Mai 26, 2021
Par La Rotative (Tours)
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Le 1er juillet 2021, plusieurs dizaines de cyclistes professionnels s’élanceront depuis le centre-ville de Tours en direction de ChĂąteauroux, pour une Ă©tape de plat de 144 kilomĂštres. La candidature de Tours pour l’accueil d’une Ă©tape, initiĂ©e par l’ancienne municipalitĂ© en dĂ©cembre 2019, a Ă©tĂ© relancĂ©e en juillet 2020 par la nouvelle Ă©quipe dirigĂ©e par l’écologiste Emmanuel Denis, et acceptĂ©e le mois suivant par la sociĂ©tĂ© Amaury Sport Organisation (ASO), qui organise le Tour de France.

Contrairement aux Ă©lu·es Ă©cologistes de villes comme Rennes ou Lyon, qui ont notamment critiquĂ© « l’empreinte Ă©cologique Â» du Tour de France [1], Emmanuel Denis s’est montrĂ© beaucoup plus mesurĂ©, indiquant seulement que la municipalitĂ© « [serait] particuliĂšrement vigilante sur les progrĂšs qui seront apportĂ©s pour l’édition 2021 du Tour sur les questions de l’image des femmes et de l’impact environnemental Â» [2].

InterrogĂ©e sur la maniĂšre dont s’exercerait la vigilance vis-Ă -vis d’ASO, la municipalitĂ© n’a pas rĂ©pondu Ă  nos questions. Mais compte tenu du rapport de force entre les collectivitĂ©s accueillantes et l’organisateur du Tour, il y a lieu de penser que la ville n’a eu absolument aucune marge de nĂ©gociation sur l’organisation du dĂ©part et sur l’impact environnemental de l’épreuve. C’est ce qu’indique Louise Chapel dans un article consacrĂ© Ă  « la fabrication du Tour de France Â» [3] :

« [Les villes-Ă©tapes occasionnelles] entretiennent des liens faibles avec la sociĂ©tĂ© organisatrice, se contentant de suivre au mieux les directives donnĂ©es par les cahiers des charges et autres documents officiels. Elles savent qu’elles sont chanceuses d’avoir Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es, et ne se permettent gĂ©nĂ©ralement que trĂšs peu d’écarts. […] [Ces acteurs] savent qu’ils sont relativement dĂ©munis, qu’ils n’ont aucun moyen d’exercer une autoritĂ© et d’imposer leurs contraintes, puisqu’ils seraient menacĂ©s d’une sanction par la suite. Â»

Parking géant et coupes de champagnes réutilisables

Si la mairie de Tours a refusĂ© de nous communiquer la convention qui lie la ville Ă  ASO pour l’organisation du dĂ©part de l’étape, l’examen d’une prĂ©cĂ©dente convention entre ASO et la ville de Dole pour l’organisation du dĂ©part de la huitiĂšme Ă©tape du Tour 2017 permet de prendre la mesure de l’ampleur de l’évĂ©nement et du caractĂšre dĂ©risoire des engagements de l’organisateur en matiĂšre de « dĂ©veloppement durable Â» [4].

Alors qu’Emmanuel Denis se fĂ©licite que l’accueil d’une Ă©tape du Tour participe Ă  « la promotion du vĂ©lo comme l’avenir des mobilitĂ©s Â», la convention prĂ©voit notamment que la collectivitĂ© accueillante organise le stationnement de 1 300 vĂ©hicules accrĂ©ditĂ©s par ASO. Si l’on rapporte ce chiffre aux nombre de cyclistes engagĂ©s dans l’édition 2020 du Tour, cela fait un ratio de 7,4 vĂ©hicules par cycliste. Avant d’ĂȘtre le lieu de dĂ©part d’une Ă©preuve cycliste, Tours sera d’abord transformĂ© en parking gĂ©ant, pour le plus grand bonheur du constructeur automobile Ć koda, un des principaux sponsors de l’évĂ©nement.

La convention comprend Ă©galement une liste d’actions engagĂ©es par ASO pour « l’intĂ©gration de l’environnement dans l’organisation du Tour de France Â». C’est un florilĂšge de petits gestes dĂ©risoires, mais qui permettent sans doute de faire oublier ce que reprĂ©sente le survol des Ă©preuves par des hĂ©licoptĂšres, ou la circulation de 1 300 vĂ©hicules (quand bien mĂȘme il s’agirait de vĂ©hicules hybrides). Il est notamment question d’utiliser du papier recyclable, ou de dĂ©matĂ©rialiser certains supports d’édition ; de rĂ©duire le nombre de vĂ©hicules sur la route (engagement non chiffrĂ©) ou d’« optimiser le covoiturage des suiveurs Â» (engagement non chiffrĂ©) ; de former les pilotes et les motards Ă  « une conduite Ă©co-responsable Â» ; de sensibiliser les suiveurs et le public au respect de l’environnement en utilisant les rĂ©seaux sociaux pour diffuser des messages environnementaux. Sur le site du Tour, il est aussi question de supprimer les coupes Ă  champagne en plastique Ă  usage unique au profit de coupes rĂ©utilisables…

L’un des Ă©lĂ©ments clĂ©s du Tour de France, sa caravane publicitaire, tĂ©moigne de l’hypocrisie de ces engagements. Comptant plus d’une centaine de vĂ©hicules, cette caravane sature l’espace visuel et sonore de messages publicitaires en amont de l’arrivĂ©e des cyclistes. Les cadeaux publicitaires lancĂ©s depuis les diffĂ©rents vĂ©hicules sont l’un des principaux Ă©lĂ©ments qui attirent le public au bord des routes. Ainsi, pas question de les supprimer : l’organisateur s’engage simplement Ă  « supprimer les emballages plastiques des objets publicitaires Â», sauf contrainte d’hygiĂšne, et Ă  encourager Ă  « la production d’objets plus utiles Â». Le gaspillage est institutionnalisĂ©, on cherche simplement Ă  en rĂ©duire l’ampleur Ă  la marge.

À l’occasion d’une confĂ©rence de presse, Emmanuel Denis a tenu Ă  souligner les efforts d’ASO en matiĂšre de transition Ă©cologique : « DĂ©sormais, les coureurs qui jetteront leurs dĂ©chets en dehors des zones autorisĂ©es recevront des pĂ©nalitĂ©s de temps. Si l’on ajoute la prĂ©sence de plus en plus importante de vĂ©hicules hybrides, c’est un plus. Le Tour fait sa mutation Â» [5]. ASO, qui organise Ă©galement des courses de bagnoles dans le dĂ©sert sous la marque « Dakar Â» [6], n’en attendait sans doute pas tant de la part d’un maire Ă©cologiste. Mais ces encouragements viennent confirmer la pertinence pour des entreprises d’habiller leurs activitĂ©s d’un emballage Ă©co-responsable.

Attractivité et marketing urbain

Pour justifier cette invitation, la municipalitĂ© explique qu’il s’agit d’« une occasion exceptionnelle pour promouvoir l’image de la Ville et faire valoir ses atouts Â». Par ces quelques mots, l’équipe EELV-PS-FI Ă©lue en 2020 s’inscrit dans la continuitĂ© des majoritĂ©s prĂ©cĂ©dentes, qu’elles soient dirigĂ©es par le PS ou Les RĂ©publicains : l’action municipale reste largement guidĂ©e par la volontĂ© de dĂ©velopper le rayonnement et l’attractivitĂ© de la ville dans l’espoir d’y attirer des touristes.

Au-delĂ  des retombĂ©es immĂ©diates que peut attendre la ville en termes de restauration ou d’hĂŽtellerie [7], l’accueil de grands Ă©vĂ©nements sportifs Ă  renommĂ©e internationale comme le Tour de France vise en effet Ă  amĂ©liorer l’image de marque et la notoriĂ©tĂ© des collectivitĂ©s accueillantes. Conscient de cet enjeux, l’organisateur de l’évĂ©nement encadre les journalistes qui suivent le Tour, et leur fournit un fascicule dans lequel les localitĂ©s traversĂ©es sont rĂ©duites Ă  quelques clichĂ©s dĂ©suets. [8]. Ces discours dignes d’un mauvais guide touristique sont Ă©videmment accompagnĂ©s d’images qui visent Ă  magnifier les paysages traversĂ©s, filmĂ©s Ă  l’aide de drones et d’hĂ©licoptĂšres.

L’accueil enthousiaste de cet Ă©vĂ©nement sportif par Emmanuel Denis et son Ă©quipe constitue un marqueur fort. L’ancien opposant aux courses de Nascar organisĂ©es sur le parking du Parc Expo de Tours dĂ©roule aujourd’hui le tapis rouge Ă  un organisateur de rallyes motorisĂ©s. Contre tout Ă©vidence, il assure dĂ©sormais qu’une course cycliste sponsorisĂ©e par un fabricant de voitures ferait la promotion du vĂ©lo. Le maire prĂ©tend Ă©galement pouvoir exercer un regard sur l’impact environnemental de l’évĂ©nement, alors que l’organisateur reste seul dĂ©cideur, car la municipalitĂ© est obligĂ©e de se plier Ă  ses exigences si elle veut bĂ©nĂ©ficier des miettes de visibilitĂ© que confĂšre la course.

Le maire de Tours disait vouloir « repenser notre ville […] dans un monde oĂč l’accĂ©lĂ©ration du dĂ©rĂšglement climatique et la rarĂ©faction des ressources vont entraĂźner des bouleversements sociaux et Ă©conomiques majeurs Â» [9]. Cette Ă©tape du Tour montre que rien n’a Ă©tĂ© repensĂ©, et que les engagements Ă©cologiques de la nouvelle municipalitĂ© se satisfont bien de la poursuite des logiques capitalistes Ă  l’origine du dĂ©rĂšglement climatique qu’elle prĂ©tend dĂ©noncer. Public et privĂ© main dans la main, Ă©lus Ă©perdus d’attractivitĂ© qui entendent briller nationalement grĂące Ă  un Ă©vĂšnement sportif trĂšs polluant… Il ne faut dĂ©cidĂ©ment rien attendre de sĂ©rieusement Ă©cologique de la part d’Emmanuel Denis et de son Ă©quipe.

Illustration :Tour de France 1937, 13e Ă©tape Montpellier-Narbonne (matin) le 15 juillet : Francesco Camusso (Ă©quipe d’Italie) 10 minutes avant son arrivĂ©e victorieuse Ă  Narbonne.




Source: Larotative.info