Novembre 25, 2020
Par CQFD
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Photo Serge D'Ignazio {JPEG}

« Est-ce que les Gilets jaunes vont rĂ©ussir Ă  changer la vie ? Une infirmiĂšre, songeuse : “En tout cas ils ont changĂ© ma vie.” Â»

(Le Monde, dĂ©cembre 2018)

À la lecture des premiers chapitres, cette Ă©trange sensation : la distance. Comme si les faits exposĂ©s remontaient Ă  une bonne dĂ©cennie. Comme s’ils Ă©taient inimaginables dans la France masquĂ©e de cette fin septembre 2020, rĂ©solument rembarquĂ©e dans les dĂ©bats de fond de poubelle sur le voile et « l’ensau vagement Â» de la sociĂ©tĂ©.

Plus que la distance, mĂȘme, l’in crĂ©dulitĂ©. Cela s’est-il vraiment passĂ©  ? Y a-t-il bien eu quelques mois, aprĂšs le 17 novembre 2018, oĂč la France entiĂšre s’est embrasĂ©e, des villes aux ronds-points, des rues de Toulouse et de Paris aux bleds comme Pouzin, 2 800 habitants et des brouettes, secouĂ©s d’une fiĂšvre Ă©meutiĂšre ? Et « l’humiliation de la police Â» le 1er dĂ©cembre, les Champs en flammes, la neutralisation de 75 % du parc de radars, la mise Ă  sac de la gendarmerie du pĂ©age de Narbonne par des fiers-Ă -bras gueulant « C’est qui le patron  ? Â», les blocages monstres, les ronds-points partout insurgĂ©s, Macron revenant d’Argentine blafard pour apprendre que c’était moins une ? Tout ça semble relever du beau rĂȘve, de la divine surprise fantasmĂ©e.

Et c’est lĂ  le premier mĂ©rite du bouquin rĂ©cemment sorti par les Ă©ditions Niet, Ɠuvre du bien nommĂ© collectif Ahou ahou ahou [1], La rĂ©volte des Gilets jaunes – histoire d’une lutte des classes : il remet en tĂȘte des Ă©pisodes Ă  la portĂ©e politique essentielle, occultĂ©s depuis par une crise sanitaire qui semble avoir Ă©teint les derniĂšres braises de l’incendie en mode Canadair-Covid. Vivant, bien Ă©crit, basĂ© Ă  la fois sur du vĂ©cu et de la documentation, entre chroniques de lutte et analyses en surplomb, l’ouvrage rappelle simplement ce qui a Ă©tĂ©, ce qui s’est construit et ce qui a durablement imprĂ©gnĂ© l’esprit de tant de gilets rĂ©voltĂ©s.

Vertiges de la meute

Les quatre loups du collectif, tous militants de longue date, tous impliquĂ©s dans le mouvement jaune, n’ont pas attendu qu’il s’évapore pour envisager d’en conter l’histoire. DispersĂ©s gĂ©ographiquement – l’un en rĂ©gion parisienne, l’autre dans une grande ville du Sud-Est, etc. –, ils ont vite compris qu’un boulever sement Ă©tait en cours et qu’il fallait l’analyser. Pas simple :

« BientĂŽt, une sorte de vertige nous saisissait : quelle idĂ©e Ă©trange en effet que de vouloir dĂ©crire un mouvement qui dĂ©fiait la description, de vouloir analyser des pratiques, des actes, des formes politiques qui bien souvent s’y refusaient formellement, de vouloir mĂȘme faire l’histoire d’évĂ©nements qui se dĂ©ro baient Ă  toute chronologie, qui sans cesse semblaient s’achever et sans cesse renaissaient de leurs cendres, quoique toujours avec une dynamique autre, une direction nouvelle, un sens diffĂ©rent. Â»

Il y a eu en effet bien des strates, des Ă©tapes, des retournements : du surgissement du 17 novembre, que beaucoup regardaient en se pinçant le nez, aux massifs dĂ©bordements des 1er et 8 dĂ©cembre, en passant par la « gueule de bois Â» de la rĂ©pression et des cortĂšges toujours plus maigres. Mais le lent effilochement dĂ©crit ne doit pas faire oublier qu’il fut un temps oĂč la masse des Gilets jaunes a secouĂ© les certitudes militantes de ce cĂŽtĂ© de la barricade : « Bien vite il nous fallut admettre que ce mouvement semblait abattre (et, souvent, avait dĂ©jĂ  abattu) bien des murs que nous aspirions Ă  dĂ©molir en vain depuis longtemps. Â»

Des lignes brisées

Des villes aux ronds-points en passant par les piquets de blocage, il y a d’abord ce refus acharnĂ© de la verticalitĂ©, le rejet des rĂ©cupĂ©rations et des porte-drapeaux : « Il apparaĂźt trĂšs vite que le mouvement porte en lui une aspiration fondamentale Ă  l’horizontalitĂ©. Le peuple qui est sorti sur les ronds-points s’oppose avec virulence au fait que quiconque l’encadre. Â» Exit les vautours, donc, et place Ă  l’autogestion.

Il y a Ă©galement la bienveillance globale envers les dĂ©gradations, les bris de vitre, le saccage des bagnoles de luxe et les vellĂ©itĂ©s de confrontation avec les porteurs de matraque, ceci malgrĂ© les tentatives mĂ©diatiques d’opposer gentils pacifistes et mĂ©chants black blocks : « Ces pratiques sont bel et bien rejetĂ©es dĂšs lors qu’elles sont isolĂ©es dans des discours gĂ©nĂ©ralisants, mais comprises et soutenues dans des contextes prĂ©cis, oĂč la violence du pouvoir se manifeste de maniĂšre trop criante. Â»

Autre leçon des sĂ©ismes de dĂ©cembre, notamment liĂ©e Ă  l’entrĂ©e des collĂšges et lycĂ©es dans la danse, la possibilitĂ© d’une alliance entre des populations ayant rarement rĂ©ussi Ă  unir leurs intĂ©rĂȘts d’exploitĂ©s : « Il s’opĂšre comme une jonction momentanĂ©e, inĂ©dite, terrifiante menace pour l’ordre des choses, entre les Gilets jaunes, typiquement (mais pas exclusivement) des prolĂ©taires pĂ©riurbains, et de jeunes sous-prolĂ©taires des citĂ©s HLM. Â»

Et, toujours prĂ©sente en ligne de fond, il y a cette Ă©vidence qui ne l’était pas tant que ça avant le mouvement jaune : la lutte des classes n’est pas morte, rĂŽde encore, peut-ĂȘtre plus que jamais, ciment indĂ©passable des explosions collectives populaires.

Traces et horizons

De page en page, les angles d’attaque se multiplient, entre exploration des impasses et volontĂ© de s’en s’extraire. La violence inouĂŻe de la rĂ©pression et la massive diffusion de l’hostilitĂ© envers la gente policiĂšre qu’elle a provoquĂ©e (« tout un chacun intĂ©riorise dĂ©sormais que l’acte mĂȘme de manifester induit de s’opposer aux forces de l’ordre Â»). Le recours Ă  des blocages durs et efficaces, suivi ensuite d’une forme de pacification de la pratique, notamment via les barrages filtrants. Ou bien le dĂ©placement progressif de la conflictualitĂ© « des ronds-points aux centres-villes gentrifiĂ©s Â».

Si la mĂšche semble avoir fait pschitt, les membres de la meute Ahou ahou ahou ne sombrent pas dans le pessi misme moribond. Ni ne proclament de vaines prophĂ©ties (rarement autorĂ©alisatrices). Ils rappellent simplement cette Ă©vidence : un mouvement d’une telle ampleur ne disparaĂźt pas sans laisser de traces dans les esprits et pratiques politiques des innombrables insurgĂ©s du quotidien qui y ont participĂ©. Et si le prĂ©sent navigue de toute Ă©vidence dans une moro sitĂ© politique des plus flippantes, les retours de flamme surgissent souvent quand on ne les attend pas, avec ou sans gilets : « En France, Ă  l’automne 2018, un gauchiste plus ou moins farfelu qui aurait annoncĂ© le “retour de la lutte des classes” et le surgissement prochain d’un mouvement social fort secouant l’état de bas en haut et gĂ©nĂ©ralisant pour des mois le dĂ©sordre en ville comme Ă  la campagne, aurait Ă©tĂ© l’objet des railleries gĂ©nĂ©rales. Â»

Émilien Bernard



Source: Cqfd-journal.org