Juin 27, 2020
Par Rouen Dans La Rue
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Un lecteur assidu nous propose sa petite fiche de lecture du dernier livre de Paul Rocher, Gazer, Mutiler, Soumettre, fraĂźchement sorti aux Ă©ditions La Fabrique.

Il se peut que le livre semble ennuyeux ou redondant aux experts en rĂ©pression. Mais pour les autres comme moi, on y trouve une plĂ©thore d’information pour parfaire son discours anti-flic. Et puis, en partant des armes, l’auteur Ă©lĂšve la discussion au-delĂ  des rĂ©flexes anti-autoritaires, et nous donne des raisons plus systĂ©miques de dĂ©tester la police.

L’essai s’intĂ©resse dans un premier temps Ă  la sĂ©mantique de l’arme non lĂ©tale. Les mots qui dĂ©signent ces armes font en effet partie de ce qu’on ne peut qu’appeler la langue de bois. « Lanceur de balle de dĂ©fense », « dispositif manuel de protection », « effets incapacitants », tous les termes officiels ont un effet volontairement euphĂ©misant. Cette rhĂ©torique a une fonction, celle de neutraliser la plus que probable dangerositĂ© de ces armes. Elle fonctionne avec l’opposition aux armes « lĂ©tales », perçues comme les « vraies » armes, les flingues, les pistolets, qui eux sont censĂ©s tuer. Cette opposition isole deux modes opĂ©ratoires, l’un utilisant les armes dangereuses, l’autre n’utilisant que des armes de dĂ©fense non-dangereuses. Mais du mĂȘme coup, cette opposition efface la possibilitĂ© et la rĂ©currence des morts et des mutilĂ©s par les armes des deux groupes.

L’arme non lĂ©tale n’a pas pour vocation officielle de mutiler de maniĂšre dĂ©finitive, ni a fortiori de tuer. L’auteur remarque que lorsque cela arrive, et cela arrive rĂ©guliĂšrement, les dĂ©fenseurs de ces armes font usage de nouvelle justifications :

– Soit la victime Ă©tait dans une disposition physique prĂ©alablement fragile, et c’est cette fragilitĂ© qui explique sa mort, plutĂŽt que l’arme en elle-mĂȘme. Cette rhĂ©torique est bien connue de la police qui l’utilise Ă©galement pour justifier, et mĂȘme faire disparaĂźtre, la brutalitĂ© physique lors des interpellations. Par exemple, dans l’affaire Adama TraorĂ© qui fait toujours l’actualitĂ©, le rapport du procureur de Pontoise Yves Jannier indique que « L’autopsie du jeune homme montre qu’il souffrait d’une infection trĂšs grave ayant atteint plusieurs organes et n’a pas subi de violences contrairement Ă  ce que certains membres de sa famille ont pu dire Â». Et cette justification est monnaie courante. Dans un article du 22 janvier dernier, Bastamag dĂ©montre la rĂ©currence de cette rhĂ©torique policiĂšre de la supposĂ©e fragilitĂ© physique des victimes en revenant sur l’affaire CĂ©dric Chouviat. L’hypocrisie la plus haute, dans ce que met en avant l’article, est atteinte lorsqu’il ne s’agit mĂȘme pas d’invisibiliser la violence des armes, mais la brutalitĂ© physique des policiers, puisque c’est avec leurs mains qu’ils exĂ©cutent ces mouvements meurtriers – Ă©touffement, plaquage ventral, Ă©tranglement.

– Soit la victime est un dĂ©linquant bien connu, un mĂ©chant citoyen en somme. Ici, rien n’est gĂ©nĂ©ralement ajoutĂ©, le comportement de la victime suffisant Ă  le transformer en coupable. Pour ceux qui font usage de cette rhĂ©torique, cette caractĂ©risation est une justification suffisante pour la mort. Ici donc, pour les dĂ©fenseurs du bon droit de tuer des flics, l’arme non lĂ©tale qui a tuĂ© n’a mĂȘme pas besoin d’ĂȘtre dĂ©fendue ou justifiĂ©e, puisque le mort mĂ©rite son sort.

« Lorsque la police mutile ou se rend responsable de la mort d’un individu, le discours gouvernemental et policier rĂ©duit l’évĂ©nement Ă  un cas isolĂ© et multiplie les dĂ©clarations jetant le doute sur le comportement et la moralitĂ© de la victime Â» (« Adama TraorĂ©, le dĂ©linquant Â»)

– De temps en temps, quand les preuves sont trop accablantes, que les dommages sont trop visibles, ou que la scĂšne est trop documentĂ©e, c’est la politique qu’on pourrait qualifier « de la brebis galeuse Â» qui va ĂȘtre utilisĂ©e par les chefs de la police ou par les gouvernants. Le flash-ball ne serait donc pas un problĂšme en soit, mais certains l’utiliseraient mal, et ce serait ces individus mal intentionnĂ©s – ou mal formĂ©s – qui seraient responsables du dĂ©gĂąt plutĂŽt que l’arme. Par ailleurs, les faibles sanctions accordĂ©es aux mutilateurs, quand elles existent, sont une preuve du caractĂšre symbolique de celles-ci, servant probablement Ă  donner raison aux victimes tout en protĂ©geant l’impunitĂ© du corps policier.

En 2018, les deux magistrates qui enquĂȘtaient sur la mort de RĂ©mi Fraisse ont ordonnĂ© un non-lieu, partant du principe que toutes les rĂšgles d’usage ont Ă©tĂ© respectĂ©es. Ce drame Ă  d’ailleurs donnĂ© lieu Ă  une demande des reprĂ©sentants des policiers Ă  de meilleures armes. Autrement dit, quand la victime n’était pas fragile ni menaçante, que le policier Ă©tait bien formĂ©, c’est finalement la faute de l’arme. Mais pas de la maniĂšre dont on pourrait penser, pas dans une logique abolitionniste non, plutĂŽt dans une logique d’amĂ©lioration. Il faut changer les grenades, il faut amĂ©liorer le flash-ball, il faut changer le gaz des lacrymos
 La mort devient, au bout du bout du compte, une possibilitĂ© assumĂ©e, qu’on promet de continuer d’éviter, si tant est qu’on continue de fournir un meilleur Ă©quipement Ă  ceux qu’on paie pour s’en servir.

L’auteur nous explique ensuite que l’État a Ă  cƓur de ne pas apparaĂźtre comme brutal. La politique de l’arme non lĂ©tale sert cette volontĂ©, en maintenant Ă  distance, en rĂ©primant, tout en dissimulant l’usage rĂ©el de la violence. Le gaz lacrymogĂšne, par exemple, est perçu comme pas ou peu nĂ©faste, mais cette perception ne s’appuie sur aucune attention rĂ©elle Ă  ce qu’il produit.

Il faut comprendre que l’utilisation de ce genre d’arme ne naĂźt pas d’un besoin humaniste du gouvernement de ne pas heurter sa population. Elles servent trois fonctions tout Ă  fait diffĂ©rentes.

PremiĂšrement, comme nous l’avons vu, elles permettent d’escamoter la violence et donc de sauver l’image dont se soucie tout gouvernement. DeuxiĂšmement, la diminution des morts lors de mouvements sociaux minimise la probabilitĂ© d’émeute, et donc l’accĂ©lĂ©ration d’un cercle de la rĂ©pression. TroisiĂšmement, ce genre d’arme permet d’attaquer avant mĂȘme que des affrontements n’aient lieu, et permet ainsi de minimiser les mobilisations. Le caractĂšre non lĂ©tal encourage une utilisation massive. Il ne s’agit pas de se dĂ©fendre, mais d’attaquer en premier, tout en sauvant la face.

On pourrait ajouter enfin, Ă  titre d’expĂ©rience, que l’utilisation massive de ces armes telle qu’elle est actuellement pratiquĂ©e, fait exister un climat de peur des mouvements sociaux, des manifs, et maintient Ă  distance toute une partie de la population terrifiĂ©e Ă  l’idĂ©e de subir le degrĂ© de violence imposĂ© par la police. Cette domination de la violence par la police accentue le rapport de force en sa faveur et valide un argumentaire de dissuasion souvent utilisĂ© : « si vous ne voulez pas ĂȘtre blessĂ©, il ne faut pas aller manifester ».

En parallĂšle de cette lecture, je suis tombĂ© sur un article du sociologue Said Bouamama intitulĂ© « La fabrique politique de la violence policiĂšre », qu’on peut voir comme une petite histoire du racisme de la police.

Pendant la guerre, nous apprend-il, une large majoritĂ© du corps policier collabore au rĂ©gime pĂ©tainiste. TrĂšs peu de personnes sont inquiĂ©tĂ©es Ă  la libĂ©ration, trĂšs peu sont rĂ©voquĂ©es, ce qui veut dire que globalement, les mĂȘmes personnes restent en place. Il y a une continuitĂ© des personnels aussi aprĂšs la guerre d’AlgĂ©rie, qui a vu se dĂ©ployer un contrĂŽle policier brutal, mobilisant la torture, le racisme, le meurtre. De nombreux policiers sont recrutĂ©s parmi les rangs des militaires dĂ©ployĂ©s pendant la guerre d’AlgĂ©rie. Autrement dit, une population policiĂšre avec des pratiques coloniales de torture et de rĂ©pression massive a fini sa carriĂšre en mĂ©tropole, gĂ©rant au quotidien les mouvements sociaux qui ont traversĂ© la deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle.

ParallĂšlement, l’idĂ©e de l’insĂ©curitĂ© a pris racine, faisant des quartiers populaires la cible privilĂ©giĂ©e de la police. Il fallait contrĂŽler les foules et mater les rĂ©pressions. Les politiques sĂ©curitaires des annĂ©es 1970 stigmatisent les quartiers populaires, ostracisent les racisĂ©s, dĂ©veloppent une forme de rancƓur qui provoque Ă  son tour des Ă©meutes, qui selon le sociologue contribuent en retour Ă  renforcer les politiques sĂ©curitaires, les stĂ©rĂ©otypes racistes, etc.

Une enquĂȘte du Cevipof de 2016 prĂ©cise que 51.5% des policiers et militaires dĂ©clarent avoir votĂ© Front National aux rĂ©gionales de 2015, contre 30% seulement Ă  la prĂ©sidentielle de 2012. Les opinions d’extrĂȘme droites sont donc en hausse dans la police, et rĂ©ciproquement les personnalitĂ©s du Rassemblement National soutiennent indĂ©fectiblement les policiers.

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Les policiers croient, Ă  raison, qu’ils ne risquent pas grand-chose Ă  utiliser les armes non lĂ©tales. Ils peuvent donc en faire usage sans se rĂ©frĂ©ner. S’ajoute Ă  ça un certain effet de groupe. Ne pas tirer sur un individu perçu collectivement comme dangereux c’est s’exposer au reproche d’avoir mis toute son Ă©quipe en danger. De plus, il y a une impunitĂ© hiĂ©rarchique car les sanctions (Ă  l’interne et Ă  l’externe avec l’IGPN) sont quasiment inexistantes. ‹La non lĂ©talitĂ© des armes tend Ă  faire s’en servir plus, avant la sommation, avant la discussion. Elles sont utilisĂ©es de maniĂšre excessive et prĂ©ventive, et cette utilisation devient la mĂ©thode classique de la police.

En s’appuyant sur un article de 1968 du sociologue amĂ©ricain Herbert J. Gans, Paul Rocher Ă©voque une « prophĂ©tie autorĂ©alisatrice policiĂšre » : « l’anticipation de rĂ©voltes violentes par les policiers, fortement imprĂ©gnĂ©e par leurs conceptions stĂ©rĂ©otypĂ©es, augmente d’autant leur niveau de violence ».

Une partie des chapitres du livre nous dĂ©voile les coulisses et les chiffres des marchands d’armes. On retiendra que depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, le budget de l’armement policier augmente constamment, de mĂȘme que les effectifs de la police. « Chaque nouvelle intervention musclĂ©e des forces de l’ordre fait battre le cƓur des marchands d’armes. Lors de l’évacuation de la ZAD en 2018, les GM ont tirĂ© 11000 grenades en seulement 8 jours. Une moyenne de prĂšs de 1400 grenades par jour. DerriĂšre ces chiffres, le marchand ne voit pas 200 blessĂ©s mais la volatilisation d’un matĂ©riel de 3,2 millions d’euros qui va devoir ĂȘtre remplacĂ© sous peu. »

Enfin, Paul Rocher cherche Ă  comprendre ce qui, dans la conjoncture actuelle, explique de maniĂšre systĂ©mique l’utilisation des armes non lĂ©tales. Selon lui, l’État recourt Ă  la force et aux armes non lĂ©tales parce qu’il ne supporte plus la moindre contestation. Il expose plusieurs thĂ©ories quant Ă  la place qu’occupe la police dans la sociĂ©tĂ©, et Ă  la maniĂšre pour l’État de maintenir son pouvoir. Le flic dans la tĂȘte : l’individu intĂšgre la rĂ©pression et s’auto-rĂ©gule, ce qui maintient le pouvoir en place. L’ordre ne s’impose pas par la force, mais au sein mĂȘme des individus. Rocher s’appuie sur Foucault, Poulantzas et Bourdieu, pour qui le dominĂ© reconnaĂźt la lĂ©gitimitĂ© de l’ordre auquel il se soumet. L’état d’exception : la norme Ă  laquelle nous nous serions habituĂ©s (Agamben). L’hĂ©gĂ©monie : la force et le consentement s’équilibrent. « L’État est l’ensemble des activitĂ©s pratiques et thĂ©oriques grĂące auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination mais rĂ©ussit Ă  obtenir le consensus actif des gouvernĂ©s Â» (Gramsci, Cahiers de prison)

En guise de conclusion, nous reprenons Ă  notre compte les mots de l’auteur : « pour ĂȘtre pris au sĂ©rieux politiquement, il faut faire acte de prĂ©sence ».




Source: Rouendanslarue.net