales) a-t-il vraiment concouru à son élection ? Les “déçu.es” de Piolle, qu’il fut un temps on aurait appelé.es “le peuple de gauche”, semblent en tous cas quantité négligeable pour cette équipe, qui choisit ouvertement de leur chier dessus. En interne, celles et ceux qui émettent des critiques et osent mentionner le fait que les pratiques actuelles ne correspondent pas au programme de 2014 se font purement et simplement éjecter ou museler.

Grenoble est redevenue “laboratoire de la gauche”, les médias s’y intéressent, donc des ordres arrivent au niveau national : je ne veux voir qu’une seule tête, personne ne bouge. Les stratèges piollistes auraient-ils une boule de cristal, ou des statistiques assez pointues qui montreraient que leur “base électorale” n’est pas constituée de quelques centaines de militant.es ? Les ingénieurs se soucient-ils qu’on ferme des bibliothèques de quartier en gazant et matraquant les opposant.e.s quand dans le même temps on leur sert la nouvelle “numothèque” ? Finis les livres, vive les fichiers à télécharger ! Dès les premières semaines de règne de Piolle, des petits malins avaient diffusé “ un tract pour tous ”, prédisant l’entourloupe à venir.

Les militant.es écolos étaient furax. Celles et ceux de gauche semblaient indifférent.es. Les anars ricanaient cyniquement, comme d’habitude. Parmi tous ces gens, certain.es avaient voté Piolle. Maintenant les choses sont un peu plus claires depuis que la mairie ferme des services publics municipaux, pratique l’intimidation d’agent.es et la répression de syndicalistes, ne voit rien à redire à l’élargissement de l’autoroute qui longe la ville et nous arrose de particules fines, et nous fait d’ailleurs gazer à chaque banderole déployée sur le parvis de l’hôtel de ville. Cette “Ville pour tous”, on comprend un peu mieux pour qui elle est. »

Pourquoi réactiver l’outil situationniste de la dérive dans ce laboratoire de ville « créative » lissée jusqu’à la moelle ? Cela semble à première vue l’endroit le moins indiqué pour ça…

« En fait, l’idée de départ était plutôt de faire une simple promenade, à l’ancienne. La “dérive” s’est imposée au moment de choisir un titre, c’est-à-dire à la fin de la rédaction. Mais ce serait bien malhonnête de ma part de prétendre qu’il n’y a aucun lien avec nos amis les situationnistes, ni que les “dérives nocturnes” n’ont eu aucune influence sur ma façon de voir la ville (et la forêt aussi, d’ailleurs). Ensuite, cela peut paraître un peu idiot de se dire qu’on va aller de notre plein gré se balader dans des endroits chiants comme la pluie, mais c’est une idée qui me plaît car ça permet déjà de voir la réalité telle qu’elle est – laide comme le parvis du centre de recherche Minatec. Surtout, avec un peu de chance on va tomber sur un bout de poésie là où on ne s’y attend pas. On va déboucher au milieu de nulle part complètement par hasard, et là on va trouver le banc qui permet enfin d’y voir clair. Par exemple, je ne pensais pas que des lapins pouvaient vivre dans un talus au bord du parking du Commissariat à l’énergie atomique. Ils peuvent. Mais pas longtemps. Le talus a été rasé pour la nouvelle ligne de tram.

Enfin, il est vrai que cet “outil” est de plus en plus répandu, y compris dans les cercles institutionnels, chez les urbanistes – il existe maintenant des applis pour smartphone pour “dériver” dans une ville… Je me disais que c’était bien d’en donner aussi une version malpolie. D’autant plus quand l’endroit est poli. »

Propos recueillis par Émilien Bernard


Grenoble, laboratoire du mépris municipal

Cet article est extrait du n°174 de CQFD, publié en mars 2019. Ce numéro, dont il nous reste quelques exemplaires, contient un dossier de dix pages consacrées aux communs, au communalisme et au municipalisme libertaire.

En lire l’introduction et le sommaire.


Article publié le 02 Juil 2019 sur Cqfd-journal.org