Septembre 20, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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Aussi dĂ©criĂ© qu’encensĂ©, imitĂ©, parodiĂ©, entartĂ©, incompris, insoumis, Godard a traversĂ© plus de 60 ans de cinĂ©ma avec l’obligation d’invention, de recherche, de pensĂ©e en mouvement, du travail filmĂ©, celui des autres, le sien et il le fit souvent magnifiquement, avec poĂ©sie et humour. Peu de gens aujourd’hui connaissent vraiment l’ampleur de l’Ɠuvre exceptionnelle de Godard depuis ses succĂšs des annĂ©es 60, ses tentatives savamment manquĂ©es, jusqu’à ses facĂ©ties intimes fabriquĂ©es derriĂšre son banc de montage avec Anne-Marie MiĂ©ville et quelques complices disparus peu Ă  peu.

DĂšs son premier long mĂ©trage (À bout de souffle), il a rĂ©volutionnĂ© le langage cinĂ©matographique. AussitĂŽt, le succĂšs fut remis en jeu et il fĂ»t des rares Ă  Ă©voquer la guerre d’AlgĂ©rie dĂšs 1960 (Le petit soldat, censurĂ© jusqu’aprĂšs la guerre). Au sommet de la gloire, il quittait le star system d’un cinĂ©ma devenu branchĂ© pour monter le groupe Dziga Vertov aprĂšs Mai 68 et ne plus jamais vraiment revenir au cinĂ©ma d’avant, sauf pour y malmener la figure de la “star”, servir et renvoyer la balle, tenter des lobs et des passing shot, quand c’est possible. Par le montage (son beau souci), dans les interstices du monde, Godard proposait des façons de voir aux spectateurs qui voulaient bien jouer avec lui (de plus en plus rare avec le temps), celles et ceux de ce monde Ă  qui il reste encore la patience de guetter le moment sublime. Godard a rĂ©alisĂ© des Ɠuvres diffĂ©rentes de tout ce qu’on a pu voir dans l’histoire du cinĂ©ma tout en y plongeant sans cesse, comme dans sa magistrale fresque Histoire(s) du cinĂ©ma.

À l’annonce de sa mort, les chaĂźnes d’info TV et radio ont “couvert l’information” comme ils ont l’habitude de le faire, quand il s’agit de jeter le cadavre dans la tombe et vite passer Ă  la prochaine nouvelle nouvelle. Ils ont Ă©voquĂ© sa carriĂšre comme si elle Ă©tait limitĂ©e aux quelques annĂ©es du dĂ©but, en Ă©corchant les titres de films qu’ils n’ont pas vu entre les chiffres de la bourse et les rĂ©sultats du foot. L’actualitĂ© reprenait le dessus comme une ultime pathĂ©tique illustration des propos de Godard sur “l’actualitĂ©â€ et son incapacitĂ© Ă  voir et raconter le monde et quoi que ce soit.

Puis, il a Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ© par le monde de l’art et de la culture, comme il se doit, mais a aussitĂŽt Ă©tĂ© fustigĂ© pour sa dĂ©sobĂ©issance aux codes de la vie mĂ©diatique, dont il s’était affranchi depuis longtemps. On a mĂȘme trouvĂ© un acteur de seconde zone pour courir sur un plateau et cracher sur sa tombe alors qu’il n’était pas encore dedans et l’autoritĂ© du journal Le Monde de dĂ©plorer, quand mĂȘme, entre deux Ă©loges “le point aveugle de la pensĂ©e godardienne”.

MĂȘme l’oraison est funeste quand il s’agit de fustiger celui qui a toujours pris position pour la rĂ©sistance du peuple palestinien (“le point aveugle” qui vous fait immĂ©diatement tomber dans le trou et qui trouve toujours assez de bonnes Ăąmes pour venir jeter leur pelletĂ©e). Nul doutes qu’il se trouvera encore des volontaires pour repeindre l’artiste en monstre et faire ainsi un peu plus de buzz. Et parmi tous ces « hommages Â», rien sur l’humour qui sauve (qui peut). MĂȘme s’il est beaucoup comparĂ© Ă  Picasso, il est cependant fort probable qu’une grande partie de l’Ɠuvre de Godard reste durablement irrĂ©cupĂ©rable et enfouie dans les archives personnelles des quelques cinĂ©philes qui l’ont gardĂ© dans leurs cƓurs jusqu’au bout. Bien sĂ»r, comme elle l’a fait pour la “Nouvelle vague”, l’industrie saura exploiter encore ce qui fera mode, ce qui sera snob, avec ce brin de nostalgie qui fait bonne recette. Mais l’essentiel Ă©chappera pour toujours Ă  la morne plaine que laboure le monde d’aprĂšs, sous le joug de Disney-Amazon-Netflix et autres dealers algorithmĂ©s qui façonnent les goĂ»ts du public, tous publics, “en mĂȘme temps”, la production objective façon “cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs”, comme il disait pour rĂ©sumer le dĂ©bat tĂ©lĂ©visuel. Godard n’est pas consommable. Il Ă©tait tout le contraire de la start-up nation. Son Ɠuvre n’est pas la Nouvelle vague mais un abĂźme vertigineux et il nous faudrait plusieurs vies pour l’explorer.

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Source: Demainlegrandsoir.org