Au début de l’été nous invitions nos lecteurs et poétesses à imaginer une suite à de fameux vers d’Aragon. Profitant de la rentrée, nous publiions la semaine dernière une sélection de 4 poèmes, si ce n’est gagnants au moins palpitants et pétants. Nous n’avons pas résisté à l’envie de partager à nouveau quelques-unes des autres contributions que nous avons reçues.

Ainsi que nous le disions déjà la semaine précédente :

Avouons-le, le nombre de challenger a dépassé toutes nos attentes, sans doute, aussi, parce que ces onze vers sont d’une actualité troublante (n’était datée que la mention de Lénine et d’autres personnages morts depuis longtemps).

Une lectrice nous reproche de vouloir « customiser » en quelque sorte Aragon. Les grands poètes ne sont grands que lorsqu’on a, pour nous, pour nos vies, pour aujourd’hui, l’usage de leurs textes ; à cette condition, ils sont vivants — tout autant du moins que dans une thèse, une édition scolaire, ou la vénération de leurs lecteurs.

Enfin, l’idée d’un jeu littéraire peut paraître désinvolte ou intempestif. Dada, le Surréalisme, mouvements auxquels Aragon a contribué, ont passé leur temps à inventer des « jeux » (dont l’une des premières dérives dans Paris, l’excursion à Saint-Julien-le-Pauvre, en 1921). Des « jeux », entre guillemets, parce qu’il s’agissait moins de se distraire que de changer de fond en comble la poésie et la vie — ça va ensemble depuis Rimbaud au moins.

Et puis, bien sûr, voilà une bonne occasion de publier l’intégralité de Front rouge (c’est le titre du poème d’Aragon) en donnant de brèves indications sur les circonstances de cette parution ; c’est ainsi que nous conclurons… »

Rebooter Aragon (suite)

Pliez les réverbères comme des fétus de pailles

Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace

Descendez les flics

Camarades

descendez les flics

Plus loin plus loin vers l’ouest où dorment

les enfants riches et les putains de première classe

Dépasse la Madeleine Prolétariat

Que ta fureur balaye l’Élysée

Tu as bien droit au Bois de Boulogne en semaine


Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe

Émeute et joie détonante

Unissez-vous, déchaînez-vous

Quand viendra l’heure de sortir

Les canons par centaines, les fusils par milliers

L’élan qui prend la chaussée, du périphérique remonte les Champs-Elysées 

Quand toutes les portes des ministères

crèveront sous le poids de la foule 

Que d’audacieux engins de chantier viendront les perforer

Alors les boucliers auront beau inonder les rues

Les uniformes brillants détaleront des salles de commandement

Et sur les écrans de surveillance apparaîtra l’euphorie

de l’explosion à la révolution

Et que chante le plastic

Feu aux étendards

Feu aux prisons

Feu à Notre-Dame

On voit la mort venir se briser sur Decaux

Des poubelles remplies de bureaucrates

Coule le sang noir

Pourquoi attendre avant de faire

Feu

La joie de la gâchette vaudra bien

L’éclat du pavé

Paul D.


Même le coffre-fort de Benalla ne te résistera pas

Ils t’éborgnent et te mutilent

Pour continuer à s’engraisser

Mais bientôt viendra l’heure de la saignée

Ils n’auront qu’à bien se tenir

Quand tu défonceras au Fenwick

Les portes de leurs hôtels particuliers

Ils n’ont pas encore compris

Que le capitalisme était fini

Il faudra bien leur expliquer

Ce que c’est que la vraie vie

La vie dans une vraie démocratie

Prolétariat ne baisse plus la tête

Déjà sur les ronds-points tu les as éblouis

Ils ont d’abord été surpris

Puis ils ont eu peur

Parce qu’un gilet jaune ça réfléchit

Ils ont voulu éteindre la lumière

Ils croyaient encore pouvoir revenir en arrière

Mais ceux qui sont sortis de la caverne

n’y retournent jamais

Prolétariat rassemble tes forces

Leur ordre n’est pas le tien

Sois uni ou tu ne seras rien


Front rouge et or

Pliez les réverbères comme des fétus de pailles

Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace Descendez les flics

Camarades

descendez les flics

Plus loin plus loin vers l’ouest où dorment

les enfants riches et les putains de première classe Dépasse la Madeleine Prolétariat

Que ta fureur balaye l’Élysée

Tu as bien droit au Bois de Boulogne en semaine

Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe

Pour y mettre un beau rond poing

Et des cabanes dans le huitième

Tu iras danser porte Dauphine

Débarrassé des rois et des Jupiter en carton pâte

Et demain les abribus tituberont place Victor Hugo

Ivres de tes pas sur le pavé

Gilets jaunes

Descendez les flics et les grands boulevards

Gilets jaunes

Faîtes frémir les vitres des banques et les brasseries de second tour Qu’enfin les condés tremblent

Au milieu des décombres

Et contre les violents tournez la violence

Après le dimanche à Bouvine

Passons le samedi à Beauvau

Feu sur son sinistre intérieur

Feu sur les beaux quartiers

Et tous leurs propriétaires

D’ailleurs pas de quartiers

Pour les noyeurs et les gangsters

En cols blancs couverts de sang

Feu sur le beau quartier général

Des souteneurs du libre marché

Et les singes savants du grand capital

Ce matin les fossoyeurs flippent comme Édouard

Et font pleuvoir les gnons sur les Champs

Mais la flamme que tu allumes Peuple

Calcine les canons à eau, consume les visières

Et nous promet à coup sûr

La conquête de l’Ouest


Jocelyn

Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe…

Occupera les Champs Élysées et immeubles cossus

Les flics chargeront accompagnés d’autres gens d’armes

Quand dans une colère rouge et une brume incendie

Tu ne lâcheras point le verbe de ta détermination

Avec une rage révolutionnaire tu te souviendras de Louise

Derrière chaque frontière inculquée, des camarades dans la mouise

Et, loin des champs de bataille labellisés par l’oligarque,

Camarade albigeois ou collectif de Commercy

Camarade migrant et camarade indigène

Camarade chantant pour les camarades au sofa

N’embrasse que le flic qui se déshabille et déchire son contrat

Ami entends-tu par delà l’éditocratie

La parole constituante qui s’écrie sur nos murs ?

De Nantes Révoltée à Paris sous les bombes

La mise en scène, en actes, de ta harangue et de ta révolte

À chaque extrémité du pavé une illusion à dé-gommer

Sors, prolétaire, prends les terres et les usines

Embrase, danse et jouis sur les actes notariés

Mène la danse, camarade,

Tout ceci est à toi,

Jusqu’à la lie,

À 99 %.


Des flammes des gaz des fumées satureront l’air

Que brûlent enfin les grandes avenues

Champs-Elysées puis Foch Keller et Grande Armée

Brisez les vitrines Brisez ce décors de malheur

Brisez ces chaines qui retiennent toute vie

Et quand revient le jour

Otez vos masques Camarades

Otez vos masques amis et complices

Car du vieux monde il ne restera que ses carcasses

Calcinées sur le goudron

Les barricades brûlées les feux de joie

Enfin

Il n’y aura plus ouest ni est ni Prince

Enfin

Le monde la ville la terre et les campagnes seront

Enfin


Pliez les réverbères comme des fétus de paille

Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace

Descendez les flics

Camarades

Descendez les flics

Plus loin plus loin vers l’ouest où dorment

Les enfants riches et les putains de première classe

Dépasse la Madeleine Prolétariat

Que ta fureur balaye l’Elysée

Tu as bien droit au Bois de Boulogne en semaine

Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe.

Déferle pour les morts et les blessés, amputés

Au cœur de Paris les palaces brûlés

Telle une déchirure révèle la fragilité de leur domination

Inoculée par la consommation

Libérale sédative

Les affres de la répression

Nue

La Loire, la Loire est ivre où les flics se mirent

Œil pour œil, main pour main

Descendez les flics

Camarades

Et dans les rues que vous prendrez

Dansez Sylvains dorés

Comme autant de Saturnales

Signant le glas de l’ordre ancien.


Article publié le 09 Sep 2019 sur Lundi.am