Mai 25, 2021
Par Zones Subversives
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De nouvelles forces politiques émergent. Elles s’appuient sur les mouvements sociaux et rejettent la vieille gauche social-démocrate. La stratégie du populisme de gauche vise à conquérir le pouvoir avec un programme ambitieux de redistribution des richesses, mais sans le folklore de la gauche traditionnelle. 

Au début du XXIe siècle, les forces de gauche semblent engluées dans la défaite. La démocratie libérale et le consensus s’imposent avec le reflux des luttes sociales. Le conformisme intellectuel règne et la politique se réduit à des jeux d’appareils. Mais la crise économique de 2008 provoque un renouveau de la contestation sociale. La gauche radicale devient une proposition politique crédible. En 2015, Syriza accède au pouvoir dans le contexte de la crise grecque. L’hégémonie néolibérale semble menacée. Sa base sociale, composée des classes moyennes supérieures et de la bourgeoisie, se fissure. Cette situation ouvre deux possibilités. Le césarisme et le durcissement autoritaire prédominent. Mais de nouvelles forces sociales et politiques peuvent également surgir. Les Printemps arabes et le mouvement Occupy ouvrent des perspectives nouvelles.

Lancé en 2016, le média Le Vent Se Lève regroupe des jeunes intellectuels proches de la gauche radicale. Entre journalisme et engagement assumé, cette revue en ligne creuse les renouvellements théoriques de l’époque. Elle accompagne une nouvelle génération qui aspire à comprendre le monde mais aussi à le transformer. La théorie populiste apparaît comme la principale référence stratégique de ce média. Les rapports de force politiques en France sont analysés au prisme des diverses expériences de gauche à travers le monde. Le marxisme d’Antonio Gramsci alimente également cette revue qui vise à construire une hégémonie culturelle. Un recueil d’articles est publié sous le titre L’Histoire recommence.

 

                              L'histoire recommence

 

Guerre de position et stratégie populiste

 

Dans « Rester connectés au sens commun », un entretien avec la revue Ballast, le média Le Vent Se Lève (LVSL) revient sur la stratégie populiste. Une forme d’autorité et d’incarnation, avec la figure du leader charismatique, est assumée. Tout comme la critique de l’horizontalité. Mais LVSL insiste également sur un populisme par en bas qui repose sur des contre-pouvoirs. « Une des pistes peut par exemple consister à chercher à articuler des formes d’incarnation verticales avec des contre-pouvoirs populaires importants : référendum d’initiative populaire, autogestion ou cogestion de certaines entreprises, possibilité de révoquer certains élus en établissant des modalités pertinentes, etc. », propose LVSL.

Dans le sillage du marxiste Antonio Gramsci, la revue en ligne insiste également sur l’importance de l’avant-garde intellectuelle. « Chez le communiste italien, l’intellectuel organique joue un rôle de médiation, de traduction, entre les catégories populaires et la société politique », présente LVSL. Mais les intellectuels organiques doivent aussi s’appuyer sur les classes populaires pour ne pas se couper du sens commun. Le Parti apparaît comme le Prince moderne, en référence à Nicolas Machiavel, qui doit élaborer la stratégie révolutionnaire. Le journalisme intégral proposé par LVSL livre une vision du monde. Il ne se contente pas de diffuser des informations, mais n’hésite pas à prendre parti et à adopter un style percutant.

Marie Lucas, dans « Antonio Gramsci et ses ennemis », revient sur la démarche du penseur italien. Il refuse le purisme idéologique et le sectarisme. Au contraire, il aime se confronter au point de vue de ses adversaires politiques. Il privilégie le débat et la confrontation d’idées plutôt que le confort de l’entre-soi et de la certitude intellectuelle. Le journalisme doit privilégier l’analyse plutôt que l’indignation morale, l’outrance et la caricature.

 

Laura Chazel et Vincent Dain, dans « Le populisme en dix questions », clarifient ce concept banalisé dans les médias.  Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, le populisme n’est pas une idéologie mais une méthode de construction des identités politiques. Ce discours vise à créer un antagonisme entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut ». La construction d’un sujet politique, le peuple, permet d’agréger diverses demandes politiques.

Le populisme vise à sortir du clivage entre la droite et la gauche. Un discours plus transversal vise à s’adresser à diverses catégories de la population quelle que soit leur identité politique. Ensuite, le folklore de la gauche, avec le drapeau rouge et l’Internationale, est abandonné car il ne fait que renforcer le confort de l’entre soi. L’opposition entre le peuple et l’oligarchie devient le principal clivage. Néanmoins, les populistes s’inscrivent dans des institutions parlementaires et finissent par siéger à l’extrême-gauche. Ensuite, les partis populistes s’appuient sur les classes sociales traditionnelles de la gauche, comme les cadres de la fonction publique.

La révolte des gilets jaunes reste souvent associée au populisme. Ce mouvement regroupe surtout des catégories populaires et rejette le clivage droite-gauche. L’opposition au mépris du président Macron semble rejoindre le clivage entre le peuple et les élites. Cependant, les gilets jaunes rejettent également les institutions et refusent de se structurer autour d’un chef. Ils se développent en dehors des partis et des syndicats et rejettent toute forme de délégation et de récupération politique.

 

 

 

Politique institutionnelle

 

Jean-Luc Mélenchon revient sur sa trajectoire intellectuelle et politique dans un entretien intitulé « La construction d’un peuple révolutionnaire n’est pas un dîner de gala ». Il se tourne vers les expériences de la gauche au pouvoir en Amérique latine, au Brésil mais surtout au Venezuela. Jean-Luc Mélenchon participe à la campagne électorale de Chavez en 2012. Il abandonne le modèle de la coalition des partis de gauche pour se tourner vers une stratégie populiste. Le Front de gauche se noie dans les tractations d’appareils et les combines électorales. Jean-Luc Mélenchon se tourne alors vers le modèle de Podemos.

Inigo Errejon propose un entretien intitulé « Macron est un caudillo néolibéral ». Le dirigeant de Podemos observe que la population ne se réfère plus au clivage qui oppose sociaux-démocrates et conservateurs. La gauche reste associée à la mise en œuvre de politiques néolibérales, autant que la droite. Le combat fondamental oppose démocratie et oligarchie.

L’émergence de Podemos reste favorisée par le mouvement du 15-M en 2011. Une vision gauchiste réduit à Podemos à une banale traduction électorale des mobilisations sociales. Mais l’occupation des places a surtout contribué à renouveler le discours de la contestation sociale. Le mouvement du 15-M semble soutenu par 75% de la population. Il exprime une critique de la précarité et des conséquences de la crise qui génère une large adhésion, y compris au sein des électeurs de droite. L’occupation des places permet de construire un peuple jusqu’à présent oublié et non représenté.

 

Arnaud Montebourg accorde un entretien intitulé « Les sociaux-démocrates ne servent à rien ». L’ancien Ministre de l’Economie et du redressement productif revient sur ses thèmes de prédilection. Il évoque le Made in France et le patriotisme économique. Il défend le protectionnisme et une politique industrielle volontariste, dans une démarche keynésienne. Il revient également sur son action au gouvernement. Il se heurte à la haute administration qui impose sa propre logique néolibérale aux décideurs politiques.

Lenny Benbara observe « Comment la France insoumise est devenue un parti de gauche contestataire ». Ce parti politique semble constamment agressif, quel que soit le sujet et le moment. Pendant la révolte des gilets jaunes, la France insoumise ne semble pas tenir un discours davantage offensif et destituant que pendant les périodes calmes. Ce parti tient un discours gauchiste et dégagiste même en l’absence de mouvements sociaux. Ce qui donne une image banalement déconnectée et incantatoire. Les rassemblements protestataires de la France insoumise renvoient alors à la marginalité politique, notamment pendant la mobilisation étudiante de 2018. « Comme toutes les mobilisations traditionnellement de gauche, c’est-à-dire composées de fonctionnaires, d’étudiants et de diplômés précarisés, son échec était prévisible », souligne Lenny Benbara. La France insoumise est alors associée au camp de la défaite.

 

     

Perspectives nouvelles

 

Politicoboy présente « Alexandria Ocasio Cortez. L’élue socialiste qui dynamite la scène politique américaine ». Cette figure de la nouvelle gauche américaine maîtrise les codes de la communication moderne. Elle s’impose avec des thèmes comme l’écologie et la fiscalité. Le parcours de cette députée issue de la classe ouvrière, et qui a travaillé comme serveuse, permet à une grande partie de la population de s’identifier à elle. Les jeunes diplômés endettés, les travailleurs précaires et les minorités deviennent sa base électorale. Elle brille sur les plateaux télés, en commission parlementaire, mais aussi aux côtés des nouveaux activistes.

Dans la primaire du Bronx, face à un baron du parti démocrate, Alexandria Ocasio Cortez mène une campagne de terrain qui repose sur le porte-à-porte. Mais elle diffuse également une vidéo qui présente son parcours et ses convictions. Elle est soutenue par Bernie Sanders, DSA et Black Lives Matter. Les médias tentent de la présenter comme une extrémiste. Mais elle assume ses idées de redistribution fiscale et impose ses propres thèmes dans le débat public. Sur les réseaux sociaux, elle s’appuie sur des moments de sa vie quotidienne pour parler de politique.

Antoine Cargoet revient sur la révolte en France dans son texte « Les gilets jaunes sont-ils de dangereux iconoclastes ? ». Ce soulèvement s’explique évidemment par des causes sociales. Mais il reste traversé par une dimension spirituelle et de recherche de dignité. Les gilets jaunes diffusent également une esthétique avec des vidéos qui annoncent chaque « acte » ou manifestation nationale. Des chansons, des clips de rap, des fresques et des images accompagnent ce mouvement.

 

Laëtitia Riss questionne les perspectives des mouvements sociaux dans son article « Insurrections. Comment vaincre la tyrannie du “Et après” ? ». En 2019, des révoltes éclatent à travers le monde en France, en Algérie, au Liban, au Chili, en Irak. Les inégalités économiques et sociales et la confiscation de la souveraineté populaire se retrouvent au cœur de ces révoltes. Mais ces insurrections ne débouchent pas vers des changements politiques et sociaux immédiats. Aucune victoire ne pointe à l’horizon. Néanmoins, les révoltes ne doivent pas être analysées uniquement sur leurs conséquences dans le présent. Elles permettent une rupture avec le cours de l’Histoire. Karl Marx estime que la principale œuvre de la Commune de Paris, c’est son « existence même ».

Selon Walter Benjamin, les révoltes brisent la temporalité historique. Elles permettent de sortir de l’urgence du présent. Les insurrections permettent d’ouvrir une brèche dans l’histoire de l’émancipation. « Cette dernière n’étant pas un continuum, mais le produit d’interruptions rejetées, qui rejouent, à chaque fois, la possibilité d’un basculement. Elle aurait son temps, sa mémoire, son mouvement et sa fonction propre : elle écrirait au cœur du réel l’alternative », analyse Laëtitia Riss. Les révoltes brisent les discours sur la « fin de l’Histoire » et permettent avant tout de sortir de la résignation pour reprendre le contrôle de sa vie.

 

        Mélenchon veut surfer sur la vague Montebourg

Jeunes intellectuels de la vieille gauche

 

La revue Le Vent Se Lève propose des articles accessibles qui proposent des analyses sur les évolutions politiques, mais aussi un point de vue populiste de gauche. Des articles se penchent sur les évolutions de la gauche radicale, avec ses nouvelles perspectives stratégiques. Le regard accordé à différents mouvements en Europe et en Amérique permet de comprendre les forces et les faiblesses de cette gauche populiste. Le Vent Se Lève s’attache au renouvellement des discours politique pour sortir du folklore traditionnel de la gauche radicale, associé à la défaite et à la marginalité.

Mais le populisme de gauche se heurte aussi à plusieurs limites. La critique la plus brutale associe cette mouvance au national-populisme de l’extrême-droite. L’universitaire Eric Fassin, mais aussi le site Lignes de Crêtes, pointent la porosité du nationalisme de gauche avec la rengaine raciste à la mode. Néanmoins, Le Vent Se Lève tient à se démarquer des thématiques identitaires et semble éloigné d’un discours raciste. La revue semble même se tourner vers la gauche américaine, avec son approche intersectionnelle et antiraciste.

En revanche, son soutien au M5S en Italie montre les dangers du discours populiste. La posture patriotique risque de consolider et de renforcer la posture nationaliste et raciste de l’extrême-droite. Alain de Benoist, ou même le youtubeur Alain Soral, assument un « gramscisme de droite » qui vise à reprendre le discours de l’adversaire pour porter ses propres thématiques. Face à l’extrême-droite, la clarté politique semble plus efficace que la confusion.

 

Le Vent Se Lève se réfère à Antonio Gramsci. Mais il semble important de pointer ce qui les éloigne des analyses marxistes du penseur italien. La lutte des classes, avec le clivage qui oppose les exploités aux exploiteurs, et les salariés aux patrons, semble disparaître. Le populisme délaisse la finesse de l’analyse de classe et se réduit à une opposition simpliste entre le peuple et les élites. Cette vision grossière de la société, héritée du mouvement Occupy Wall Street, distingue seulement les 1% les plus riches au 99% qui composent le reste de la population. Les populistes s’adressent donc à une large partie de la bourgeoisie et du patronat qui pourraient être séduits par des politiques protectionnistes. Mais cette approche ne permet pas de s’appuyer sur les conflits sociaux et sur les grèves. Cette vision de la société devient hors-sol et déconnectée des hiérarchies et des conflits qui traversent les entreprises et le monde du travail.

Le Vent Se Lève abandonne les classes, mais aussi la lutte. La conquête du pouvoir d’Etat à travers des élections démocratiques devient l’unique stratégie proposée par les populistes. Les échecs de la gauche au pouvoir en France, et plus récemment en Amérique latine et en Grèce, devraient suffire à montrer les limites de cette approche institutionnelle. Les analyses de la revue Le Vent Se Lève sur la vie politique traditionnelle semblent relativement originales. En revanche, les mouvements sociaux semblent réduits à un rôle de tremplin électoral. Les dynamiques propres et les débats qui agitent les luttes sociales indifférent nos camarades populistes. Des gilets jaunes, ils ne reprennent que le discours citoyenniste pour des réformes institutionnelles.

En revanche, les pratiques d’action directe et de blocage économique ne sont jamais évoquées. Plus généralement, les révoltes sociales ne semblent pas porter des perspectives et des débats en elles-mêmes mais doivent se contenter de devenir un marchepied vers le pouvoir pour des partis populistes de gauche. C’est passer à côté d’une histoire de France façonnée par les révoltes sociales et ignorer la tradition de l’autonomie ouvrière. Le Vent Se Lève reprend le modèle de l’avant-garde d’intellectuels et de militants qui doivent guider les masses. Mais, contrairement aux marxistes-léninistes qui préparent l’insurrection, les populistes se contenterait bien d’une carrière vulgairement politicienne.

 

Source : Antoine Cargoet et Lenny Benbara (dir.), L’Histoire recommence. Les Cahiers du Vent Se Lève, Le Cerf, 2020

Extrait publié sur le site Le Vent Se Lève

 

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L’éclatement des gauches

Le populisme démocratique 

Le modèle politique de Podemos 

La nouvelle gauche américaine 

L’imposture du nationalisme de gauche 

Isabelle Garo et la stratégie communiste  

Pour aller plus loin :

Vidéo : Kevin Boucaud-Victoire, Le vent se lève: rencontre avec l’avant-garde du populisme de gauche, émission mise en ligne sur le site Marianne TV le 3 octobre 2020 

Vidéo : Le vent du changement – documentaire, mis en ligne sur la chaîne Le Vent Se Lève le 5 décembre 2020 

Vidéo : Interdit d’interdire : Le clivage droite/gauche est-il encore opérationnel ?, émission mise en ligne sur RT France le 13 mai 2019

Vidéo : 4 questions pour demain avec Lenny Benbara, publié sur le site Ground Control le 17 avril 2020

Vidéo : GILETS JAUNES, EUROPÉENNES : LE CLIVAGE GAUCHE-DROITE EST-IL MORT ? – LENNY BENBARA, entretien mis en ligne par Le Média le 24 avril 2019

Vidéo : Lenny Benbara et Eric Fassin, Populisme de gauche : place au débat, publié sur le site Hors-Série le 7 décembre 2019 

Radio : émission avec Lenny Benbara diffusée sur France Culture   

Lou Plaza, L’histoire recommence – Les cahiers du vent se lève, entretien avec Laëtitia Riss et Antoine Cargoet, publié sur le site Le Vent Se Lève le 16 décembre 2020

Tomas Statius, Le Vent se lève, média de combat, publié dans le journal en ligne Street Press le 16 février 2017

Amélie Quentel, « Le vent se lève », le site d’info alternatif qui mène la bataille culturelle sur internet, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 3 janvier 2017

Le Vent Se Lève, le média qui veut reconstruire l’espace progressiste, publié sur le site Unsighted le 26 avril 2018 

Le Vent se lève : « Rester connecté au sens commun », publié sur le site de la revue Ballast le le 27 novembre 2017




Source: Zones-subversives.com