Mai 3, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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En 1985-1986, une sĂ©rie d’attentats Ă  la bombe touche Paris et la rĂ©gion parisienne, qui fera au total 15 morts et 324 blessĂ©s. Une revendication apparaĂźt : un ComitĂ© de solidaritĂ© avec les prisonniers politiques arabes rĂ©clame la libĂ©ration de trois hommes dĂ©tenus en France : Anis Naccache, responsable du commando ayant tentĂ© d’assassiner un ancien ministre du Chah, Varoudjan Garbidjian, membre de l’ArmĂ©e secrĂšte de libĂ©ration de l’ArmĂ©nie, dont le commando avait commis l’attentat d’Orly contre la Turkish Airlines (8 morts, 56 blessĂ©s), et Georges Ibrahim Abdallah, responsables des FARL, groupuscule chrĂ©tien libanais, marxiste et internationaliste.

Fort rĂ©duit, composĂ© semble-t-il essentiellement par les membres de la famille du prisonnier, ce groupe avait enlevĂ© en mars 1985, au Liban, Sidney Peyrolles, fils de l’écrivain Gilles Perrault et attachĂ© culturel de la France, puis l’avait relĂąchĂ© huit jours plus tard en Ă©change de la promesse officieuse de la libĂ©ration d’Abdallah, dĂ©tenu dans les prisons françaises parce qu’on avait trouvĂ© Ă  son domicile une arme ayant servi Ă  tuer deux agents secrets, l’un des Etats-Unis, l’autre d’IsraĂ«l.

Cependant, en raison de pressions israĂ©liennes et Ă©tatsuniennes, et de la guerre entre services secrets français plus ou moins liĂ©s Ă  ces deux Etats (les liens entre DST, ancĂȘtre de la DGSI, et CIA, Ă©tant anciens), la promesse de libĂ©ration n’avait pas Ă©tĂ© respectĂ©e. La campagne de bombes Ă©tait donc prĂ©sentĂ©e comme une revanche des FARL sous la signature du CSPPA. En 1986, les murs du mĂ©tro de Paris se couvraient donc d’affiches de western du type Wanted, oĂč figuraient les visages de plusieurs membres de la famille Abdallah. A travers les articles d’Edwy Plenel, informĂ© par un responsable policier qui dĂ©fendait la version des renseignements gĂ©nĂ©raux, et d’autres porte-voix d’autres services de police, on imposa dans l’opinion l’idĂ©e que la famille Abdallah faisait la guerre Ă  la France. On n’est pas prĂšs d’oublier cette carte de l’Europe et du Moyen-Orient publiĂ©e par Le Monde, chef d’Ɠuvre de comique involontaire, qui « dĂ©montrait Â», avec abondance de petites flĂšches passant par Chypres et quelques villes d’Europe, que les frĂšres Abdallah, qu’on avait vus tel jour Ă  telle heure au Liban pouvaient quand mĂȘme avoir eu le temps de venir en hĂąte dĂ©poser une bombe devant le magasin Tati de la rue de Rennes, pour retourner au Liban une fois leur forfait accompli.

Au lendemain de l’attentat chez Tati, France Soir titrait : « Un tĂ©moin a reconnu, parmi 130 photos, Emile Ibrahim Abdallah. Au plus fort des explosions, Philippe Tesson, du Quotidien de Paris, avait Ă©voquĂ© les avantages d’une justice sommaire, tandis que Claude Sarraute, dans Le Monde, suggĂ©rait de « faire parler Â» Abdallah.

En rĂ©alitĂ©, les revendications du CSPPA Ă©taient un rideau de fumĂ©e destinĂ© Ă  couvrir les vraies motivations des attentats. Les exĂ©cutants Ă©taient des amateurs mus essentiellement par la haine de l’Occident. Les mandataires directs, le Hezbollah libanais, ou une fraction de ces derniers, cherchaient Ă  obtenir, outre la libĂ©ration de membres de leur organisation prisonniers au Koweit, l’arrĂȘt de la politique hostile de la France Ă  leur Ă©gard. Enfin, un troisiĂšme acteur, l’Iran, aurait repris en main la campagne d’attentats pour obtenir trois choses : l’arrĂȘt des fournitures d’armes par la France Ă  l’Irak avec qui l’Iran Ă©tait en guerre, le remboursement de sa dette dans le projet Eurodif, investissement du Chah dans un projet nuclĂ©aire jamais rĂ©alisĂ©, et enfin, que la France expulse les Moudjahidin du peuple iranien, organisation combattant la thĂ©ocratie perse, et enfin, quelle libĂšre Naccache.

Mais la rĂ©alitĂ© des motifs de ces attentats est restĂ©e longtemps cachĂ©e Ă  la population qui les subissait, et ces motifs ne sont devenus clairs que bien aprĂšs les attentats, alors que l’attention publique s’était tournĂ©e ailleurs.

CrĂ©Ă©e en 1986 par Charles Pasqua et des journalistes devenus, bon grĂ© mal grĂ©, ses attachĂ©s de presse (une pensĂ©e en particulier pour Edwy Plenel, sacrĂ© depuis en hĂ©ros du journalisme critique des pouvoirs), l’atmosphĂšre de chasse Ă  l’Abdallah Ă©tait encore bien prĂ©sente quand Georges-Ibrahim fut jugĂ© en fĂ©vrier 1987. La piste iranienne, connue des services de police, n’avait pas encore Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e au public mais il Ă©tait dĂ©montrĂ© que l’accusĂ© n’avait pu ĂȘtre l’auteur de l’exĂ©cution des deux diplomates abattus avec l’arme retrouvĂ©e chez lui, et il n’en Ă©tait d’ailleurs pas accusĂ©. Alors que l’inculpation pour « dĂ©tention d’arme non autorisĂ©e Â» aurait pu aussi bien avoir Ă©tĂ© choisie, le choix trĂšs politique avait Ă©tĂ© de le poursuivre pour « complicitĂ© d’assassinat Â», ce qui permit sa condamnation Ă  la rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ©. Car, au moment oĂč le procĂšs se tenait, il Ă©tait Ă©vident, pour tout le monde, qu’on condamnait Abdallah non comme dĂ©tenteur d’armes, mais comme l’un des responsables des attentats-massacres de 1986.

Cette atmosphĂšre viciĂ©e Ă©tait une premiĂšre raison pour faire rejuger son procĂšs. Mais il y en avait une deuxiĂšme que tout partisan de l’état de droit aurait dĂ» considĂ©rer comme incontournable : l’un des avocats de Georges Ibrahim Abdallah, Jean-Paul Mazurier, Ă©tait un informateur de la DST. La chose a Ă©tĂ© rendue publique aprĂšs le procĂšs dans un livre, L’Agent Noir, coĂ©crit par ce lamentable personnage avec un journaliste et elle a Ă©tĂ© officiellement confirmĂ©e. Comme disait Me VergĂšs dans une lettre au ministre de la Justice : « C’est la premiĂšre fois dans l’histoire mouvementĂ©e de la France qu’on voit l’Etat envoyer auprĂšs d’un accusĂ© un gent de ses services spĂ©ciaux dĂ©guisĂ© en avocat pour le trahir dans sa dĂ©fense. Cela ne s’était jamais vu mĂȘme aux jours sanglants de la Terreur jacobine ou de la Terreur blanche, ni mĂȘme pendant l’occupation. Â»

Georges Ibrahim Abdallah a donc Ă©tĂ© d’abord victime d’une injustice flagrante et, ensuite, d’une forfaiture pure et simple. On aurait donc dĂ» s’attendre Ă  ce que la justice, quand bien mĂȘme elle ne reconnaĂźtrait pas son erreur, le fasse bĂ©nĂ©ficier de ces amĂ©nagements qu’elle sait trouver quand il s’agit, par exemple, de laisser Papon finir sa vie chez lui. Ce sera tout le contraire.

Les diffĂ©rences dans le traitement judiciaire des prisonniers dont la libĂ©ration Ă©tait rĂ©clamĂ©e par le fantomatique CSPPA sont Ă©clairantes. Anis Naccache, auteur avĂ©rĂ© d’une tentative de meurtre mais seul prisonnier dont la libĂ©ration importait vraiment Ă  l’Iran, a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© en premier, graciĂ© par François Mitterrand dĂšs 1990. CondamnĂ© Ă  la prison Ă  vie le 3 mars 1985 pour un attentat qui a fait huit morts, Varoujan Garbidjian est libĂ©rĂ© 17 ans plus tard, comme la loi le permet, et expulsĂ© en ArmĂ©nie dĂšs sa sortie de prison. Georges Ibrahim Abdallah, le seul auquel la justice française ne reproche directement aucun meurtre ou tentative, est toujours incarcĂ©rĂ©. Depuis 1999, selon le Code pĂ©nal, sa libĂ©ration serait possible sur simple arrĂȘtĂ© administratif du ministĂšre de la Justice. En novembre 2003, une juridiction rĂ©gionale lui avait accordĂ© la libĂ©ration conditionnelle Ă  condition qu’il quitte immĂ©diatement la France. Mais le ministre de la Justice ayant fait aussitĂŽt appel, la libĂ©ration Ă©tait alors rejetĂ©e, comme toutes les autres demandes (une demi-douzaine) dĂ©posĂ©es depuis.

On peut voir deux raisons Ă  cet acharnement. La premiĂšre, c’est qu’il continue Ă  se revendiquer de la « lutte anti-impĂ©rialiste Â». La deuxiĂšme, au moins aussi importante, c’est que les raisons pour lesquelles, contrairement aux engagements pris, il n’avait pas Ă©tĂ© libĂ©rĂ© en 1985 aprĂšs la libĂ©ration de l’otage Sidney Peyrolles, ces raisons-lĂ  demeurent : aprĂšs 2001, la pression des Etats-Unis et d’IsraĂ«l, acharnĂ©s Ă  maintenir sous les verrous quelqu’un qui serait liĂ© au meurtre de leurs agents, demeure plus dĂ©terminante que jamais pour l’Etat français, d’autant plus que cette pression ne se heurte Ă  aucune pression pour la libĂ©ration qui Ă©manerait d’un autre Etat, comme ce fut le cas pour l’Iranien et l’ArmĂ©nien.

Le sort de Georges Ibrahim Abdallah montre que, comme il peut y avoir des peuples en trop (Palestiniens, TchĂ©chĂšnes, Kurdes, TibĂ©tains) dans la gĂ©ostratĂ©gie des grandes puissances, les grandes manƓuvres de ces derniĂšres peuvent aussi produire des hommes comme lui, qu’aucune puissance ne tient Ă  protĂ©ger, et qui sont dĂ©sormais « en trop Â».

L’Affaire Georges Ibrahim Abdallah, de SaĂŻd Bouamama – Introduction

Comme il y a eu hier une « affaire Dreyfus Â» ou une « affaire Audin Â», il y a aujourd’hui une « affaire Abdallah Â». ArrĂȘtĂ© le 24 octobre 1984, Georges Ibrahim Abdallah est non seulement le plus ancien prisonnier politique en France aujourd’hui, mais le plus ancien de l’histoire de la France depuis la rĂ©volution française. MĂȘme un Auguste Blanqui surnommĂ© « l’enfermĂ© Â» en raison de ses nombreux sĂ©jours en prison ne purgea pas une peine aussi longue d’une seule traite. L’annĂ©e 2021 sera celle de la trente-septiĂšme annĂ©e d’incarcĂ©ration de Georges c’est-Ă -dire celle d’un emprisonnement Ă©gal au cumul de tous les sĂ©jours en prison de « l’enfermĂ© Â». À titre comparatif, Nelson Mandela purgea une peine de 27 ans sous le rĂ©gime raciste de l’apartheid. Il faut aller au cƓur du systĂšme impĂ©rialiste, aux États-Unis, pour trouver en la personne du militant amĂ©rindien LĂ©onard Peltier, un dĂ©tenu politique plus ancien, avec le triste record de 43 ans d’emprisonnement.

Nous sommes en prĂ©sence d’une « affaire Â» et plus exactement d’une « affaire d’État Â», non seulement en raison de la durĂ©e de l’incarcĂ©ration, mais aussi en raison des mensonges et manipulations qui ont caractĂ©risĂ©s la longue chronique judiciaire qui conduira Ă  sa condamnation Ă  perpĂ©tuitĂ©. Comme pour « l’affaire Dreyfus Â» l’ingĂ©rence du pouvoir politique dans ce procĂšs inique est patente. Nous en donnerons des exemples significatifs. L’affaire Abdallah peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e en raison de l’ampleur de cette ingĂ©rence comme un analyseur de l’État de la justice française dĂšs qu’il est question de la Palestine, du Moyen Orient, de la politique internationale française, de l’impĂ©rialisme, etc.

LibĂ©rable selon le droit français depuis 1999, Georges se voit systĂ©matiquement refuser ses demandes de libĂ©ration conditionnelle jusqu’en 2003. En novembre 2003, la juridiction de Pau autorise sa libĂ©ration qui est refusĂ©e en janvier 2004 sur intervention directe du ministre de la justice Dominique Perben. Le traitement de sa huitiĂšme demande constitue une autre raison de la qualification « d’affaire Â» pour dĂ©signer ce simulacre de justice. Le 23 octobre 2012, en effet, l’audience au centre pĂ©nitentiaire de Lannemezan dont la dĂ©cision est prononcĂ©e le 21 novembre donne un avis favorable au retour de Georges au Liban sous rĂ©serve qu’il fasse l’objet d’un arrĂȘtĂ© d’expulsion du ministĂšre de l’IntĂ©rieur. La dĂ©cision sera ajournĂ©e Ă  plusieurs reprises dans l’attente de cet arrĂȘtĂ© qui ne sera jamais signĂ©. En refusant de signer l’arrĂȘtĂ© d’expulsion, le pouvoir politique rĂ©vĂšle dĂ©sormais explicitement la vĂ©ritable source de l’acharnement que subit Georges. Surtout ce triste Ă©pisode a Ă©tĂ© marquĂ© par l’intervention directe d’Hillary Clinton exigeant le maintien en prison de Georges. Le socialiste Laurent Fabius obtempĂšre. L’affaire Abdallah est de ce fait aussi un analyseur du systĂšme impĂ©rialiste mondial et des liens qui relient ses diffĂ©rentes composantes.

La couverture mĂ©diatique de l’affaire Abdallah est Ă©galement exemplaire. De maniĂšre quasi unanime, les grands mĂ©dias ont repris, rĂ©pĂ©tĂ© et ressassĂ© la thĂšse officielle. EntiĂšrement fabriquĂ©e par les services secrets français cette version officielle rend responsable les frĂšres Abdallah des attentats qui ont ensanglantĂ© Paris en 1986. Les articles nombreux de LibĂ©ration, du Point, du Monde ou du Nouvel Observateur condamnent Abdallah avant mĂȘme le dĂ©roulement du procĂšs. Pendant le procĂšs ces titres et bien d’autres appellent explicitement Ă  la condamnation d’Abdallah. « On imagine Ă©galement assez mal que l’opinion publique française accepte (.) sans bouger la libĂ©ration de Georges Ibrahim Abdallah alors que quinze blessĂ©s (.) sont toujours hospitalisĂ©s Â» assĂšne par exemple la journaliste de LibĂ©ration VĂ©ronique Brocard. L’affaire Abdallah est Ă©galement un bel exemple de la fabrique mĂ©diatique de l’opinion et un analyseur de notre systĂšme mĂ©diatique dominant.

L’absence de mobilisations significatives de nombreuses organisations et associations de gauche jusqu’y compris celles se revendiquant comme Abdallah, de l’anticapitalisme et de l’anti-impĂ©rialisme, est une autre dimension de l’affaire. La peur d’ĂȘtre accusĂ© de soutenir un « terroriste Â» conduit Ă  un silence gĂȘnĂ© et Ă  l’inaction pour le mieux, Ă  la reprise des accusations officielles pour le pire. L’affaire Abdallah est de ce fait enfin un rĂ©vĂ©lateur de l’abandon des repĂšres anti-impĂ©rialistes d’une partie majoritaire des organisations se revendiquant de la « gauche Â» ou de « l’extrĂȘme gauche Â» en France. Elle souligne l’efficacitĂ© du thĂšme du « terrorisme Â» dans la bataille pour l’hĂ©gĂ©monie culturelle que mĂšne la classe dominante.




Source: Demainlegrandsoir.org