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Georges me tombe dans les bras. Il sera quasiment impossible pendant ces trois heures de discussion intensive de le faire parler de sa situation de prisonnier. Quand je lui demande comment il va, il me demande des nouvelles de Ma santĂ©. Et quand j’évoque l’État libanais qui a demandĂ© sa libĂ©ration et son extradition par la voix du prĂ©sident Aoun, il me dit doucement : « tu sais, le Liban est un tout petit pays, une sorte de confetti, et les choses importantes ne se dĂ©cident pas lĂ -bas Â». De fait, la visite de l’ambassadeur du Liban en France Ă  Lannemezan aurait dĂ» ĂȘtre, (couplĂ©e Ă  une visite de Macron au Liban prĂ©vue en mars 2019) le moment de sa libĂ©ration. Le voyage de Macron a Ă©tĂ© annulĂ© la veille et reportĂ© sine die.

Quand je le quitte, aucune tristesse de sa part. Il insiste pour que je prenne sa bouteille d’eau, canicule oblige, et file vers sa cellule.

35 ans de prison, un scandale absolu.

Georges ne m’a pas parlĂ© de lui, mais je tiens Ă  faire ce rappel.

Dans les annĂ©es 1980, le Liban est attaquĂ© simultanĂ©ment par IsraĂ«l qui occupera le Sud du pays jusqu’en 2000 et par les puissances impĂ©rialistes (France, États-Unis) qui envoient des troupes Ă  Beyrouth.

Parmi celles et ceux qui résistent, il y a les FARL (Forces Armées Révolutionnaires Libanaises), un groupe marxiste révolutionnaire proche du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine).
En 1982, les FARL revendiquent l’assassinat Ă  Paris de Charles Ray, attachĂ© militaire Ă©tats-unien, membre de la CIA, et de Yacov Barsimentov, « diplomate Â» israĂ©lien, membre du Mossad.

Georges est arrĂȘtĂ© en 1984 en France pour dĂ©tention de faux papiers. On lui « collera Â» sur le dos les deux assassinats et il est condamnĂ© Ă  la prison Ă  perpĂ©tuitĂ© pour « complicitĂ© Â» (!!) en 1987.
Le directeur de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) de l’époque, Yves Bonnet (qui sera plus tard dĂ©putĂ© de Cherbourg), a reconnu publiquement depuis avoir « fabriquĂ© les preuves Â» contre Georges.

Georges est libĂ©rable depuis 1999. En 2003, la Cour rĂ©gionale de Pau autorise sa libĂ©ration, mais le ministre de la Justice Perben s’y oppose. Georges est accusĂ© d’ĂȘtre un djihadiste alors que c’est un marxiste qui est toujours restĂ© fidĂšle Ă  ses idĂ©aux. La demande de libĂ©ration de 2013 Ă©chouera sur pression conjointe venue des Etats-Unis (Hillary Clinton) et d’IsraĂ«l.

Le monde arabe : « il est impossible que l’impĂ©rialisme parvienne Ă  le contrĂŽler Â».
Georges est abonnĂ© Ă  plusieurs journaux dont Le Monde et L’HumanitĂ©. Il suit particuliĂšrement en ce moment la situation au Soudan. Georges insiste sur le rĂŽle fondamental jouĂ© par le Parti Communiste, « le plus grand d’Afrique et du monde arabe Â» dans le processus rĂ©volutionnaire en marche. Le parti a envoyĂ© des militants dans toutes les rĂ©gions du pays pour organiser les manifestations. Le processus rĂ©volutionnaire fait Ă©merger les questions de l’oppression des femmes et des rapports blancs/noirs.

Georges distingue les grands pays arabes et les petits comme le Liban ou la Tunisie. « L’Égypte a 104 millions d’habitants. Il est impossible que la dictature actuelle dure Ă©ternellement Â». La discussion porte sur la rĂ©volution de 2013 qui a renversĂ© les FrĂšres Musulmans. « Les femmes Ă©taient agressĂ©es pendant ces manifestations. Il a manquĂ© une direction Ă  ce mouvement Â». Mais Georges est persuadĂ© que la dictature tombera.

Il raconte la guerre du Liban. En 1976, quand l’armĂ©e syrienne est intervenue pour sauver le camp phalangiste, la gauche contrĂŽlait 82% du pays. Georges a l’impression que son camp n’était pas prĂȘt Ă  la rĂ©volution et qu’il a perdu avant de combattre. Il Ă©voque la tragĂ©die du massacre de Tel al-Zaatar (aoĂ»t 1976). 

Plusieurs pays arabes ont été détruits, notamment par les invasions impérialistes. Georges a confiance dans la force des masses populaires. Cette situation de chaos et de domination ne pourra pas durer.

Sur la guerre en Syrie, Georges note que Bachar el-Assad, en arrivant au pouvoir Ă  la mort de son pĂšre en 2 000, avait « libĂ©ralisĂ© Â» l’économie et ouvert le marchĂ© syrien aux produits Ă©trangers, notamment turcs. Cette libĂ©ralisation, voulue par la bourgeoisie syrienne, avait appauvri une grande partie de la population et provoquĂ© une perte d’acquis sociaux en matiĂšre de santĂ© et d’éducation. Georges y voit une des causes de l’insurrection.

Le rÎle central de la révolution palestinienne.

AprĂšs leur dĂ©faite en Jordanie (Septembre Noir, 1970), les principales forces palestiniennes se retrouvent au Liban. Les accords du Caire signĂ©s entre l’OLP de Yasser Arafat et l’armĂ©e libanaise (1969) donnent de grands pouvoirs aux Palestiniens du Liban. Georges a beaucoup d’admiration pour les combattants palestiniens. C’est Ă  leur cĂŽtĂ© qu’il s’est engagĂ©.

Il est totalement opposĂ© aux accords d’Oslo qui ont Ă©tĂ© une catastrophe : « comment veux-tu que les Palestiniens des camps du Liban acceptent un accord pareil ? Â». Nous Ă©voquons la figure d’Edward SaĂŻd, opposĂ© dĂšs le dĂ©part Ă  ces accords.

Nous Ă©voquons aussi Mohammed Dahlan, un mafieux qui a gĂ©nĂ©ralisĂ© une corruption insensĂ©e Ă  Gaza aprĂšs les accords d’Oslo et se vend aujourd’hui au plus offrant. « Pourtant, il a Ă©tĂ© un combattant Â».

Nous parlons de Palestiniens qui ont pu devenir des collaborateurs. Georges s’interroge sur ceux qui Ă©taient proches de la direction de l’OLP et qui ont pu en arriver lĂ .

Georges a l’habitude de parler d’IsraĂ«l comme d’une « entitĂ© Â». Il est sĂ»r que le projet sioniste est suicidaire pour les IsraĂ©liens. « Comment imaginer qu’ils tiennent Ă  terme alors qu’ils sont un petit Ăźlot au milieu du monde arabe ? Â». Mais si la dĂ©faite de ce projet s’accompagnait d’un exode massif des juifs israĂ©liens, ce serait pour Georges une dĂ©faite. Il est rĂ©solument pour le « vivre ensemble dans l’égalitĂ© Â». Je lui prĂ©cise que l’UJFP pense de mĂȘme. Il sait et nous apprĂ©cie.

On parle de l’oppression que subissent en IsraĂ«l les Juifs orientaux. Il Ă©voque un codĂ©tenu de la prison de Moulins, juif marocain qui se sentait totalement arabe. Je lui dis qu’en IsraĂ«l, les Juifs orientaux sont sommĂ©s de cacher leur « arabitĂ© Â».

L’état de la France et du monde

Georges m’interroge sur les gilets jaunes. Je lui dis que, pour moi, c’est un mouvement d’exclus et de prolĂ©taires. S’ils n’avaient pas au dĂ©part d’idĂ©ologie prĂ©cise, leur participation rĂ©cente Ă  la manifestation en mĂ©moire d’Adama TraorĂ© est un signe d’évolution trĂšs positive.
Georges note l’extrĂȘme violence des forces de rĂ©pression en France. Il dĂ©plore la pauvretĂ© intellectuelle de nombreux intellectuels français. Il Ă©voque Onfray et Finkielkraut. Certains intellectuels disent des choses importantes. Il cite Alain Badiou et Lucien SĂšve. Mais leurs livres sont beaucoup trop chers pour ĂȘtre lus par des prolĂ©taires. Il y a pourtant d’excellents Ă©diteurs. Georges cite notre ami Éric Hazan de la Fabrique.

Il a suivi l’épisode de l’inauguration de la « Place de JĂ©rusalem Â» Ă  Paris et est indignĂ© qu’une conseillĂšre municipale communiste ait participĂ© Ă  cette mascarade.
Il n’apprĂ©cie pas le populisme dans les partis de gauche.
Quand la discussion vient sur l’Italie, il explique la force de l’extrĂȘme droite dans ce pays par la stratĂ©gie de la tension et la dĂ©faite des Brigades Rouges. Il convient avec moi qu’il reste en Italie des hommes politiques trĂšs estimables comme le maire de Palerme, solidaire Ă  la fois des migrants et des Palestiniens.

Pour la rĂ©volution qu’il appelle de ses vƓux, il constate que 80% de cette planĂšte est constituĂ©e de prĂ©caires. Jusqu’à prĂ©sent, partis et syndicats classiques n’ont pas su les aider Ă  s’organiser. Nous n’aurons pas le temps d’approfondir cette question qui lui tient Ă  coeur.

Heureusement, Georges reçoit de nombreuses visites et nous avons beaucoup d’amis communs qui sont venus et reviendront. En le quittant, je me dis que cet emprisonnement Ă©ternel n’est vraiment plus tolĂ©rable.

Libérez Georges.

http://www.ujfp.org/spip.php?article7316


Article publié le 02 AoĂ»t 2019 sur Nantes.indymedia.org