Juin 8, 2022
Par Partage Noir
211 visites

George Grosz est sans doute le dessinateur qui a le mieux pressenti l’arrivĂ©e du nazisme en Allemagne ; Ă  tel point que, malgrĂ© la violence de son graphisme, ses dessins illustrent rĂ©guliĂšrement les dossiers, les documents, voire mĂȘme les manuels scolaires traitant de l’Allemagne prĂ©-hitlĂ©rienne.

Mais, plus que la richesse de son style et ses diffĂ©rentes expĂ©riences graphiques, c’est sa haine du militarisme, du nationalisme, du clergĂ© et de la bourgeoisie qui fascinent. Une haine cruelle qui le fera dessiner ses contemporains, Ă  commencer, dĂšs la fin juillet 1913, par la bourgeoisie dont il est issu : Mon second moi grogne qu’il se sent bien. (C’est l’un de mes nombreux moi qui m’habitent.) Je suis assis dans un fauteuil, recouvert de velours d’un vert trĂšs vĂ©gĂ©tal. Dans ma main, je tiens un grand verre de vin de fraises couleur framboise… J’ai sous ma tĂȘte un petit coussin avec des pompons… Le plus souvent confectionnĂ©s par de vieilles demoiselles, qui attendent encore l’homme de leur vie, et c’est ainsi, dit-on, que rembourrĂ© d’un peu d’esprit conservateur et rĂ©signĂ©, le coussin sert de paratonnerre contre les idĂ©es dĂ©mocrates et anarchistes ce qui explique sa vogue dans les milieux bourgeois. (lettre Ă  Robert Bell).

Mais si, Ă  cette Ă©poque, il semble manifester une certaine sympathie pour les travailleurs et les chĂŽmeurs, il reste plus intĂ©ressĂ© par la littĂ©rature et sa rĂ©bellion intĂ©rieure :

Durant l’avant-guerre, j’avais tirĂ© cette unique conclusion de mon expĂ©rience : les hommes sont des porcs. Parler d’éthique, c’est une duperie, un piĂšge tendu pour les imbĂ©ciles, la vie n’a aucun autre sens que la satisfaction du besoin de nourriture et de femmes. L’ñme n’existe pas. L’important, c’est d’avoir le nĂ©cessaire. (L’Art en danger, 1925).

Alors qu’il est, selon ses propres dires, encore apolitique, bien qu’il ait plus ou moins reniĂ© sa classe et la religion, il s’engage comme volontaire en 1914 pour la PremiĂšre Guerre mondiale. DĂšs 1915, il est libĂ©rĂ© pour raison de santĂ© et, en septembre, dans une lettre Ă  Robert Bell, il dĂ©clare :

Cette Ă©poque que j’ai vĂ©cue dans le carcan du militarisme Ă©tait une dĂ©fense perpĂ©tuelle —et je sais que tous les actes que j’accomplissais alors me dĂ©goĂ»taient au plus profond de moi-mĂȘme. Voici l’un de mes rĂȘves : peut-ĂȘtre y aura-t-il lĂ  encore des changements, des rĂ©voltes / peut-ĂȘtre un jour le socialisme international exsangue aura-t-il la force de se soulever ouvertement / et aprĂšs Guillaume II et le Kronprinz c’est un rĂȘve fantastique, et rien de plus…, les envoyer Ă  l’abattoir !

George Grosz, sur qui plane en permanence la menace d’une rĂ©incorporation, change son prĂ©nom (Georg) autant par antinationalisme que par amour de l’AmĂ©rique. C’est Ă  cette Ă©poque que son antimilitarisme se transforme en antinationalisme farouche :

C’est exact, je suis un adversaire de la guerre, c’est-Ă -dire que je m’oppose Ă  tout systĂšme qui exerce une contrainte sur moi. Ceci dit, d’un point de vue purement esthĂ©tique, je me rĂ©jouis toujours pour chaque Allemand qui va trouver sur le champ d’honneur (comme c’est beau !) une mort hĂ©roĂŻque. Être Allemand, cela veut toujours dire ĂȘtre dĂ©nuĂ© de goĂ»t, ĂȘtre bĂȘte, haineux, gros, rigide. Cela signifie ne plus pouvoir monter Ă  une Ă©chelle Ă  quarante ans, ĂȘtre mal habillĂ©, ĂȘtre rĂ©actionnaire de la pire espĂšce. Sur cent Allemands, il n’y en a pas un seul qui se lave parfois de la tĂȘte aux pieds. (lettre Ă  Robert Bell, 1916).

RĂ©incorporĂ© le 4 janvier 1917, il sera transfĂ©rĂ© dans divers centres hospitaliers, ce qui n’attendrira pas sa vision du monde :

Tout est sombre autour de moi, et les heures s’envolent en noircissant. Mieux vaut.. Pardieu, je ne suis plus heureux, ma haine pour les hommes a atteint des proportions monstrueuses… J’ai l’impression d’avancer vers la neurasthĂ©nie… je parcours des enfers briquĂ©s Ă  neuf… Souvent, la mort cliquette en chancelant mĂ©lodieusement entre les lits puants… Écrivez-moi, ici je suis totalement seul… Votre G. dĂ©cĂ©dĂ©. (lettre Ă  Otto Schmalhausen ; 18 janvier 1917).

Bien qu’encore davantage guidĂ© par ses haines et ses refus individuels, G. Grosz, qui parle alors anglais par provocation antipatriotique, ne se dĂ©finit plus comme « apolitique Â» mais comme « individualiste Â» : On se demande comment il est possible que des millions d’ĂȘtre humains puissent vivre sans esprit, sans aucune vision prĂ©cise des Ă©vĂ©nements rĂ©els, des ĂȘtres qui, dĂšs leur enfance, Ă  l’école, reçoivent sans broncher dans leurs stupides yeux aqueux le sable qu’on leur jette, dont on bourre l’esprit avec les attributs de la rĂ©action la plus abrutissante. Dieu, la Patrie et le Militarisme. (lettre Ă  Robert Bell, 1916).


1920 : PremiĂšre Foire internationale Dada Ă  Berlin en 1920. De gauche Ă  droite : Hausmann, Hanna Höch, Dr Burchard, Baader, Wieland Herzfelde et sa femme, Dr Oz, George Grosz, John Heartfield.

Cependant, G. Grosz s’engagera dans le mouvement dadaĂŻste, oĂč, avec son camarade John Heartfield (l’« inventeur Â» du photomontage politique), ils dĂ©fendront la RĂ©volution soviĂ©tique (Ă  une Ă©poque oĂč, il est vrai, on pouvait y croire honnĂȘtement). AdhĂ©rant au Parti communiste allemand depuis le 31 dĂ©cembre 1918, ils Ă©crivaient en 1919, dans la revue Der Gegner :

Celui qui veut que l’on considĂšre l’activitĂ© de son pinceau comme une mission divine est une canaille. Aujourd’hui, oĂč un soldat rouge graissant son fusil a plus d’importance que toute l’Ɠuvre mĂ©taphysique des peintres. Les notions d’art et d’artiste sont des inventions de bourgeois et la place qu’ils occupent dans l’État ne peut ĂȘtre que du cĂŽtĂ© de la bourgeoisie. Le titre d’artiste est une insulte. La dĂ©nomination art est l’annulation de l’égalitĂ© entre les hommes. DĂ©ifier l’artiste Ă©quivaut Ă  se dĂ©ifier soi-mĂȘme. L’artiste n’est jamais au-dessus de son milieu et de la sociĂ©tĂ© de ceux qui l’acclament (…). Il n’y a qu’une seule tĂąche : accĂ©lĂ©rer la ruine de cette civilisation d’exploiteurs par tous les moyens, le plus intelligemment et le plus consĂ©quemment possible. Toute indiffĂ©rence est contre-rĂ©volutionnaire ! Nous appelons tout le monde Ă  prendre position contre le respect masochiste des valeurs historiques, contre la culture et l’art !

L’écrasement des mouvements spartakistes et des Conseils de BaviĂšre (oĂč des anarchistes tels que MĂŒhsam, Landauer et Marut/Traven jouĂšrent un rĂŽle important) par les sociaux dĂ©mocrates Ebert et Noske, avec l’aide de l’armĂ©e et des corps-francs, radicalisera davantage les dessins de G. Grosz : Noske buvant Ă  la mort de la jeune rĂ©volution (1919) ; Ouvriers jugeant l’armĂ©e sous le portrait de Karl Liebnecht (1919). Mais c’est principalement au sein du mouvement dadaĂŻste que Grosz pourra pousser la provocation Ă  son paroxysme. Ainsi, Ă  la premiĂšre messe dada internationale, organisĂ©e Ă  Berlin en 1920 une course fut organisĂ©e entre une machine Ă  coudre mue par G. Grosz et une machine Ă  Ă©crire actionnĂ©e par Walter Mehring. Au plafond pendait l’effigie empaillĂ©e d’un officier Ă  tĂȘte de porc, et pourvue d’une pancarte : pendu par la rĂ©volution (Weimar une histoire culturelle de l’Allemagne des annĂ©es 20, de W. Laqueur, Robert Laffont, pages 134-135).

Bien qu’il ait quittĂ© le Parti communiste allemand probablement dĂšs 1923, Grosz collabore encore Ă  l’organe de ce parti. Il continue Ă  croquer des bourgeois repus et obscĂšnes, des militaires grotesques et arrogants. Suivant de prĂšs l’actualitĂ© politique, il dessinera Ă©galement, en 1926, la statue de la libertĂ© couverte de sang et brandissant une chaise Ă©lectrique Ă  la suite de la condamnation Ă  mort des anarchistes Sacco et Vanzetti. Mais c’est le recueil de dessins qu’il avait rĂ©alisĂ© pour l’adaptation par Piscator des Aventures du brave soldat ChveĂŻk de l’anarchiste tchĂšque Jaroslav Hasek qui lui vaudra le plus de tracas, en vertu d’une loi contre le blasphĂšme qui est d’ailleurs toujours en vigueur (et utilisĂ©e) en Allemagne :

George Grosz, le grand dessinateur rĂ©volutionnaire allemand et son Ă©diteur Wieland Herzfelde ont Ă©tĂ© condamnĂ©s, lundi dernier, par le tribunal de Charlottenburg, chacun Ă  deux mois de prison et deux mille marks d’amende. Motif : calomnie et atteinte portĂ©es aux institutions publiques de l’Église, que dĂ©fend le § 166 du Code pĂ©nal. (Monde, dirigĂ© par Barbusse, dĂ©cembre 1928).

Il est particuliĂšrement reprochĂ© Ă  Grosz d’avoir dessinĂ© le Christ crucifiĂ© avec des bottes allemandes et un masque Ă  gaz sur une croix menaçant de tomber, avec la lĂ©gende suivante : Taire sa gueule et continuer Ă  servir.


En ce qui concerne la montĂ©e du nazisme, on peut dire que Grosz fut d’une luciditĂ© Ă©tonnante et cynique. Ainsi, dĂšs 1930, il dĂ©clarait : Dans les deux mouvements (socialiste et national-socialiste), on trouve le mĂȘme dĂ©sir de recevoir les ordres d’en haut, et d’y obĂ©ir avec le petit doigt sur la couture du pantalon (Das Kunstblatt, 1931).

Et, encore plus troublant, au cours d’une conversation avec Thomas Mann, Grosz prĂ©dit en 1933 qu’Hitler ne tiendrait pas six mois mais six ans ou mĂȘme dix ans ; que les Allemands qui l’avaient Ă©lu le mĂ©ritaient, que le nazisme et le communisme Ă©taient tous deux des rĂ©gimes de terreur et d’esclavage et que d’ici quelques annĂ©es, on assisterait Ă  une alliance entre Hitler et Staline (Weimar une histoire culturelle de l’Allemagne des annĂ©es 20, de W. Laqueur, Robert Laffont).

Grosz eut la chance de pouvoir Ă©migrer aux États-Unis avant que la rĂ©pression ne le frappe. Il fut le premier Ă  se voir retirer sa nationalitĂ© par les nouvelles autoritĂ©s qui, par ailleurs, lui rĂ©servĂšrent une place de choix dans leur exposition sur l’art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© organisĂ©e en 1937.


Adolf Hitler et Adolf Ziegler inspectent l’installation de Willrich et Hansen de l’exposition d’art dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© Ă  Munich, 1937

Bien qu’il dessine encore de temps Ă  autres sur des sujets d’actualitĂ© (sur les camps de concentration, Franco, etc.), Grosz s’assagira considĂ©rablement et le reste de son Ɠuvre est beaucoup plus traditionnelle et nettement moins intĂ©ressante. Notons tout de mĂȘme que, bien qu’il ait rĂ©agi de façon parfaitement cynique Ă  la mort de son ami Erich MĂŒhsam en camp de concentration (aux dires de Piscator, Ă©galement exilĂ© aux États-Unis), il dessinera le calvaire de celui-ci… Ayant pris la nationalitĂ© amĂ©ricaine, il ne retournera dĂ©finitivement Ă  Berlin qu’en 1959, oĂč il meurt le 6 juillet.

Grosz, dessinateur cruel et cynique tĂ©moin d’une Ă©poque ? Peut-ĂȘtre… Ou bien un moraliste, comme le laisse entendre la rĂ©ponse qu’il donnait au juge qui l’accusait de briser les rĂšgles morales : MĂȘme en reprĂ©sentant les choses les plus laides, comme je l’ai fait dans cette Ɠuvre, et dont on pourrait penser qu’elles dĂ©concerteront un certain nombre de gens, j’accomplis Ă  mon avis un travail Ă©ducateur, et prĂ©cisĂ©ment grĂące Ă  ces laideurs mĂȘmes. Car lorsque je reprĂ©sente un vieil homme avec toute la laideur de la sĂ©nilitĂ©, de son corps incontrĂŽlĂ©, c’est pour que l’on prenne soin de son corps dĂšs la jeunesse, pour qu’on l’entraĂźne par le sport, etc. MĂȘme lorsqu’ils reprĂ©sentent les choses les plus dĂ©testables, mes dessins sont toujours l’expression de certaines tendances morales… (Compte rendu du procĂšs d’Ecce Homo, publiĂ© dans Das Tagebuch, 23 fĂ©vrier 1924).




Source: Partage-noir.fr