La manifestation des Gilets Jaunes

Au départ de Bercy à 11h30, un petit millier de manifestant·es portant pour la plupart fièrement le gilet jaune est rejoint par un cortège de plusieurs centaines d’étudiant·es et de travailleureuses en grève. Tout ce petit monde s’élance sur un parcours de plusieurs kilomètres, en direction de la porte de Versailles. Les slogans et les chants sont habituels : « On est là », « Ah ah, anti, anticapitaliste », « Et la rue elle est à qui ? », « Lalala lala lala les Gilets Jaunes ». Le cortège s’épaissit progressivement et rassemble bientôt plusieurs milliers de personnes, encadrées de près par des CRS et des gendarmes mobiles. Ce sont eux qui dictent le rythme de la marche et imposent des arrêts sans que l’on comprenne leur logique (mais ce n’est pas une surprise avec les flics).



Un de ces arrêt a lieu sur le boulevard Arago, devant la prison de la Santé. Spontanément, une solidarité se crée entre celleux derrière les barreaux et celleux dans la rue : « Libérez nos camarades » (« sauf Balkany », ajoute quelqu’un), « Les prisons au feu, les matons au milieu », « Tout le monde déteste la prison ». Les poings levés sont nombreux de part et d’autre du mur.

Arrivé vers Montparnasse, au croisement de l’avenue du Maine et des rues Jean Zay et Froidevaux, le cortège tente de sortir du parcours déclaré pour rejoindre la manifestation contre la précarité qui part au même moment de la gare. Les gendarmes et les CRS ne comptent pas ouvrir les deux cent mètres qui permettraient la convergence et barrent de plusieurs lignes et avec leurs camionnettes l’avenue du Maine. On tente de forcer le passage, mais ils répondent à coup de gaz lacrymogènes et de grenades de désencerclement. Derrière nous, un car approche : c’est un car de la CGT, rempli de manifestants qui se rendent à Montparnasse. Comme il s’avance pour franchir le cordon de CRS, nous tentons de nous faufiler à sa suite, mais les CRS l’encadrent et nous empêchent d’avancer, de nouveau à coups de grenades. De nouvelles compagnies et les voltigeurs arrivent en renfort.



Finalement, le cortège reprend le parcours initial à travers les cités du sud parisien. Aux fenêtres, les habitant·es lèvent le poing et agitent des gilets jaunes. Les tensions avec les flics sont constantes, le gaz sature l’air. Nous arrivons enfin sur les boulevard des Maréchaux vers 15h30. Mais les flics ne comptent pas nous laisser partir aussi facilement : un peu avant la porte de Versailles, la ligne de CRS qui ouvre la marche s’arrête, décrète la fin de la manifestation et ordonne la dispersion. Sauf qu’une autre ligne de CRS ferme l’arrière du cortège, et la seule rue qui aurait pu servir d’issue est vite bloquée par d’autres CRS. Leur but est évidemment de nous retenir pour nous empêcher de rejoindre l’autre manifestation ou l’action aux Halles à 17h. Heureusement, les habitant·es de la cité voisine nous ouvrent les grilles et nous préviennent des issues qui ne sont pas occupées par des flics. Seul un vieux macroniste fait de la résistance, quelqu’un·e lui lance « Nous ne sommes pas dans le même camp, madame ».

L’action aux Halles

Nous rejoignons les Halles un peu après 17h. Sur place, tout semble normal, à part quelques camionnettes de la gendarmerie stationnées devant l’entrée principale. En regardant bien, on voit pourtant parmi les consommateurices des visages familiers, et en tendant l’oreille, on reconnaît des chants sifflés innocemment.

À 17h30, le premier « On est là » fuse : un groupe est descendu dans la cour en bas des Halles et commence à chanter. La foule restée en haut lui répond. Les quelques patrouilles de CRS et de baqueux sont dépassées : avec l’écho, impossible de savoir précisément qui chante et d’où vient la clameur, d’autant que de nombreux·euses passant·es reprennent à leur tour les chants. « Ah ah, anti, anticapitaliste ! » « Travaille, consomme, et ferme ta gueule ! »

Le centre commercial ferme ses portes en même temps qu’arrivent plusieurs compagnies de CRS qui bouclent tous les accès, sous les huées ou aux cris de « Tout le monde déteste la police », « Police nationale, milice du capital », « Flics, violeurs, assassins ».



Les plusieurs milliers de personnes présentes partent ensuite en manifestation dans les rues autour. Plusieurs cortèges se forment, et impossible de décrire précisément leurs parcours : chaque décision se prend dans l’instant selon la configuration des lieux. Tout le quartier du Marais est traversé de manifestant·es scandant « Travaille, consomme, et ferme ta gueule », « On est là », « Siamo tutti antifascisti », « Révolution », bloquant la circulation à l’aide de poubelles et de trottinettes électriques (n’oubliez pas de barrer leur QR code avant de les jeter au sol !), sous les regards ébahis des consommateurices en terrasse. Quand un cortège se fait disperser par des CRS (étonnamment, les voltigeurs ne semblent pas de la partie), ses participant·es se retrouvent autour des Halles pour en reformer un nouveau.

À un moment, vers 19h, les CRS ont tenté de ceinturer le jardin derrière les Halles. Trois enfants d’à peine dix ans, racisés, jouent fascinés près d’une poubelle où un feu a été allumé un peu avant. Les flics s’approchent violemment d’eux, et en projettent un au sol après l’avoir frappé. « Ça t’apprendra à foutre le feu » lui lance un keuf. Les enfants s’enfuient sous les vivats d’un vieux macroniste à vélo qui crie qu’ils n’ont rien à faire dehors aussi tard. Malheureusement nous n’avons pas eu le temps de filmer la scène, si quelqu’un·e dans les parages en a gardé une trace c’est important de la partager !

Après une autre démbulation dans le quartier, un groupe se reconstitue vers 20h30 devant la fontaine des Innocents. Même si l’heure est à la pause, le passage d’un kangoo policier esseulé ravive l’ardeur. Il se fait brièvement attaquer avant que le cortège ne reparte dans les petites rues. Nous nous faisons disperser une dernière fois vers 21h, et des camarades décident de se rendre à Bastille en soutien à des camarades interpellés.

Bilan de la journée

Si la convergence des manifestations des gilets jaunes et des précaires n’a pas pu se faire, il faut reconnaître que le rituel de la marche du samedi, dans la mesure où il est largement encadré et emmené par les flics, passant dans des rues désertes, n’a plus beaucoup de portée subversive ou politique. Certain·es objecteront que le cadre déclaré assure une sécurité à celleux qui ne veulent ou ne peuvent pas participer à des actions plus radicales, mais il est temps de le reconnaître : on n’est pas en sécurité entre deux cordons de flics. Les attaques contre le cortège sont constantes.

Au contraire, comme au 16 novembre, l’action aux Halles est beaucoup plus intéressantes : mélangé·es à la foule anonyme, la répression ne peut plus s’exercer impunément. De fait, ce soir-là, il n’y aura eu que très peu de tirs de grenades : comment, pour les flics, distinguer une foule qui s’enfuit parce qu’elle a peur, d’un cortège qui reflue pour ne pas se faire embarquer ? Nous devons continuer ces modes d’actions bien plus efficaces : s’ils tiennent à maintenir l’ordre à tout prix, ils devront fermer le quartier Halles à chaque appel, ce qui est exactement notre but.


Article publié le 09 Déc 2019 sur Paris-luttes.info