Novembre 18, 2021
Par Zones Subversives
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Les gouvernements et les partis Ă©cologistes fustigent le rĂ©chauffement climatique. Mais les solutions proposĂ©es reposent souvent sur le progrĂšs technologique. Ce qui pose d’autres problĂšmes. Il semble indispensable de sortir de l’expertise scientifique pour aborder les questions Ă©cologiques de maniĂšre globale. 

Pour rĂ©pondre Ă  la crise Ă©cologique, beaucoup de solutions envisagĂ©es s’alignent sur logique marchande. Les sociĂ©tĂ©s capitalistes recherchent la maĂźtrise et l’instrumentalisation de toutes les formes de vie sur Terre. La nature reste considĂ©rĂ©e uniquement comme un rĂ©servoir de ressources pour les humains. Le dĂ©veloppement du capitalisme industriel renforce ce paradigme. La croissance Ă©conomique repose sur la recherche de nouvelles ressources, de nouveaux processus de production, de nouvelles technologies, de nouvelles formes d’organisation du travail et de nouvelles marchandises. Ce qui doit permettre de nouvelles sources de profit.

Le « dĂ©veloppement durable Â», la « croissance verte Â» et dĂ©sormais le « Green New Deal Â» sont prĂ©sentĂ©s comme des solutions Ă  la crise Ă©cologique. Mais ces perspectives se contentent de poser quelques rustines vertes sur le capitalisme industriel. Ces fausses solutions n’empĂȘchent pas la pollution de la planĂšte, l’extinction massive des espĂšces et la sociĂ©tĂ© de consommation. L’économiste HĂ©lĂšne Tordjman dĂ©veloppe cette critique dans son livre La croissance verte contre la nature.

                        

Technoscience et agro-industrie

 

De nouvelles technologies prĂ©tendent imposer une humanitĂ© « augmentĂ©e Â». Des innovations semblent sorties de romans de science-fiction. ProthĂšses branchĂ©es sur le cerveau, nano-robots, implants cĂ©rĂ©braux pour rĂ©gler les Ă©motions incarnent le projet transhumaniste. L’humain se confond avec la machine pour devenir plus performant. Ces projets sont dĂ©veloppĂ©s pour une application militaire avant d’ĂȘtre commercialisĂ©s. Ces technologies renforcent la perspective d’une sociĂ©tĂ© eugĂ©niste avec une humanitĂ© « augmentĂ©e Â» qui forme une Ă©lite privilĂ©giĂ©e.

La bioĂ©conomie valorise la recherche scientifique. L’innovation doit ĂȘtre favorisĂ©e par des partenariats public-privĂ©. L’Etat et sa recherche se confondent avec la start-up nation du prĂ©sident Macron. En 2018, le Forum patronal de Davos propose de sauver la planĂšte grĂące aux progrĂšs technologiques. Nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle, robotique, capture de l’énergie, informatique, satellites, vĂ©hicules autonomes ou drones ne cessent de se dĂ©velopper.

Mais la technique n’est pas neutre et contribue Ă  façonner des maniĂšres de vivre et de penser. « Le mythe de la neutralitĂ© de la science et de la technique est un des piliers de l’idĂ©ologie du progrĂšs qui nous imprĂšgne si profondĂ©ment et nous empĂȘche de prendre la mesure de son ambivalence Â», analyse HĂ©lĂšne Tordjman. Les nouvelles techniques crĂ©ent de nouveaux problĂšmes qui nĂ©cessitent de nouveaux moyens. Cette logique technicienne apparaĂźt comme une course en avant incontrĂŽlable.

 

Le biocarburant vise Ă  limiter la pollution et la consommation de pĂ©trole. Cependant, le dĂ©veloppement de cette technologie comporte Ă©galement des consĂ©quences nĂ©fastes pour l’environnement. Par exemple, elle impose la dĂ©forestation pour cultiver des terres. Ensuite, des engrais, des pesticides, des cultures gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©es sont utilisĂ©s. L’agriculture industrielle repose sur la concentration des terres qui sont accaparĂ©es par les grandes exploitations. Des dĂ©serts verts se propagent avec cette uniformisation de l’agriculture industrielle. « Si nous continuons dans cette voie, ne finiront par rester que les grandes exploitations de plus en plus techniques opĂ©rant toutes plus ou moins sur le mĂȘme modĂšle Â», prĂ©vient HĂ©lĂšne Tordjman.

Surtout, l’agriculture perd sa vocation Ă  nourrir les humains pour devenir une simple source de consommation Ă©nergĂ©tique. Le dĂ©veloppement du biocarburant provoque une augmentation des prix de l’alimentation. En 2007 Ă©clatent des Ă©meutes de la faim qui montrent l’importance de la malnutrition. Ensuite, l’agriculture industrielle Ă©crase la petite paysannerie qui permet de nourrir la population. L’exemple des agrocarburants montre que l’innovation scientifique et technique ne permet pas de rĂ©pondre Ă  la dĂ©gradation Ă©cologique. « Comment une approche hyperspĂ©cialisĂ©e et parcellisĂ©e des problĂšmes conduit Ă  remettre en cause la possibilitĂ© mĂȘme de se nourrir plutĂŽt que de rĂ©flĂ©chir Ă  la dĂ©mesure de la consommation Ă©nergĂ©tique Â», souligne HĂ©lĂšne Tordjman.

La protection de la nature peut Ă©galement rĂ©vĂ©ler des consĂ©quences Ă©cologiques dĂ©sastreuses. Un romantisme niais se contente de dĂ©fendre la nature plutĂŽt que l’humanitĂ© qui l’habite. Pourtant la nature semble beaucoup plus rĂ©sistante face aux catastrophes que les humains. Ensuite, la protection de la nature devient un nouveau paravent du capitalisme vert. Le think tank The Nature Conservancy se focalise sur la pollution des airs sans prendre en compte les autres problĂšmes Ă©cologiques. Il dĂ©fend les OGM qui permettent de cultiver moins de terres et le nuclĂ©aire qui ne pollue pas. « L’idĂ©e gĂ©nĂ©rale est toujours la mĂȘme : dĂ©coupler l’activitĂ© Ă©conomique de son empreinte Ă©cologique en accroissant considĂ©rablement sa productivitĂ©, grĂące Ă  l’innovation technologique Â», observe HĂ©lĂšne Tordjman. Cet optimisme technologique estime que la science peut rĂ©soudre tous les problĂšmes Ă©cologiques.

 

   L’écologie peut-elle ĂȘtre marchande ?

Face au capitalisme vert

 

L’émergence d’un capitalisme financier modifie les modes d’exploitation et d’enclosure de la nature. « Des pans entiers de l’environnement sont ainsi happĂ©s par les nouvelles activitĂ©s gestionnaires et productives Â», prĂ©cise HĂ©lĂšne Tordjman. Un capitalisme immatĂ©riel repose sur la centralitĂ© de l’information, de la science et de la connaissance dans les processus de production et dans les objets produits. SĂ©quences gĂ©nĂ©tiques, variĂ©tĂ©s vĂ©gĂ©tales, races animales, processus naturels, Ă©chantillons biologiques deviennent des marchandises fictives dĂ©rivĂ©es de la nature.

Des droits Ă  dĂ©truire des zones humides s’échangent sur un marchĂ©, sur le modĂšle des droits Ă  polluer. « C’est en cela que l’on peut parler de financiarisation de la nature, envisagĂ©e comme un portefeuille de services, par analogie avec un portefeuille financier Â», indique HĂ©lĂšne Tordjman.

 

Une finance verte se dĂ©veloppe. Les marchĂ©s imposent un pouvoir disciplinaire qui impose la hausse et la baisse d’une entreprise sur le cours de la bourse. « La finance verte se dĂ©veloppe en exploitant ce pouvoir disciplinaire. Il s’agit d’identifier les activitĂ©s et firmes qui contribuent positivement Ă  la transition Ă©cologique pour qu’elles reçoivent le maximum de financements Â», dĂ©crit HĂ©lĂšne Tordjman. Le Dow Jones Sustainable Index (DJSI) publie le nom des firmes considĂ©rĂ©es comme les plus Ă©cologistes dans 24 secteurs diffĂ©rents. Ce qui permet Ă  des entreprises de se donner une image verte et participe au greenwashing. Sans pour autant apparaĂźtre comme un gage de bonne conduite sociale et environnementale.

Ensuite, des obligations vertes visent Ă  favoriser le financement des Ă©nergies renouvelables et des produits considĂ©rĂ©s comme Ă©cologistes. Pourtant, ces obligations vertes sont dĂ©finies de maniĂšre tellement vague que des projets qui n’ont rien de vert, et portĂ©s par des entreprises dont la production reste polluante, sont financĂ©s.

« La finance verte s’inscrit dans la droite ligne du phĂ©nomĂšne analysĂ© tout au long de ce livre : instrumentaliser les forces du capitalisme pour une croissance “verte et inclusive”, c’est-Ă -dire pour “rĂ©parer” les dĂ©gĂąts de ce mĂȘme capitalisme Â», tranche HĂ©lĂšne Tordjman. Mais la finance verte montre ses limites. L’investissement dans les Ă©nergies renouvelables peut se rĂ©vĂ©ler trĂšs coĂ»teux et trop peu rentable. L’instabilitĂ© des marchĂ©s financiers n’incite pas Ă  prendre des risques dans ce sens. Surtout, la finance favorise la spĂ©culation plutĂŽt que le bien commun. Pour les investisseurs, les plus-values Ă  court terme priment sur les rendements en intĂ©rĂȘt Ă  long terme.

 

Pour penser une transition Ă©cologique, c’est l’ensemble de l’agriculture qui doit ĂȘtre rĂ©organisĂ©e. La satisfaction des besoins alimentaires doit devenir la prioritĂ©. Les lobbies de l’agro-industrie, avec la collusion des Etats et des firmes multinationales, empĂȘchent cette perspective. « Il faut nĂ©anmoins commencer dĂšs aujourd’hui Ă  entamer la transition vers une production et une consommation de nourriture plus saine pour tous, respectueuse des grands Ă©quilibres de la biosphĂšre, plus harmonieuses, crĂ©atrices de travail, d’emplois et de beaux paysages Â», propose HĂ©lĂšne Tordjman.

A l’échelle locale, l’agroĂ©cologie s’appuie sur l’énergie solaire, l’azote atmosphĂ©rique et les matiĂšres organiques recyclĂ©es en compost. Ensuite, le systĂšme de polyculture-Ă©levage fournit une alimentation riche et diversifiĂ©e. A l’échelle rĂ©gionale, la prise de dĂ©cision doit ĂȘtre collective, et non rĂ©servĂ©e Ă  une Ă©lite. L’autogestion s’oppose Ă  la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Le philosophe CornĂ©lius Castoriadis propose « un systĂšme oĂč ceux qui accomplissent une activitĂ© dĂ©cident collectivement de ce qu’ils ont Ă  faire et comment le faire, dans les seules limites que leur trace leur coexistence avec d’autres unitĂ©s collectives Â», dans sa brochure « Autogestion et hiĂ©rarchie Â». Ensuite, la rĂ©forme agraire doit permettre une redistribution de la terre. Des formes de propriĂ©tĂ©s collectives et de coopĂ©ratives peuvent se dĂ©velopper.

La croissance verte sauvegarde le modĂšle industriel, pas la nature

 

Transition ou révolution

 

HĂ©lĂšne Tordjman propose un livre percutant sur les impasses de la croissance verte. L’économiste s’appuie sur des exemples concrets. Son livre permet de rendre accessible des dĂ©bats scientifiques et Ă©conomiques souvent complexes. Il propose une vĂ©ritable critique politique plutĂŽt qu’une expertise qui s’abrite derriĂšre la neutralitĂ© de la science. HĂ©lĂšne Tordjman insiste bien sur les enjeux politiques de dĂ©bats considĂ©rĂ©s comme de simples discussions entre experts pour dĂ©terminer les mĂ©thodes les plus efficaces. DerriĂšre l’apparente neutralitĂ© de la science se cachent des choix de sociĂ©tĂ©.

La technoscience, l’agro-industrie et la finance verte ne sont que des fausses solutions qui ne font qu’engendrer de nouveaux problĂšmes. HĂ©lĂšne Tordjman propose une vision globale de l’écologie, qui ne se rĂ©duit pas Ă  la dĂ©nonciation du rĂ©chauffement climatique. Le nuclĂ©aire et les biocarburants ne polluent pas, mais provoquent d’autres problĂšmes Ă©cologiques majeurs.

HĂ©lĂšne Tordjman dĂ©veloppe des rĂ©flexions originales, souvent marginalisĂ©es par les partis Ă©cologistes. Elle insiste sur la critique de la technique, dans le sillage de Jacques Ellul. Elle attaque le capitalisme vert et ses impasses. Surtout, elle se penche sur les questions agricoles qui restent souvent dĂ©laissĂ©es par une mouvance Ă©cologiste essentiellement implantĂ©e en milieu urbain. La question de la rĂ©partition des terres reste centrale, Ă  l’échelle locale comme internationale. La rĂ©forme agraire relie les questions Ă©cologiques et les problĂšmes sociaux.

 

HĂ©lĂšne Tordjman se risque Ă©galement Ă  esquisser des pistes et des propositions de transition Ă©cologique. C’est Ă©videmment la partie la plus subjective et la moins convaincante de son livre. L’économiste semble abandonner la critique radicale du capitalisme vert pour proposer un banal programme social-dĂ©mocrate teintĂ© d’un alternativisme Ă  la mode.

La promotion de l’agriculture paysanne rĂ©vĂšle l’ambiguĂŻtĂ© de cette dĂ©marche. Ce terme peut renvoyer Ă  des formes d’appropriation collective de la terre. Ce qui attaque directement le capitalisme qui repose sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production. Mais l’agriculture paysanne peut aussi renvoyer Ă  de banales techniques agricoles alternatives. Ce qui permet de dĂ©velopper de nouvelles pratiques Ă  l’échelle locale, mais semble bien Ă©loignĂ© d’un projet de rupture avec la logique capitaliste.

HĂ©lĂšne Tordjman semble reprendre les Ă©cueils d’une mouvance Ă©colo radicale ou dĂ©croissante qui, en rĂ©alitĂ©, ne propose qu’une autogestion du capital. La glorification des coopĂ©ratives et des monnaies locales s’inscrit dans ce cadre Ă©troit. Cette transition Ă©cologique ne vise pas Ă  abolir la marchandise, mais Ă  la rendre simplement plus acceptable. MĂȘme avec une monnaie alternative, il peut exister des inĂ©galitĂ©s de revenus et de capital. Ces expĂ©riences locales rĂ©servĂ©es Ă  une frange relativement aisĂ©e de la population n’apparaissent pas comme une solution sĂ©rieuse.

HĂ©lĂšne Tordjman reprend Ă©galement la tarte Ă  la crĂšme du municipalisme libertaire et des villes en transition, voire mĂȘme du citoyennisme creux version Saillans. Ces pistes de rĂ©flexion peuvent sembler sympathiques a priori. HĂ©lĂšne Tordjman insiste sur l’auto-organisation et sur les dĂ©cisions prises Ă  la base, contre le monopole du pouvoir par les politiciens et les technocrates. Cependant, cette approche rĂ©vĂšle un dĂ©mocratisme qui ne s’appuie pas sur une dynamique de luttes sociales. Cette approche citoyenniste ne semble pas remettre en cause l’ensemble des institutions, des hiĂ©rarchies et des autoritĂ©s. L’Etat n’est pas attaquĂ©, mais doit simplement devenir plus participatif et bio-citoyen.

Ce qui rĂ©vĂšle Ă©galement les limites d’une « transition Ă©cologique Â». Les mouvements sociaux doivent au contraire s’inscrire dans une perspective de rupture avec la logique marchande. La mouvance Ă©cologiste se spĂ©cialise sur certaines questions, sans envisager la transformation globale de la sociĂ©tĂ©. Pour rĂ©soudre les problĂšmes Ă©cologiques, c’est un mouvement de rĂ©volte globale qui doit surgir.

 

Source : HĂ©lĂšne Tordjman, La croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande, La DĂ©couverte, 2021

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Rémi-Kenzo PagÚs, La croissance verte contre la nature, émission diffusée par Le Média TV le 16 mars 2021

VidĂ©o : SalomĂ© SaquĂ©, La croissance verte n’existe pas, Ă©mission diffusĂ©e sur Blast le 31 juillet 2021

VidĂ©o : Croissance verte : “L’Ă©mergence d’un nouveau systĂšme de capitalisme”, Ă©mission diffusĂ©e sur France 24 le 9 avril 2021

Radio : Croissance verte, un dangereux oxymore, Ă©mission diffusĂ©e sur France Culture le 24 avril 2021

Radio : Anne-CĂ©cile Bras, Le monde «d’aprĂšs» sera-t-il pire que celui d’avant ?, Ă©mission diffusĂ©e sur RFI le 2 avril 2021

Jean-Marie Harribey, La « croissance verte », ou le projet de marchandiser la nature, publié sur le site de la revue Contretemps le 2 juillet 2021

Amélie Quentel, La croissance verte sauvegarde le modÚle industriel, pas la nature, publié sur le site Reporterre le 17 avril 2021

Vincent Edin, « La croissance verte repose sur des solutions techniques toujours plus puissantes et intrusives », publié sur le site de la revue Usbek & Rica le 2 mai 2021

Aude, La Croissance verte contre la nature, publié sur le site Trest Infos le 1er septembre 2021

Thomas SnĂ©garoff, Regard sur l’info. Le piĂšge de la croissance verte, publiĂ© sur France Info le 28 mars 2021

HĂ©lĂšne Tordjman, La vie sur Terre frappĂ©e d’alignement, publiĂ© sur le site Sciences Critiques le 30 mars 2019

HĂ©lĂšne Tordjman, Un systĂšme agro-industriel mortifĂšre, publiĂ© sur le site site du magazine Politis le 6 janvier 2021

Articles d’HĂ©lĂšne Tordjman publiĂ©s sur le site du portail Cairn




Source: Zones-subversives.com