Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
168 visites

Chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission : la remplir ou la trahir.

— Frantz Fanon

Reprenant l’incessante interrogation sur le contenu politique et idéologique des signifiants successifs, ces « noms » qui nous gouvernent, et dont on pressent bien qu’il s’agit précisément de noms, et non de corps réels, nous nous interrogeons ici sur celui de Giorgia Meloni.

Le portrait de la femme est ciselé. Rien ne dépasse. Rien. Vous pouvez cherchez, vous ne trouverez rien. C’est ce qu’elle martèle.

C’est que nous avons pris l’habitude, dans un vieil esprit jacobin, de nous intéresser toujours plus aux « affaires » qu’aux idées. Une part de la gauche jacobine et bien implantée médiatiquement, a ouvert la voie. Peu d’intérêt pour la matérialité des rapports de classes et de dominations, ainsi que pour nos luttes quand elles se déploient en marge des autoroutes balisées de l’institution, alors que les tricheries, les faux-semblants, les histoires de coucherie semblent la fasciner.

Tout ceci se fond aimablement dans le Spectacle. C’est émouvant. Et nous en parlons à table.

Pour Giorgia Meloni, l’affaire est entendue : à 15 ans, elle milite au MSI, le parti mussolinien rescapé de la chute de Benito ; à 19 ans, elle occupe des fonctions « jeunesse » au sein d’Alleanza nazionale, nouvelle entité actant une stratégie de conquête de l’hégémonie au sein de la droite populiste ; à 29 ans, elle est élue députée ; à 31 ans, elle est nommée ministre des sports et de la jeunesse sous la présidence du conseil de Berlusconi ; puis elle fait sécession, crée son propre parti, Fratelli d’Italia, et met 10 ans — ce qui est peu et rapide, c’est selon —, pour parvenir à la conquête du pouvoir institutionnel.

Ces éléments sont à peu près tout ce qu’on raconte sur elle, en France, en Europe et dans le monde.

Disons que la vie et l’œuvre de Giorgia Meloni résume assez bien l’histoire du postfascisme italien, de sa recomposition précoce dès 1946 à l’inflexion donnée à sa stratégie de conquête de pouvoir : le fascisme diluable dans la démocratie bourgeoise et dans la société du spectacle, en somme.

Passons au cœur de l’affaire, maintenant. La propagande identitaire, pour commencer.

Il y a cette anaphore célèbre, et répétée jusqu’à l’écœurement :

Je suis Giorgia.
Je suis une femme.
Je suis une mère.
Je suis italienne.
Je suis chrétienne.

reprise en boucle sur les écrans, elle fait danser la jeunesse non nécessairement fasciste d’Italie. Littéralement. En effet, Giorgia Meloni, cette figure du « postfascisme » italien est indéniablement diluable dans la culture pop. Et cela n’a rien d’étonnant : le postfascisme n’est pas un retour au fascisme historique de 1922-1943, il n’est que la stratégie employée par le pouvoir néocapitaliste afin de demeurer hégémonique.

Giorgia Meloni ne sera pas le corps réel du pouvoir. Mais le pouvoir, pour se maintenir, se consolider, doit toujours se réinventer sous l’apparence d’un corps neuf, symbolisant la réconciliation d’un nom et de sa substance, d’un corps, donc, chargé d’une signification historique.

En l’occurrence, le « corps » de Giorgia Meloni, est celui d’une femme qui agrège tous les ressentiments des femmes qui ne se reconnaissent pas dans une certaine représentation hégémonique du féminisme, un « féminisme » anti-féministe, en somme, axé sur la défense des valeurs traditionnelles de la famille, de la patrie et du salariat, une figure de féminité consensuelle donc, en totale adéquation avec les normes patriarcales de nos sociétés occidentales.

Nous pourrions nous interroger longtemps sur ce grand ressentiment des électrices de Meloni à l’égard de femmes qui défendent leurs droits et leurs libertés fondamentales. Ce n’est pas l’enjeu de ce texte. Disons seulement que le féminisme radical, ancré dans la spécificité des formes de vie prolétariennes et sous-prolétariennes, a été invisibilisée par un féminisme bourgeois et opportuniste, que cela a contribué à construire une figure d’altérité à abattre, « la féministe en général », et avec elle, toutes les manières spécifiques de vivre qui sont liées au genre et à la construction de formes de vie alternatives.

Il existe un fantasme bien ancré consistant à croire (ou à faire croire) que la « gauche » féministe, sociale, réellement antiraciste, en France ou en Italie, détiendrait l’hégémonie culturelle. D’abord, nous affirmons que tout ce qui se produit aujourd’hui de pertinent en matière de pensée critique se situe précisément en rupture avec la « gauche ». Et nous ajoutons ensuite que si cette pensée critique était hégémonique, il y a fort à parier que la France et l’Italie n’aurait ni Macron ni Meloni à leur tête.

Quant aux structures médiatiques permettant de produire de l’idéologie, comment ne pas remarquer qu’en France, par exemple, L’Obs, Marianne, Libération, Le Point, Le Figaro, CNEWS, BFM, etc, c’est sensiblement la même chose du point de vue du « pragmatisme économique », et, qu’en terme de nuances idéologiques, culturelles dirons-nous, leur féminisme, leur tolérance, leurs idées sur la Culture et la Nation, ne sont jamais les nôtres.

Alors, oui, nous nous situons dans le camp de ce qu’ils nomment « la gauche postmoderne » accusée de se structurer autour de quatre « thèmes » : « le brouillage des frontières, le pouvoir accordé au langage, le relativisme culturel, ou encore l’éviction de la notion d’individu et de l’universel ». À quelles frontières font-ils référence ? Aux frontières nationales ou épistémologiques ? Il est vrai que nous croyons que le culte de la discipline contribue à fragmenter les approches du monde, et que nous lui opposons une transdisciplinarité féconde et constructive. Ce qui ne signifie pas que nous ne soyons pas capables de reconnaître la spécificité d’un champ, et de l’investir. Comme le disait, Georg Lukács, les mathématiques sont une science indispensable, mais qui aurait idée de mathématiser le monde ? Quant au pouvoir accordé au langage, drôle d’accusation. Nous savons depuis Platon que le « langage » est un pouvoir, de désignation, de catégorisation, de hiérarchisation, d’abstraction. Le relativisme culturel, si c’est l’idée qu’une culture n’en vaut pas une autre par principe, alors oui, nous assumons. Enfin : l’éviction de la notion d’individu et d’universel, de fait, c’est un non-sens, puisque nous essayons d’en faire autre chose : de penser par-delà l’opposition abstraite de la société et de l’individu, d’articuler l’universel au spécifique.

Ce qu’il y a à dire de ce fantasme « woke », c’est qu’il est un élément bien ancré de la culture dominante, c’est-à-dire de la culture de la classe dominante, et qu’il établit les conditions culturelles et idéologiques d’un ultraconservatisme néolibéral sur lequel Meloni, Orban ou Zemmour prospèrent. Une fois encore, il s’agit de fabriquer une représentation abstraite (groupuscules d’intellectuels-gauchistes-bourgeois-radicaux ayant la main sur les grands réseaux d’information) en vue d’inquiéter des masses qui ne se reconnaissent plus dans un monde naturel et humain ravagé par le capitalisme.

Marteler des évidences identitaires afin d’asseoir un ancrage populaire, l’idée que « Giorgia », elle, contrairement à toute cette classe politique (à laquelle elle appartient pourtant), serait enracinée dans sa féminité, dans sa fonction maternelle, dans son italianité, dans sa chrétienneté, c’est l’une des manifestations symptomatique de ce vide du pouvoir auquel Pasolini fit référence dans ses Écrits corsaires, et qui consiste à produire des « incarnations » afin de se gargariser d’une vérité charnelle qui lui fait structurellement défaut.

Toute promotion identitaire est évidemment une violence. Cette identité (italienne, mère, chrétienne) est avant tout une construction négative, c’est à dire qu’elle ne trouve d’épaisseur que dans le rejet violent des représentations minoritaires (non heteronormées, racisées, transnationales).

La représentation est toujours une violence pour celles et ceux qui sont representés. C’est notamment le cas de la fameuse tolérance néolibérale et des bons sentiments de la gauche institutionnelle. Meloni, en bonne « postfasciste », fait un pas de plus. Les objets de ses représentations odieuses doivent disparaître, ce qui, dans le cas des réfugiés, doit signifier simplement mourir.

Les réfugiés cristallisent la haine du pouvoir à l’égard de toute altérité. Procédé relativement aisé à cerner : l’invention d’un peuple d’abord, puis sa fragmentation arbitraire, avec, d’un côté, la figure du bon citoyen, obéissant, travailleur, honnête, et de l’autre, une figure d’altérité niée en tant que sujet réel, et représentée sous les traits grotesques de l’envahisseur.

Ainsi que le fait remarquer très justement Maurizio Ambrosini [1], l’immigration par voie maritime représente à peu près 60 000 réfugiés par an, tandis que l’immigration intra-européenne se situe cette année autour des 150 000 réfugiés. Distorsion de la réalité, donc. Mais accroissement bien réel de la violence exercée à l’encontre des réfugiés les plus précaires, ceux qui arrivent par bateau, dans des conditions innommables.

Autre élément discursif, et ayant malheureusement trouvé un écho dans les populations d’Italie : l’idée que l’Italie serait une nation abandonnée, condamnée à prendre en charge des millions de migrants, tandis que la France et l’Allemagne s’en laveraient les mains. Une fois encore, factuellement, c’est faux : la France et l’Allemagne reçoivent en moyenne 100 000 demandes d’asile par an, contre 43 000 en 2021 pour l’Italie.

S’il est parfaitement légitime de croire en un accroissement prochain de la répression à l’égard des réfugiés, cela ne doit pourtant pas nous laisser croire que Giorgia Meloni agirait en rupture avec les institutions européennes. Non : l’union européenne organise minutieusement un massacre à ses frontières, et cela depuis des années. Et quand ce n’est pas à ses frontières, c’est sur son territoire que l’UE établit des camps de concentration, qu’elle fiche, qu’elle réprime, qu’elle incarcère et qu’elle assassine des êtres coupables d’avoir fui la guerre ou des conditions économiques que les nations européennes ont pourtant contribué à façonner. Ce qui va évoluer, c’est que l’Union européenne pourra poursuivre sa politique criminelle, et ce tout en se dédouanant de toute responsabilité morale, en la faisant porter à Meloni, Orban & consort, le camp du mal.

Autre cible privilégiée de Fratelli d’Italia et de sa représentante : les « lobbies » LGBT.

Accusés de porter atteinte à la civilisation chrétienne et européenne, en oeuvrant pour une transformation du Droit institué et des valeurs fondamentales de l’Occident, les L-G-B-T, dit-elle, en appuyant sur chacune des lettres avec le mépris traditionnel du dominant à l’égard de toute forme de vie spécifique qui cherche simplement à se défendre, seraient en train de massacrer les fondements ontologiques qui font du peuple italien ce qu’il est.

Mais le peuple italien n’est rien qu’un agglomérat d’individualités éparses, et, parmi elles, se logent des lesbiennes, des gays, des trans, un fait que la Meloni réfute, arguant que ce sont les nouvelles valeurs progressistes qui auraient généré ses « nouvelles identités », oubliant par la même que, derrière ces pseudo-identités, il y a des êtres de chairs qui subissent un mépris ordinaire que le sexisme, l’homophobie, la transphobie d’État non seulement légitime mais justifie.

Il est à craindre que la répression, ici également, s’accroisse à l’égard des manifestations culturelles et politiques de ces formes de vie spécifiques. Mais cela ne commencera pas avec Meloni, une fois encore, les centres sociaux LGBT, de Bologne ou d’ailleurs, subissent déjà une répression marquée depuis bien des années.

Ultime cible de Meloni : la « gauche ».

Une fois encore, avec la Meloni, le fantasme a supplanté le réel. À l’entendre, la gauche radicale gouvernerait l’Italie depuis 30 ans. Précisons pourtant que depuis la fin de règne de Berlusconi, maillon faible de la coalition menée par la cheffe de Fratelli d’Italia, et depuis la nomination en 2011 de Mario Monti à la tête du gouvernement italien, l’opposition populiste, en ses accents plus ou moins autocratiques, s’est considérablement renforcée, jusqu’à arriver au pouvoir sous des formes improbables et opportunistes. Ainsi, après les Letta, Renzi, Gentiloni, représentants plus ou moins libéraux d’un Parti Démocrate qui n’a plus rien d’un « parti de gauche », puis la première victoire du populisme hybride, confus, raciste, alliance opportune de l’extrême-droite de Salvini et du Mouvement 5 étoiles, puis sa recomposition autour d’un axe M5S/Parti Démocrate, le néolibéralisme technocratique de Bruxelles est revenu au pouvoir sous les traits de Mario Draghi, dans le cadre d’une coalition qui a réuni tous les partis d’Italie, du centre-gauche à l’extrême-droite.

Ainsi, le populisme, à l’accent plus ou moins fasciste, ou plus ou moins social, et le neolibéralisme technocratique, se nourrissent l’un l’autre, de façon à constituer les deux faces d’un même pouvoir qui gouverne l’Italie depuis des décennies.

Le coup tactique de Meloni fut évidemment, l’année passée, d’être l’unique représentante d’un parti institutionnel à refuser une coalition sous la figure tutélaire de l’ancien Président de la BCE, ce qui lui permit de faire figure d’irréductible, incarnant seule la véritable opposition à « toute la classe politique ».

C’est ignorer pourtant que sa coalition se compose également de Berlusconi, neuf ans Président du conseil des ministres, et de Salvini, ministre de l’intérieur sous le premier gouvernement Conte. Mais le Spectacle politique n’a pas de mémoire.

À vrai dire, Meloni, toute « postfasciste » qu’elle soit, incarne la synthèse parfaite du néolibéralisme technocratique et du populisme le plus répugnant, l’unification, sous l’apparat de la nouveauté, de ces deux tendances qui gouvernent déjà l’Italie depuis tant d’années.

Pour comprendre ce que signifie cette distorsion de la réalité du point de vue de l’Italie et de son histoire, il faut dire deux mots de l’histoire du postfascisme italien, de ses mutations, de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas.

Le terme, d’abord : « postfascisme » désigne un héritage fasciste postérieur à la chute de Mussolini. Ce fut le MSI d’abord, avant que la « flamme » ne soit reconduite sur les logos d’Alliance Nazionale, puis de Fratelli d’Italia. Du point de vue d’un héritage purement symbolique, Meloni est donc bien l’héritière du « postfascisme » italien.

(Ajoutons : quelques franges extraparlementaires, myriade de petits groupuscules se revendiquant du fascisme, qui firent régner la terreur dans la rue dans les années 60-70 notamment, ou, plus récemment, Casa Pound, qui eut l’outrecuidance de se revendiquer du grand poète moderniste, alors que celui-ci fit très clairement acte de repentance.)

La stratégie consistant à adapter l’héritage fasciste aux normes de la démocratie bourgeoise, peut sembler contradictoire à quiconque ignore l’histoire institutionnelle et politique de l’Italie. En effet, le fascisme italien, bien que violemment répressif à l’égard de ses opposants, bien que participant à partir de 1938, et sous la tutelle allemande, à la persécution des juifs, puis, sous la République de Salò, à partir de 1943, à la déportation de milliers d’entre-eux, s’inscrivait pourtant toujours dans le cadre de la Monarchie constitutionnelle italienne.

Ajoutons également que la politique coloniale du régime mussolinien perpétuait par exemple la politique coloniale de la Monarchie libérale, menant ainsi une guerre atroce (avec première utilisation d’arme chimique) en Éthiopie.

Cette continuité pourrait nous étonner au regard de l’imaginaire historique que nous avons communément du fascisme. En effet, Hitler a bien opéré une rupture constitutionnelle, s’attribuant les pleins pouvoirs, bouleversant les normes juridiques et institutionnelles de la République de Weimar, etc. Et il avait beau engager toute la nation dans le crépuscule de l’histoire européenne, nul n’était en capacité de le destituer « par le haut ».

Quant à l’Italie fasciste, en 1943, constatant que Mussolini et son allié allemand étaient en train de perdre la guerre, Vittorio-Emanuele III ne se priva pas de le destituer. Il en avait le pouvoir, et cela lui permettait de sauver la face, lui qui l’avait nommé puis reconduit à la tête du gouvernement italien durant 20 ans.

Après la période fasciste, un changement de régime verra le jour, avec l’abolition de la Monarchie constitutionnelle et l’avènement de la République italienne — qui inscrira dans sa constitution le principe fondateur de l’ « antifascisme ».

Mais les oripeaux d’un régime n’en reflètent pas nécessairement sa nature profonde. Et outre cette rupture constitutionnelle, outre l’antifascisme de façade, il y aura une véritable continuité quant à la nature de classe de la bourgeoisie dirigeante. Ainsi, la Démocratie chrétienne, qui régnera sur l’Italie pendant quarante ans, le fera avec toutes les armes de la terreur, de la manipulation idéologique, et ce au service du néocapitalisme américain et de la bourgeoisie nationale italienne.

Elle perpétuera également un « colonialisme de l’intérieur » à l’égard des minorités opprimées, le prolongement, en somme, de la politique coloniale italienne de la première partie du vingtième siècle.

Quant à la nature institutionnelle du régime, certes, aujourd’hui, le Roi a été remplacé par un Président de la République, qui est essentiellement un garant des institutions, chargé de nommer le Président du Conseil des ministres relativement aux résultats des élections législatives, mais la Monarchie constitutionnelle et la nouvelle République italienne ont conservé un mode de fonctionnement analogue : régime parlementaire, désignation du chef de gouvernement par une figure d’autorité symbolique, centralisme d’État avec des administrations régionales dépendantes économiquement, peu autonomes politiquement, etc.

Ajoutons : en Italie — contrairement à la France et à l’Allemagne —, il n’y eut pas de rupture du point de vue de la morale collective sur la question du fascisme. Autrement dit : cela ne produit pas le même effet de sidération d’entendre quelqu’un se dire fasciste et regretter même publiquement le temps glorieux de Mussolini, que ce soit au coeur de la Barbagia ou dans un faubourg de Rome, ou que ce soit à la table d’un café à Paris ou dans un bar de Berlin.

Il est admis que le fascisme n’est qu’une séquence historique donnée de l’Histoire italienne. Cela appartient à l’histoire intellectuelle française et allemande d’avoir fondu les « extrêmes » dans des catégories efficaces sur le plan idéologique, mais peu opérantes d’un point de vue scientifique. C’est qu’il s’agissait de justifier la démocratie libérale en tant que seul régime possible nous garantissant un minimum de liberté civique, la propriété privée, la liberté de consommer et d’entreprendre. C’est ainsi que le nazisme, le fascisme, le stalinisme, malgré leurs spécificités, furent subsumés sous une catégorie abstraite : le « totalitarisme ».

Précisons également que la responsabilité génocidaire des États français et allemands est infiniment plus grande que celle de l’Italie fasciste de Mussolini.

C’est à partir de 1943, c’est-à-dire après la destitution de Mussolini par le Roi d’Italie, que le fascisme italien, dans le cadre de la République fantoche de Salò, contribuera à envoyer 8 000 juifs à la mort. Bien que répressif à l’égard des juifs à partir de 1938, l’État italien ne peut pas être considéré comme portant le même degré de responsabilité que l’État français qui participa activement dès 1942 à la déportation de 75 721 juifs, dont l’immense majorité mourut dans les camps.

Occupé à faire la leçon à l’Italie fasciste et aux totalitarismes de tout bord, il fallu attendre 1995 pour que l’État français reconnaisse sa responsabilité dans ces meurtres de masses. Ce qui n’est pas aisé du point de vue d’« un pays de résistants ».

Avec l’élection de Meloni, quelques groupuscules identitaires se sentiront pousser des ailes, et le racisme ordinaire va sans doute prendre un essor nouveau en Italie, mais qu’on se le dise, le « postfascisme », comme son préfixe l’indique, c’est après le fascisme, ce n’est plus le fascisme. Allons plus loin : le fascisme, sous la forme qu’il prit entre 1922 et 1943 en Italie, ne reviendra plus. Les conditions matérielles, historiques et sociales d’aujourd’hui n’ont absolument rien à voir avec celles d’il y a 100 ans.

Mais ceci n’est pas un motif d’espérance. Car le nouveau fascisme est déjà là. Et il n’a pas attendu Meloni pour gouverner l’Italie. Le vrai fascisme, c’est la destruction méthodique du monde naturel et humain, des cultures spécifiques, la sous-prolétarisation et la relégations des populations surnuméraires au regard des exigences de la production et des échanges, la concentration et la mise à mort de milliers de réfugiés, chaque année, aux frontières terrestres de l’Union européenne, en Méditerranée, en raison d’une politique qui est conduite autant par Orban que par Macron, deux figures à priori contradictoires d’un même pouvoir néocapitaliste.

Meloni, elle, s’inscrit dans une stratégie de l’union des droites, analogue à celle de Zemmour en France, et cela n’a rien d’original, surtout dans le cadre d’un régime parlementaire qui implique de se constituer en coalition afin de conquérir le pouvoir. Et si elle ne cache pas son admiration pour Orban, elle ne va pas jusqu’à le suivre concernant son soutien à Poutine. On murmure qu’elle aurait tiré une leçon de la déconfiture de Zemmour aux dernières élections françaises, lui qui martèle que c’est la guerre en Ukraine qui lui aurait fait perdre la présidence.

On s’étonne qu’elle soit si docile à l’égard des institutions européennes, pourtant cela n’a rien d’étonnant, l’extrême-droite italienne, depuis la seconde guerre, ne propose aucune véritable rupture, ni institutionnelle ni politique, mais seulement un accroissement de violence déjà existante à l’égard des pauvres et des minorités.

(Pour être précis : il y a bien eu, en Italie, à la fin des années 60, une volonté néofasciste de prise de pouvoir par la force, mais celle-ci n’était déjà que l’instrument de la Démocratie chrétienne en vue de désamorcer les espérances révolutionnaires de la classe ouvrière et de la jeunesse militante. Les faits sont aujourd’hui établis : quiconque peut se renseigner sur la fameuse « stratégie de la tension » qui a conduit nombre de camarades en prison ou à la mort.)

Deux mesures sont emblématiques du projet de Meloni pour l’Italie : 1) la suppression du revenu citoyen, instauré récemment par le M5S, et qui va donc perpétuer une politique de sous-prolétarisation des populations non qualifiées ; 2) une politique d’hyper libéralisation de l’économie consistant notamment à faire de l’Italie un supermarché à ciel ouvert.

Ainsi, le destin italien, plus que jamais, est d’épouser la cause de sa ruine : tourisme de masse et folklore nationaliste.

En frappant ainsi les minorités et les plus pauvres, Meloni détourne l’attention de la nature profonde de sa politique. Ce qui ne signifie pas que la répression ne sera pas féroce à l’égard des réfugiés, des minorités LGBT, des gauchistes. Cela signifie seulement que la répression est déjà féroce et qu’elle ne fera que s’accentuer. Et que toutes les italiennes et tous les italiens en paieront les conséquences.

Le corps de l’État, c’est sa puissance policière, il est visible en tant que main d’oeuvre servile et militarisée, et toujours au service du néocapitalisme. C’est afin de masquer cette inféodation de l’État au Capital, qu’un nom nouveau émerge régulièrement, et ce afin d’offrir une coloration nouvelle au signifiant-vide de la politique institutionnelle.

N’empêche que l’État moderne est en crise permanente depuis son avènement, et précisément parce que son corps réel fait défaut. Que furent le fascisme et le nazisme, si ce n’est une tentative de donner un corps à l’État, en misant sur la constitution d’un socle identitaire fondé sur la stigmatisation et l’élimination de toute altérité, ethnique ou politique.

En dehors des grandes séquences de deuil national, où une commisération raciste se fait jour, l’État est toujours contesté : qu’il s’agisse d’une contestation droitière, axé sur l’oppression par l’impôt ou la condamnation de l’argent gaspillé pour nourrir les fameux « assistés » ; ou d’une contestation « de gauche » visant la précarité des services publics, les structures de l’ordre, etc. Les gilets jaunes, en France, manifestèrent de façon radicale cette contestation de l’Etat en tant que dispositif de contrôle et de gestion des populations du point de vue des intérêts du grand Capital. Mais ajoutons également : la multiplication et le foisonnement des expériences de vie alternatives et contestataires qui affirment chaque jour leur absence de foi dans le caractère salvateur de l’État bourgeois, quant à sa volonté et à sa capacité de résolution des problématiques sociales et écologiques notamment.

Un « nom » comme celui de Meloni, avec tout cet effort marketing qui tend à lui donner un « corps », n’a pour unique fonction que de tenter de pallier à la crise de l’État moderne, dont le Capitalisme dépend, et ce afin de « pacifier » les rapports de production, d’échange et de consommation, de maintenir ainsi les conditions de son déploiement infini et de la colonisation des cultures et des territoires que ce déploiement induit.

Mais ne nous y trompons pas : si l’identitarisme outrancier de Meloni accuse l’altérité, et contribuera bien sûr à accroître la violence systémique sur des minorités déjà opprimées, il est également le symptôme d’un vacillement des structures de pouvoir. Toute la constellation de valeurs, d’espérances, de certitudes, dont se dotait le pouvoir afin de se justifier et d’asseoir sa domination sur nos corps et sur nos esprits a perdu de son aura. Nous n’y croyons plus. Et nous sommes de plus en plus nombreux à déserter. Ce pour quoi il faut attaquer les déserteurs en accroissant les mécanismes de contrôle et de répression.

Ne gaspillons plus nos forces à lutter contre le fascisme historique, alors que le véritable ennemi est absolument partout, mais qu’il ne se confond aucunement avec Macron ou Meloni, qui ne sont que des « noms » ajustés aux nécessités tactiques du moment.

Le nouveau fascisme qui adviendra, disait Pasolini, portera le nom d’antifascisme. C’est déjà le cas. Meloni produit une articulation inédite entre un vieux signifiant politique et l’antifascisme idéologique de Bruxelles. Elle aura eu le mérite d’abattre un épouvantail, ce qui, nous l’espérons, nous fera gagner en lucidité.

Où est le véritable corps du pouvoir ?

En tant que force productive et en tant que consommateur de biens et de services, doublement donc, le corps du Capital, c’est nous. Ce pour quoi il est si difficile d’en envisager l’abolition. Ce pourquoi il est si difficile de mener un combat efficace contre les structures de pouvoir lorsque ces dernières ne dépendent pas directement de l’État.

Le nouveau fascisme inscrit un certain nombre de normes et de réflexes dans nos corps et dans nos pensées. Par conséquent, le militant anticapitaliste ne peut plus se permettre de mobiliser une théorie comme bloc invariant, et de suivre une ligne. Il doit penser et agir de façon nouvelle. La lutte, aujourd’hui, doit reconquérir une part de positivité, une part de joie, qui lui fait tant défaut :

Je crois que la gauche radicale a souvent échoué à attirer les gens par son manque d’attention à la dimension reproductive de notre travail politique — les repas pris en commun, les chansons qui renforcent notre sentiment d’être un sujet collectif et les relations affectives que nous développons entre nous [2].

Il s’agit non seulement de nous défendre, de contre-attaquer, mais également de déployer des corps collectifs, solidaires, ancrés, ouverts. C’est la façon la plus juste et la plus concrète d’attaquer le règne de la Marchandise en son coeur, c’est-à-dire également en nous-mêmes, de défaire ainsi le noeud de nos rapports réifiés et réifiants au monde, de construire un autre ethos en lieu et place de leur Morale discriminante et mesquine.

Ce nouveau fascisme, Foucault en esquisse les grands traits dans un petit texte opératoire :

…non seulement le fascisme historique de Hitler et Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite [3].

Et d’énumérer quelques principes à une Introduction à la vie non fasciste :

— libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante ;

— faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale ;

— affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade [4] ;

— n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire ;

— n’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;

— n’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation » ;

— ne tombez pas amoureux du pouvoir [5].

Il faudra se défendre, contre-attaquer, par tous les moyens dont nous disposons. Et nous ne le ferons pas seuls. Nous ne pouvons nous satisfaire d’une agrégation d’individualités dispersées, éparses, impuissantes.

Il faudra construire des espaces conviviaux de pensée collective, de partage et de lutte.

Il faudra consolider nos capacités d’autonomie sur le plan alimentaire, énergétique, construire les conditions d’une sécession véritable — cette sécession qui n’est pas un repli, qui est la condition d’un monde libéré de la tutelle de l’État et du Capital.

Avec l’élection de Meloni, plus que jamais, nous comprenons la nécessité d’un nouvel Internationalisme des luttes et des expériences de vie autonomes et contestataires.

Afin de déterminer notre agenda de lutte, il suffira de lever les yeux sur les premières victimes du pouvoir néolibéral et ultra conservateur de Meloni & consort : les réfugiés, les pauvres, les assistés, les moins-que-rien — c’est-à-dire : des corps que le capitalisme cherche à classer, à exclure, ou à éradiquer.

Par conséquent, l’élection de Meloni ne change pas la nature de notre lutte, elle ne fait qu’accroître les mécanismes de contrôle et de répression d’un état néolibéral dont la fonction est d’administrer nos vies afin de les soumettre aux rapports de production et d’échange.

À nous d’y opposer un communisme déjà existant. Que nous devrons apprendre à libérer de nos propres entraves. Pour le rendre plus tangible et plus réel que jamais.

Ne succombons pas à l’indignation : elle ne sert qu’à maintenir l’état de sidération induit par le Spectacle politique.

Quant aux théories complotistes, qui imprègnent trop souvent les consciences de certains camarades, rappelons qu’elles ne font que nous distancier d’une réalité que nous devons essayer de comprendre et de nous approprier, afin de la transformer, de l’organiser autrement.

Le monde, c’est « nous ».

Ce « nous » en suspension, qui n’est ni achevé, ni déjà constitué. Qui se constitue sans cesse en constellations de corps collectifs et de gestes, ancrés dans la matérialité des rapports de classes et de dominations.

« Nous », qui ne nous résumerons jamais à une poignée de grandes femmes ou de grands hommes faisant l’Histoire.

« Nous », qui sommes des forces de travail et d’errance, maintenues à grand renfort de normes intériorisées, de conformisme et de terreur, sous la mainmise du Capital, de l’État, et de la société bourgeoise qu’ils induisent.

« Nous », qui sommes sommés de transformer la réalité à partir de conditions naturelles, sociales, historiques que nous n’avons pas choisies et dont nous avons pourtant héritées.

« Nous », qui n’avons pas une importance plus grande que ceux qui ont lutté et que ceux qui lutteront.

« Nous », qui devons seulement apprendre à reconnaître notre mission historique, avec humilité et courage, et engager nos forces dans la destitution de ces noms et de ces corps qui nous gouvernent.

Aux gesticulations, aux palabres, aux outrances qui accompagnent le retour de la Flamme à la tête du gouvernement italien, nous opposons donc un mot d’ordre qui n’a rien d’original, et auquel nous espérons apporter un contenu de plus en plus concret et de plus en plus joyeux, dans les temps obscurs qui s’annoncent :

Organisons-nous pour nous défendre.
Organisons-nous pour survivre.
Organisons-nous pour mieux vivre.
Organisons-nous pour vivre, tout simplement.
Organisons-nous.

Nous sommes ouverts à la rencontre, au partage, à la confrontation, à la différence : [email protected]

Quelques articles en langue italienne :

https://www.machina-deriveapprodi.com/post/giorgia-meloni-e-l-album-di-famiglia-del-femminismo

https://www.machina-deriveapprodi.com/post/hanno-ragione-le-spice-girls?fbclid=IwAR1ra-p6U8xj1gOPSmSfFcbrujy5DhVK1CsswqtOoJAzLHdBRM4ZFmS3qbo

https://www.essenziale.it/notizie/ida-dominijanni/2022/09/26/per-chi-brucia-quella-fiamma-elezioni-2022

https://www.dinamopress.it/news/meloni-non-e-certo-transfemminista/

https://www.dinamopress.it/news/la-tempesta-imperfetta/

https://not.neroeditions.com/padri-figlie-e-fratelli-ditalia/




Source: Lundi.am