Octobre 2, 2021
Par CQFD
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Collage de 20100

En 2010, Renaud Camus, Ă©crivain (ex-membre du Parti socialiste, chĂątelain gersois, esthĂšte rĂ©ac, dĂ©jĂ  Ă©pinglĂ© pour antisĂ©mitisme [1]), se rĂȘve un destin prĂ©sidentiel et prononce diverses confĂ©rences exposant son programme : celle de Lunel (HĂ©rault) a pour titre « Le Grand remplacement Â». Le texte devient ensuite un livre du mĂȘme nom, rĂ©Ă©ditĂ© Ă  plusieurs reprises depuis 2011 [2].

Que dit Camus ? Morceaux choisis : « Le Grand remplacement, c’est le changement de peuple, la contre-colonisation, la conquĂȘte, l’élargissement permanent des zones de territoire dĂ©jĂ  soumis aux nĂ©o-colonisateurs. [
] Les nouveaux venus rendent la vie impossible aux indigĂšnes, les forcent Ă  fuir, Ă  Ă©vacuer le terrain, [
] ou bien, pis encore, Ă  se soumettre sur place. Â»

Ces idĂ©es, d’aucuns avant Camus les avaient Ă©noncĂ©es. Nombre d’historiens relient son texte Ă  d’autres noms. Maurice BarrĂšs, par exemple, qui Ă©crit dĂ©jĂ  en 1900 : « Aujourd’hui, parmi nous, se sont glissĂ©s de nouveaux Français [
] qui veulent nous imposer leur façon de sentir [3]. Â» Ou Édouard Drumont, auteur de La France juive (1886), pamphlet antisĂ©mite qui accuse les Juifs de vouloir « dĂ©truire cette France d’autrefois qui a Ă©tĂ© si glorieuse pour la remplacer par la domination d’une poignĂ©e d’HĂ©breux de tous les pays Â». Camus n’a donc rien « inventĂ© Â» ; il reformule une obsession qui louvoie Ă©galement dans les milieux nĂ©onazis et conspirationnistes contemporains. L’historien Nicolas Lebourg rappelle ainsi que dĂšs l’aprĂšs-Seconde Guerre mondiale « se dĂ©veloppe, dans les organisations internationales d’extrĂȘme droite, l’idĂ©e que l’immigration est le fruit d’un complot juif, visant Ă  remplacer la race blanche par une humanitĂ© mĂ©tisse vivant partout des mĂȘmes marchandises [4]. Â» Conspiration que l’on retrouve Ă©galement Ă  l’Ɠuvre dans le prĂ©tendu plan Kalergi, soit « le gĂ©nocide des peuples blancs europĂ©ens par la submersion migratoire Â», qui, selon Nick Griffin, ex-leader du British National Party, serait le fruit d’une Â« alliance impie de gauchistes, de capitalistes et de suprĂ©macistes sionistes Â» complotant « pour promouvoir l’immigration et le mĂ©tissage Â» [5].

Camus reprend Ă  son compte ces constructions complotistes, les vide de leur substance antisĂ©mite, y applique la figure du musulman comme ennemi global et dĂ©finit un fantasmatique « complexe mĂ©diatico-politico-industrialo-intellectuel [6] Â» au service des gouvernements « remplacistes Â» comme maĂźtre d’Ɠuvre de l’opĂ©ration. Se rapprochant ainsi de la mouvance complotiste Eurabia, selon laquelle « l’Union europĂ©enne serait l’instigatrice d’un complot visant Ă  faire de l’Europe une colonie islamique [7] Â», et dont se rĂ©clamait Anders Breivik, auteur en 2011 des attentats d’Oslo et d’UtĂžya.

Camus, complotiste faux-cul

De sa tour de veille mĂ©diĂ©vale, Camus jure ses grands dieux : il n’est pas complotiste. « Je ne crois pas qu’un beau jour douze ou quinze archipontes se sont mis ensemble dans un salon d’hĂŽtel [
] et [ont] dĂ©cidĂ© qu’il fallait dĂ©culturer le monde pour permettre le Grand remplacement. Â» Pourtant, la lecture de son opuscule est jalonnĂ©e d’élĂ©ments de langage courants dans certains discours complotistes : « On nous a prodiguĂ© quotidiennement, et l’on continue de le faire, des mensonges Ă©normes que seule autorisait, bien sĂ»r, la Grande dĂ©culturation. Â» Mensonges soutenus par « un patronat [qui] sait trop bien de quel cĂŽtĂ© son pain est beurrĂ© Â». Mensonges n’ayant pour but que d’aveugler, alors que la rĂ©alitĂ© du Grand remplacement est lĂ  « sous nos yeux Â» : car chez Camus les chiffres, les statistiques, les analyses fines et croisĂ©es des mouvements migratoires n’ont pas droit de citĂ©.

Le dĂ©mographe HervĂ© Le Bras, spĂ©cialiste de l’immigration, s’évertue pourtant Ă  le rĂ©pĂ©ter : « Il n’y aura pas de ruĂ©e migratoire vers l’Europe, c’est un grand fantasme. Â» Et de rappeler que « pour l’Afrique, on ne dit jamais que prĂšs de 90 % des migrations se font entre pays africains Â» [8]. DonnĂ©es qui n’intĂ©ressent pas Camus. À l’instar du « sentiment d’insĂ©curitĂ© Â» cher Ă  la droite sĂ©curitaire, il dĂ©cline le « sentiment d’ĂȘtre remplacĂ© Â» plus qu’il ne le structure par une recherche documentĂ©e ; Ă  « On vous ment Â», il ajoute « Nous voyons, nous savons Â», autre pierre angulaire de bien des discours complotistes.

« Ce n’est pas Ă  des voyous que vous avez affaire : c’est Ă  des soldats. Ces voyous sont une armĂ©e, le bras armĂ© de la conquĂȘte. Â» Toujours pas complotiste, Camus, dĂ©finissant ainsi les populations d’origines Ă©trangĂšres ? Un peu quand mĂȘme, et en mode fourbe : tout le champ sĂ©mantique de la guerre auquel il renvoie est lĂ  pour nourrir un rĂ©seau tentaculaire qui, de blog en forum, fera remonter Ă  la surface un ferment explosif.

Relais médiatiques, infusion politique et terrorisme

Cette mauvaise graine plantĂ©e, d’autres arrosent et surveillent la pousse. Son texte circule confidentiellement sur des sites identitaires, franchit les frontiĂšres et, aprĂšs un temps de latence, bĂ©nĂ©ficie du concours de divers porte-voix mainstream. Premier Ă  dĂ©gainer ? Éric Zemmour qui, dans ses livres, au micro des radios et sur les plateaux des talk-shows, accommode le Grand remplacement Ă  toutes les sauces et en assure la diffusion grand public. En 2017, Alain Finkielkraut adoube Camus dans son Ă©mission hebdomadaire RĂ©pliques, et lui offre le vernis « intellectuel Â» d’une heure d’antenne sur France Culture lors d’un dĂ©bat avec HervĂ© Le Bras.

Ainsi amplifiĂ©, le concept de Grand remplacement trouve des oreilles attentives dans les instances des partis politiques : le Front national se ressaisit de l’idĂ©e – si conforme Ă  son programme qu’il pourrait en revendiquer la paternitĂ© –, Debout la France de Dupont-Aignan n’y est pas insensible et, chez Les RĂ©publicains, de Laurent Wauquiez Ă  Éric Ciotti, on s’en empare sans vergogne.

En 2021, le vent mauvais de la proche campagne Ă©lectorale avive le feu : en couverture de son numĂ©ro de septembre, la revue Causeur expose cinq bĂ©bĂ©s, bruns et diversement « typĂ©s Â», sous le titre : « Souriez, vous ĂȘtes grand-remplacĂ©s  ! Â» L’utilisation d’enfants Ă  des fins de propagande raciste marque le franchissement d’un cap et sonne comme un avertissement : sur le front mĂ©diatique, tous les coups seront permis, le Grand remplacement est dans la place. On peut dĂ©sormais s’attendre, avec la possible candidature d’Éric Zemmour Ă  l’élection prĂ©sidentielle, Ă  ce qu’il devienne un thĂšme de campagne… et il sera alors bon de rappeler ce Ă  quoi il a dĂ©jĂ  conduit.

Christchurch, Nouvelle-ZĂ©lande, 2019 : attentat contre deux mosquĂ©es, 51 morts, 49 blessĂ©s. Brenton Tarrant, son auteur, signe un texte de revendication intitulĂ© « The Great Replacement Â». El Paso, Texas, 2019 : attentat dans un centre commercial, 23 morts, 23 blessĂ©s. Patrick Crusius, le tireur, entendait lutter ainsi contre « l’invasion hispanique Â» et postait sur le forum 8Chan, trĂšs frĂ©quentĂ© par les complotistes d’extrĂȘme droite, son admiration pour le texte de Camus. Poway, Californie, 2019 : attentat contre une synagogue, 1 mort, 3 blessĂ©s. John T. Earnest dĂ©peint son geste comme un acte de rĂ©sistance au gĂ©nocide de la population europĂ©enne organisĂ© par les Juifs.

Commentaire de Renaud Camus aprĂšs la tuerie de Christchurch ? « Est-ce que je regrette que les gens prennent conscience de la substitution ethnique qui est Ă  l’Ɠuvre […]  ? Non, bien au contraire [9]. Â»

Frédéric Peylet


- Ce texte fait partie du dossier “La grande choucroute complotiste”, publiĂ© dans le numĂ©ro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org