Par Etienne Savoye {JPEG}

« Dans cette affaire, lĂąchera l’avocate des policiers pendant l’audience d’appel, tout est question d’angle de vue. Â» C’est assez vrai. Il n’y a qu’à voir, par exemple, le titre de l’article que le site de C-News consacre Ă  l’affaire : « Agression de policiers : condamnation confirmĂ©e en appel pour deux Gilets jaunes Â». Des policiers agressĂ©s ? Les deux manifestants assurent qu’ils ne savaient pas qu’ils s’en prenaient Ă  des flics. Ils expliquent qu’à l’instant des faits, ils voulaient seulement dĂ©fendre un Gilet jaune agressĂ© par des hommes en civil.

D’abord, le contexte. Ce 8 dĂ©cembre 2018, les Gilets jaunes en sont Ă  leur quatriĂšme acte. AprĂšs un temps d’expectative, de nombreux militants de gauche ont rejoint le mouvement. Des revendications sociales plus larges commencent Ă  supplanter les initiales dolĂ©ances d’automobilistes. DĂ©bordĂ©es par l’énergie Ă©meutiĂšre qui s’est manifestĂ©e çà et lĂ , les autoritĂ©s ont fait le pari de la rĂ©pression fĂ©roce ; six jours plus tĂŽt Ă  Marseille, Zineb Redouane dĂ©cĂ©dait aprĂšs avoir reçu en pleine figure une grenade lacrymogĂšne Ă  la fenĂȘtre de son appartement [1].

Ce 8 dĂ©cembre 2018 donc, des Gilets jaunes bloquent un rond-point de la zone commerciale du plateau des Couleures, Ă  Valence (DrĂŽme). Vers midi, la police estime que la blague a assez durĂ©. Les agents chargent. Les fluos ripostent : des projectiles volent. Quelques minutes plus tard, sur un parking proche, deux policiers – dont le directeur dĂ©partemental de sĂ©curitĂ© publique – reconnaissent un des lanceurs de projectiles. HabillĂ©s en civil, ils tentent de l’interpeller. Mais le manifestant ne se laisse pas faire et les trois hommes se retrouvent au sol.

C’est Ă  ce moment-lĂ  qu’une quinzaine de Gilets jaunes, apercevant l’un des leurs se faire malmener par deux gugusses lambda, interviennent. Tout va trĂšs vite – 25 secondes Ă  peine. Des coups de pied et de poing sont Ă©changĂ©s ; les flics dĂ©gainent leur arme ; d’autres bleus arrivent en renfort et les fluos prennent la fuite.

Dans l’aprĂšs-midi, quatre personnes ayant participĂ© Ă  l’algarade sont arrĂȘtĂ©es – violemment – dans les rues du centre-ville, oĂč se dĂ©roule une marche pour le climat. Elles se retrouvent en garde Ă  vue, puis en dĂ©tention provisoire. Au bout de dix jours, elles ressortent. Juste le temps de se requinquer un peu, avant leur procĂšs de premiĂšre instance.

Le mercredi 26 dĂ©cembre 2018, Maria, Dylan, Tom et StĂ©phane font face Ă  leurs juges, au tribunal correctionnel de Valence [2]. Aucun des prĂ©venus n’a de casier judiciaire. Motif des poursuites ? « Violences en rĂ©union sur personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique Â». Les deux policiers se sont vu dĂ©livrer deux et trois jours d’ITT (interruption totale de travail). StĂ©phane a portĂ© trois coups, Tom et Dylan un chacun. Impossible de nier : une camĂ©ra de vidĂ©osurveillance a immortalisĂ© la scĂšne. Les images, cependant, ne permettent pas de savoir ce qui s’est passĂ© dans la tĂȘte des prĂ©venus. Qu’importe, le procureur a ses certitudes au sujet de StĂ©phane : « Monsieur Trouille, c’est le plus violent, avec un vrai projet : foutre en l’air du flic Â» ; « Il vient pour en dĂ©coudre… Â» ; « Il tabasse… Â» Maria, elle, n’a frappĂ© personne. Simplement, elle s’est emparĂ©e du bonnet d’un des deux pandores et l’a jetĂ© plus loin. Aux yeux du procureur, voilĂ  une faute impardonnable : « Le fait de prendre un bonnet Ă  un policier au sol constitue dĂ©jĂ  des violences. Â»

Au terme du dĂ©libĂ©rĂ©, les quatre prĂ©venus rĂ©coltent trois ans d’interdiction de manifester. Maria Ă©cope de neuf mois de prison, dont trois ferme. Dylan en prend dix, dont quatre ferme. Aucun des deux ne fera appel. Les deux autres, les plus lourdement condamnĂ©s, contesteront la peine : douze mois dont six ferme pour Tom, dix-huit mois dont douze ferme pour StĂ©phane.

Grenoble, un an et demi plus tard

Ce jeudi 4 juin 2020, StĂ©phane et Tom ont donc rendez-vous Ă  la cour d’appel de Grenoble. Le Covid-19 se faisant discret, les bars et les restaurants ont rouvert depuis deux jours, mais la justice n’est visiblement pas pressĂ©e de renouer avec un de ses principes essentiels : la publicitĂ© des audiences. Le tribunal demeure fermĂ© au public et les quelques dizaines de personnes venues soutenir les prĂ©venus resteront dehors.

Pourquoi avoir fait appel ? « Je ne savais pas que c’étaient des policiers Â», rĂ©pond Tom. Toute l’audience tournera autour de cette question : au dĂ©but de la bagarre, les deux Gilets jaunes avaient-ils conscience qu’ils s’en prenaient Ă  des pandores ? DĂšs lors, la circonstance aggravante de violences « sur personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique Â» tient-elle ?

À la maniĂšre qu’ils ont de mener leurs interrogatoires, on devine bien que les juges prĂ©supposent que les prĂ©venus savaient trĂšs bien Ă  qui ils avaient affaire. Curieusement, ce sont les policiers eux-mĂȘmes qui vont donner des Ă©lĂ©ments Ă  dĂ©charge. D’abord, le patron des flics de la DrĂŽme rappelle qu’il Ă©tait en civil : « Pour Ă©viter d’ĂȘtre identifiĂ© comme policier, j’[avais] mis un pull gris. Â» Puis il admet sans mal que dans la confusion, son brassard « police Â» a probablement glissĂ© – devenant ainsi beaucoup moins visible. Il reconnaĂźt Ă©galement qu’il n’a « pas eu le rĂ©flexe Â» de crier « Police ! Â». Autre Ă©lĂ©ment probant : « Rapidement, on s’est fait insulter, mais pas en tant que policiers. Â»

Comme en premiĂšre instance, les magistrats surinterprĂštent la vidĂ©o, pourtant confuse, zoomĂ©e et lointaine, ne permettant absolument pas de distinguer l’expression d’un visage : « On a l’impression que vous faites votre jogging, vous ĂȘtes trĂšs dĂ©tendu Â», s’entend ainsi dire StĂ©phane. Lequel donne sa version des faits : « J’observe une personne qui donne des coups Ă  d’autres [
]. Donc ma rĂ©action pour dĂ©samorcer cette bagarre, c’est de lui donner un coup pour qu’elle recule. C’était chaotique, spontanĂ©. Â» Tom, lui, indique qu’il a dĂ©cidĂ© d’intervenir quand il a vu un manifestant avec « le visage en sang Â».

En dĂ©fense, Me RaphaĂ«l Kempf montre au deuxiĂšme agent de police un extrait de la vidĂ©o oĂč on ne voit pas son brassard. Et il lui demande : « Est-ce que c’est possible qu’il ne soit pas visible ? Â» La prĂ©sidente du tribunal intervient : « Ă‡a n’est pas une question. Comment voulez-vous qu’il rĂ©ponde Ă  ce type de question ? Â» Me Kempf : « On leur demande si les manifestants savaient qu’ils Ă©taient policiers, je pose la question inverse
 Â» Le flic : « Oui c’est possible [que mon brassard ne soit pas visible], je suis en mouvement. Â»

L’avocate des policiers dramatise : « Ces faits ont Ă©tĂ© une dĂ©ferlante de violences. Â» SĂ»r que face Ă  quinze Gilets jaunes, les deux flics ont dĂ» flipper (et il est heureux qu’ils aient fait preuve de sang-froid en n’utilisant pas leurs armes), mais peut-on honnĂȘtement dire comme la bavarde que « cette dĂ©ferlante de coups est Ă  la limite du supportable Â» ? Si elle apprĂ©cie les excuses faites Ă  ses clients par les prĂ©venus, l’avocate n’en dĂ©mord pas : « Je suis certaine qu’ils savaient Ă  qui ils avaient affaire. Â»

La parole est au ministĂšre public, qui commence par un discours d’apaisement, rappelant qu’à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes, on a pu voir « des dĂ©rapages des deux cĂŽtĂ©s ; il y a des enquĂȘtes visant des fonctionnaires ayant abusĂ© de leur autoritĂ© Â». Mais lĂ , il s’agit de juger les manifestants : « Sur la vidĂ©o, on voit [le directeur dĂ©partemental de la sĂ©curitĂ© publique], il est au sol [
] ; Ă  cet instant-lĂ , on a l’impression que c’est la curĂ©e, l’hallali. Â» Pour que les agents « aient Ă©tĂ© reconnus comme policiers, aurait-il fallu qu’ils portent un gyrophare ? Â» Il demande la confirmation des peines.

L’avocate de Tom, Me Alice Becker, rappelle que le premier procĂšs avait eu lieu dans un contexte politique trĂšs tendu. Ne pouvant rĂ©clamer la relaxe, elle plaide une forte rĂ©duction de peine : « Je vous demanderai juste de revenir Ă  la raison, Ă  la matĂ©rialitĂ© des faits, Ă  savoir un coup de pied, dont il s’est excusĂ©. La peine il l’a dĂ©jĂ  eue, il a passĂ© dix jours en dĂ©tention provisoire. Â» Elle estime ensuite que la peine complĂ©mentaire d’interdiction de trois ans de manifester n’est pas lĂ©gale, car elle devrait ĂȘtre limitĂ©e dans l’espace.

Pour dĂ©fendre StĂ©phane, Me Kempf rappelle que la manifestation des Gilets jaunes se passait trĂšs bien, sans dĂ©bordement, « jusqu’à ce que la police dĂ©cide de la disperser Â». En ce qui concerne la circonstance aggravante de violences « sur personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique Â», il demande la relaxe – « ne serait-ce qu’au bĂ©nĂ©fice du doute Â». Sur le reste, il suggĂšre une peine de sursis, mais pas de ferme.

Et finalement


Le 2 juillet, la cour d’appel de Grenoble a rendu sa dĂ©cision. Tom, 24 ans, ramasse douze mois de bracelet Ă©lectronique, dont six ferme – sans inscription au casier judiciaire (B2), ce qui l’arrange bien puisque dans le cadre de son travail d’ouvrier du BTP, il lui arrive de devoir travailler sur des ouvrages sensibles, comme des barrages, oĂč un casier vierge est exigĂ©. Pour StĂ©phane, vidĂ©aste et reporter de 42 ans, ce sera dix-huit mois de bracelet, dont huit ferme. Les deux hommes Ă©copent Ă©galement de trois ans d’interdiction de manifester dans la rĂ©gion Auvergne-RhĂŽne-Alpes et Ă  Paris. Les verra-t-on bientĂŽt sur les pavĂ©s de Marseille, Lille, Nantes ou Montpellier ?

Clair RiviĂšre

Article publié le 10 Juil 2020 sur Cqfd-journal.org