Mars 10, 2020
Par Lundi matin
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Nous sommes habitant-e-s de Grenoble et sommes investi-e-s dans les luttes associatives, militantes, sociales et culturelles de la ville depuis de nombreuses années. En 2014, Eric Piolle a été élu à la tête de la mairie sur un programme s’étiquetant à la gauche de la gauche. Il a construit sa campagne sur le tissu social, politique et associatif riche que nous représentons.

Il y a 6 ans, cet événement a crée à la fois craintes et espoirs dans nombres de nos collectifs. Depuis, sa majorité a mis en place une stratégie de récupération politique systématique de ce que nous menons quotidiennement comme combats dans nos espaces, sur nos lieux de travail et globalement dans cette ville. Tout en menant une politique largement anti-sociale, cette municipalité construit sa légitimité politique à travers une médiatisation savamment orchestrée pour se créer une image positive, écologiste et sociale. Aujourd’hui, elle voudrait s’affirmer comme un modèle à reproduire dans d’autres villes, un exemple d’exercice du pouvoir en s’affichant à la fois comme soutien de nos luttes mais aussi comme acteur majeur du conflit politique avec la préfecture et l’Etat. Nous souhaitons, collectivement, dénoncer ce mensonge. Il nous semble donc important de revenir sur plusieurs moments marquants de ce mandat et d’expliquer publiquement pourquoi nous considérons que l’aura médiatique d’Eric Piolle et de son équipe est un mythe qu’ils ont créé, une profonde arnaque qui vide nos luttes de leurs substances tandis que nos voix sont éteintes par leur politique répressive et globalement à l’avantage des classes aisées.


Depuis 6 ans, la mairie de Grenoble mène une guerre permanente aux personnes qui luttent pour avoir un toit, un abri, ou pour décider elles-mêmes l’avenir de leur quartier. À plusieurs reprises, d’immenses camps de fortune installés à divers endroits de la ville furent expulsés conjointement par la mairie et la préfecture : Esmonin en 2015, Valmy en 2017, Berriat en 2019, et bien d’autres. À chaque fois, la municipalité a rejeté sa responsabilité sur la préfecture.

Pourtant, en 2015, le CCAS a permis le tri des occupant·e·s pour que la préfecture distribue des OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) à la volée. En 2017, l’expulsion est décidée suite au jet de cocktails molotov sur le camp pour « trouble à l’ordre public », légitimant du même coup cette attaque fasciste. En 2019, la mairie fait installer des palmiers comme mobilier urbain en lieu et place des tentes. Au-delà de ça, les tentatives d’occupations de bâtiments vides appartenant à la ville sont réprimées sans aucun respect du cadre légal et en totale complicité avec la police et la préfecture.

En parallèle, on observe une stratégie qui va se répéter à l’infini sur chacune des autres thématiques. D’abord, Eric Piolle va visibiliser une action symbolique et en tirer profit pour son image à travers des articles de presse flatteurs. Sur le logement, on peut citer plusieurs exemples : l’arrêté anti-expulsion prononcé en 2019, ou la convention signée avec la maison Argouges en 2017. Le premier n’a aucune valeur juridique, tandis que cette convention est, depuis, caduque puisque la maison a été de nouveau vidée et même murée par la mairie. Ensuite, lorsqu’un collectif s’organise, il est systématiquement ignoré, méprisé, voire même parfois réprimé. Ainsi, de nombreuses personnes, soutenues par le DAL (Droit au Logement), ont organisé un RIC(Référendum d’Initiative Citoyenne) contre les démolitions à la Villeneuve. La mairie a d’abord refusé de mettre à disposition les outils municipaux pour le mettre en place – alors que la « votation citoyenne » faisait partie de ses engagements – puis a soigneusement méprisé son résultat éloquent : 70% contre les démolitions et une participation supérieure aux élections locales ! Au final, c’est une hégémonie politique à gauche que tente de construire Eric Piolle et ce sont les luttes vivantes qui animent Grenoble qui en paient le prix fort. 

Au-delà du logement, cette stratégie se reproduit donc à l’identique pour quasiment toutes les problématiques politiques à Grenoble. Et pire, cette municipalité y ajoute parfois un sexisme très ordinaire ou même du racisme assez décomplexé. Comme lorsqu’en 2019, des femmes musulmanes s’organisent en collectif pour obtenir le droit d’aller à la piscine en maillot couvrant, chose interdite par le règlement intérieur des piscines municipales. La seule réponse de la mairie sera alors d’envoyer sa police pour les sanctionner lors d’une action de désobéissance civile. Plus tard, il faudra ajouter la parole d’Eric Piolle, qui finira par prendre parti contre le collectif en expliquant qu’il refuse de soutenir « l’islamisme politique ». L’année précédente, il fut pourtant bien plus bavard lorsqu’il s’agissait d’affirmer des « solidarités » virtuelles. En effet, en 2018, durant le procès des « 3 de Briançon », le maire s’était filmé, les pieds dans la neige, à la frontière en bas du Col de l’Échelle, déclarant : « Si la solidarité est un crime, alors, enfermez moi ! ». On se rend bien compte encore une fois qu’il apparaît très facile d’opérer un plan de communication pour apparaître comme un militant chevronné contre le racisme et les frontières, mais qu’il devient plus difficile de transformer ces paroles en actes pour les élus de la ville de Grenoble.

À ces politiques répressives ou au refus de soutenir les initiatives locales de solidarités, on peut ajouter une longue liste de choix budgétaires bien éloignés des grands discours de campagne et plutôt usuelles dans des mairies ancrées à droite de l’échiquier politique. En difficultés financières dès le début du mandat, la ville avait été menacée d’être mise sous tutelle de l’État. Dans cette situation, les décisions de la majorité ont alors été très claires. Face aux différentes options à sa disposition, elle a choisi un plan d’austérité drastique, qui visait en premier lieu des maisons des habitants et des bibliothèques dans les quartiers populaires. Ce plan d’austérité était également un véritable plan social comme on le retrouve parfois dans les grandes entreprises, avec suppressions massives de postes à la clé. Comme souvent, un collectif se monte – les bibliothécaires en lutte – pour sauvegarder la présence de ces établissements publics indispensables. Cette lutte se visibilise alors notamment par une dizaine de rassemblements devant les conseils municipaux, protégés par une rangée de policiers. Cette fois-ci, le dialogue social aura une odeur de gaz lacrymogène, et beaucoup ici ont encore en souvenir marquant cette image d’une mairie supposée du côté des luttes en train de défendre son conseil municipal à coup de matraques. Des années plus tard, en 2019, la ville lance une immense campagne médiatique pour la gratuité des bibliothèques, imaginant que cela effacera cette histoire peu reluisante dans son bilan de mandat.




Pour parfaire le tableau, cette majorité mène en interne contre ses propres employés, agents municipaux, une politique répressive à l’égard de celles et ceux qui n’acceptent pas leur politique. À plusieurs reprises, des syndicalistes, salariés de la mairie, ont subi des campagnes de harcèlement – convocations, menaces de licenciement – voire de profondes atteintes au droit de grève. De fait, c’est une véritable gestion managériale mise en place par le patron Eric Piolle qui met en danger la richesse militante et associative d’une ville pourtant historiquement ancrée à gauche. Et dernier exemple en date, les Maisons de la Jeunesse et de la Culture subissent actuellement des coupes budgétaires. En conséquences, celles-ci suppriment des postes, restructurent leurs équipes, et doivent globalement réduire les activités socio-culturelles qu’elles proposent. Et ici encore, un collectif – regroupant 13 associations culturelles ! – s’est monté pour tenter de politiser cette situation et faire entendre ce combat. Par ces manœuvres, c’est l’indépendance des projets associatifs qui est mise en péril : s’imposent à elles le choix entre tenter de faire autant avec moins, ou rentrer dans une logique de subordination avec la mairie pour préserver leurs postes et leurs projets. Dernièrement, Cap Berriat, pépinière associative historique de la ville, a dû accepter le déménagement d’une partie de ses activités dans un nouveau local estampillé « Ville de Grenoble » où leur ont été imposé notamment la présence des services jeunesse de la mairie. Le reste de leurs activités devrait subir un déménagement au rabais pour faire la place aux nouveaux bureaux de la société d’économie mixte de Grenoble. En fait, c’est une véritable mise en concurrence du tissu associatif et de ses acteurs qui est orchestrée par la municipalité. On attend d’ailleurs la prochaine communication du maire pour gommer cette tâche sur son costume.

En offrant ces espaces à ceux qui aménagent la ville, la mairie opère alors un choix évident au profit de ceux qui ont plus et au détriment de ceux qui ont moins et se battent pour faire de Grenoble une ville solidaire. Si ces coupes s’opèrent, c’est aussi parce que les fonds sont plutôt destinés à soutenir les projets de la presque-île scientifique et de son Centre d’Énergie Atomique dans l’objectif de faire de Grenoble la « ville de l’innovation ». Et pour que cela marche, il faut rendre le territoire attractif pour les cadres, ingénieurs et monteurs de start-ups, et donc satisfaire leurs besoins. Parmi ceux-ci, des logements neufs, une vie « alternative » débordante mais bien encadrée, et un entre soi soigneusement préservé. Entre gentrification des quartiers populaires du centre-ville et immense projet pour transformer la Villeneuve, mythe déchu de l’urbanisme social des années 70, en « premier éco-quartier populaire de France » (sic), les voilà bien servis ! Et comme l’argent se protège, il faut aussi s’adapter aux peurs et fantasmes des populations les plus aisées, et ainsi étendre le réseau de vidéo-surveillance de la ville, et se rendre volontaire pour tester la nouvelle police de proximité ou les « Quartiers de Reconquête Républicaine ». Tout un programme, que beaucoup n’imaginaient sans doute pas en mettant un bulletin de vote aux teintes vertes et rouges dans une urne en 2014.

Depuis 6 ans, cette stratégie de légitimation et de récupération politique a conduit à l’éclatement progressif de nos luttes, aussi parce que la municipalité a recruté, au sein même de nos luttes, des personnalités pour les placer dans son équipe. Cette porosité amène d’un côté une confusion politique grave, et d’un autre rend difficile l’expression de lignes de conflits face à cette mairie. Nous ne voulons pas que nos énergies soient aspirées au service d’un modèle politique à reproduire, ni qu’elles servent d’appui pour rendre un politicien ministériable d’un futur gouvernement de gauche écologiste. Nous constatons une certaine forme de continuité dans les choix politiques effectués à Grenoble et ne vivons pas la rupture promise il y a 6 ans et aujourd’hui vantée dans la presse. Nous savons qu’en ces temps d’élection, les attaques contre cette municipalité sont régulièrement attribuées à leurs ennemis en campagne par facilité rhétorique. Notre tribune saisit certes cette opportunité médiatique, mais n’entend pas participer au débat sur le nom du prochain maire. Nous ré-affirmons au contraire par là notre indépendance pleine et entière, et ce afin que nos luttes sociales, culturelles, et politiques, restent le cœur de la liberté et de l’émancipation grenobloise à laquelle nous tenons tant.




Source: Lundi.am