Révolte populaire qui ne demande qu’à être canalisée par les forces de gauche pour certains. Insurrection poujadiste préfigurant un mouvement populiste pour d’autres. Pour sûr, les Gilets jaunes naviguent en eau trouble et à l’heure où ces lignes sont écrites, personne ne sait si la vague fluo peut nous emmener vers le meilleur. Ou vers le pire. Prenant son courage à deux pattes, le Chien rouge a traîné sur les Champs-Élysées le 24 novembre dernier. Retour en immersion sur cette manifestation surréaliste.

Dès la sortie de la rame de métro, l’air est saturé de gaz lacrymogènes. En haut de l’escalator, une poignée de Gilets jaunes scotchent tant bien que mal une pancarte « Ensemble on sera plus fort, on ira plus loin » sur une publicité pour le blockbuster américain Robin des bois.

Ça brûle sévère sur la place de l’Étoile en cette matinée du 24 novembre. Derrière une épaisse fumée noire, c’est à peine si l’on distingue l’imposant Arc de triomphe. Des barricades – des « barrages », disent les Gilets jaunes – de scooters et de trottinettes électriques en flamme libèrent une odeur âcre.

« Là-haut, ils se gavent »

Alors qu’un hélicoptère stationne au-dessus du quartier, des manifestants assis chantent La Marseillaise poing levé, agitant frénétiquement des drapeaux français. « Leurs systèmes nous exploitent, révoltez-vous », brandissent sur une pancarte deux Gilets jaunes. Regardant la scène hilare, Christian, la quarantaine, lance : « Je bosse comme un chien dans la logistique pour à peine 1 300 euros par mois. » Venant de Givry, en Saône-et-Loire, il ajoute : « Ma fin du mois se joue à la dizaine d’euros près. Là-haut, ils se gavent et moi avec ma femme, on est obligés de sucrer sur nos vacances ou les sorties avec nos deux enfants. » Sa compagne s’insurge : « Le peuple parisien doit venir manifester avec nous ! »

Depuis le Jura, le Pas-de-Calais ou le Cher, des hommes comme des femmes, des jeunes et des plus vieux – peu par contre sont issus de l’immigration – ont fait la route de nuit en bus pour être dès 8 h sur la capitale. Les corps sont usés, les visages cernés. « Je travaille depuis que j’ai l’âge de quinze ans, témoigne Patricia, tout droit débarquée de Carcassonne. Après vingt ans dans une cantine scolaire, je suis à la retraite depuis février. J’en ai pleuré quand ils m’ont annoncé que j’allais toucher à peine 900 euros par mois. »

« Macron démission ! »

Les pompiers déboulent sirène hurlante sur une des avenues menant à l’Arc de triomphe. Sous les applaudissements nourris des Gilets jaunes, ils éteignent une impressionnante barricade en feu. Quelques minutes plus tard, les flammes seront rallumées par ces mêmes manifestants. Sur la place de l’Étoile, les dossards fluo parviennent à faire masse. Une clameur anime régulièrement les Gilets jaunes : « Macron démission ! » Quatre d’entre eux posent fièrement avec une banderole – une des rares aperçues tout au long de la journée : « La France c’est 360 taxes. CRS, police, gendarmerie avec nous. Ce racket ne peut plus durer. » D’autres plaisantent gentiment avec les flics en faction devant la tombe du Soldat inconnu. Un quidam passe avec sa sono tonitruante Les Champs-Élysées de Joe Dassin tandis que des Gilets jaunes se prennent en selfie devant l’Arc. « Je suis fier d’être là, de montrer qu’en France, il y en a qui bossent dur et qui ne dépendent pas des aides sociales pour vivre », s’enthousiasme Karim, un quinquagénaire intérimaire de Toulouse. Un de ses voisins renchérit : « Moi je pourrais demander des aides, mais je ne le fais pas, j’ai ma dignité. »

Gilets déter’

Le cortège parvient enfin à débouler sur les Champs-Élysées. De très nombreux drapeaux bleu blanc rouge dépassent de cette vague jaune fluo. Aucun tract n’est distribué. Ici, ce sont les gilets qui servent d’écriteau. Chacun y va de sa rengaine ou de sa revendication. La majorité des slogans griffonnés fustige Macron et « les riches ». Les autres dossards vitupèrent contre les taxes, arborent des « A » anarchistes ou des doigts d’honneur, sans compter les obscénités contre Brigitte. Peu de requêtes autour de la bagnole ou du prix de l’essence finalement. Cette absence de banderoles fait qu’un drapeau royaliste ou une pancarte « Vote blanc reconnu = vraie démocratie » détonnent très vite au sein de la marée jaune.

La foule passe devant l’ambassade du Qatar et les pompeuses vitrines d’Apple, régulièrement épinglé pour ne pas payer suffisamment d’impôts en France, ou de Renault, dont le patron vient d’être inculpé au Japon pour fraude fiscale. Les quelques téméraires qui tenteront de briser ces devantures insolentes s’en verront empêchés par d’autres manifestants. Pourtant, très vite, des barricades de fortune s’embrasent de tous côtés. Un large barrage de barrières de chantier descend les Champs-Élysées au gré du terrain gagné sur la police. On entend scander « Les CRS avec nous ! » Face à l’armada des flics, les Gilets jaunes restent incroyablement déterminés. Une seule obsession parcourt ces derniers : rejoindre à tout prix le palais de l’Élysée à quelques encablures de là.

Fafs en embuscade

Les canons à eau sont de sortie et sous le déluge lacrymogène, les manifestants chantent à pleins poumons La Marseillaise. D’autres commencent à dépaver le boulevard. Les fachos de l’Action française ou de l’ex-Œuvre française en petite grappe, quelques hurluberlus de Civitas en soutane et un bas du front hurlant « On est chez nous ! » sont de sortie. Des habitués du cortège de tête du printemps dernier ou de la loi Travail également. Dans cette confusion des repères, aussi bien symboliques que politiques, au fur et à mesure que la police déploie son savoir-faire anti-émeute, la foule reprend plus en chœur « CRS Assassins » que l’hymne national.

En pleine frénésie de shopping à quelques semaines de Noël, il flotte comme un parfum d’émeute urbaine sur la prétenduement plus belle avenue du monde. Tandis qu’une équipe télévisée est expulsée sans ménagement de la manifestation, des Gilets jaunes improvisent des Facebook Live délirants mêlant colère noire et joie fluorescente. En bas de la clinquante avenue, au pied d’un énième barrage en feu, certains prennent les commandes d’un engin de chantier. Comme une allégorie de l’absence de figure de proue au mouvement, la nacelle de la machine s’élance vide, vers le ciel.

Jusque tard dans la soirée, les rues de ce quartier cossu, habituellement réservé aux touristes, sont émaillées de feux épars. Dans la nuit noire, un feu de palettes et de Vélib’ laisse entrevoir un slogan graffé sur un mur : « Ultra droite perdra ». Un vœu pieu pour cette si étrange journée ? En laissant les Champs-Élysées, une femme appelle son fils au téléphone : « Maman rentre à la maison mon chéri. Avec papa, on a passé une super journée ! »

Mickaël Correia

L’extrême droite se rhabille en jaune

Selon les autorités, 200 militants de l’extrême droite radicale étaient présents lors de la manifestation du 24 novembre sur les Champs-Élysées. Frédéric Jamet, figure des milieux ultranationalistes ou encore Hervé Ryssen, « essayiste » ouvertement antisémite et négationniste, se sont affichés au pied de l’Arc de triomphe.

Nombre de porte-parole des Gilets jaunes sont également issus des rangs de l’extrême droite. Éric Drouet, présenté comme chauffeur routier et reçu par le ministre de l’Environnement François de Rugy le 27 novembre dernier, a bien du mal à cacher sa haine anti-migrants et son complotisme sur les réseaux sociaux. Thomas Miralles, porte-parole autodésigné des Gilets jaunes à Perpignan, était pour sa part candidat FN aux municipales à Canet en 2014.

Benjamin Cauchy, qui se présentait comme représentant du mouvement à Toulouse sur les plateaux de RMC et BFM TV, a quant à lui été récemment rejeté par les Gilets jaunes pour ses accointances avec Debout La France. Enfin, l’organisateur autoproclamé de la contestation fluo à Limoges, Christophe Lechevallier, ancien du Modem, a rallié Marine Le Pen lors les présidentielles de 2017.