Mars 10, 2022
Par Zones Subversives
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Malgré ses échecs électoraux, la gauche reste vivante à travers une diversité de mouvements sociaux. Manifestations féministes, antiracistes et écologistes se multiplient. L’agrégat de ces différentes luttes doit permettre d’élaborer une véritable stratégie de transformation sociale. 

En 1969, à Chicago, Fred Hampton lance la Rainbow Coalition pour permettre une alliance des différents groupes révolutionnaires. Cette coalition arc-en-ciel regroupe les Black Panthers, mais aussi les Young Lords et les Young Patriots composés de militants blancs venus du sud des Etats-Unis. Malgré les divergences politiques et esthétiques, cette alliance s’accorde sur la nécessité d’une rupture avec le capitalisme. Le FBI prend la menace au sérieux. Fred Hampton est assassiné et la Rainbow Coalition subit une répression féroce.

Aujourd’hui, une nouvelle gauche américaine semble s’inscrire dans une même démarche d’alliance de divers collectifs féministes, antiracistes et écologistes. Incarnée par Alexandra Oscasio Cortez, cette gauche nourrie par la mouvance intersectionnelle influence la politique du Parti démocrate au pouvoir. La gauche française peut s’inspirer de cette stratégie qui vise à rassembler les luttes pour former un bloc majoritaire.

Le modèle néolibéral arrive à bout de souffle. La mondialisation économique n’a permis qu’un accroissement des inégalités sociales. Ensuite, la crise sanitaire a dévoilé la faillite de l’idéologie néolibérale. En France, le gouvernement multiplie les dépenses publiques en faveur des patrons. En revanche, le pouvoir refuse de financer les hôpitaux. Pour masquer sa responsabilité, le gouvernement décide de culpabiliser la population. Ceux qui ne respectent pas les consignes sanitaires sont désignés comme les premiers responsables de la pandémie. Si la gauche française semble moribonde et divisée, un renouveau des mouvements sociaux peut s’observer. Aurélie Trouvé, ancienne présidente d’ATTAC, développe ses propositions stratégiques dans le livre Le bloc arc-en-ciel.

 

                         

 

Diversité des mouvements sociaux

 

La mouvance altermondialiste émerge avec les grèves de 1995. En 2003 se lance un grand rassemblement au Larzac avec José Bové, alors figure de la lutte contre les OGM. En 2002, l’extrême droite arrive au second tour des élections présidentielles et la gauche électorale s’effondre. En 2017, le constat semble le même. François Hollande et la gauche au pouvoir ont mené une politique d’austérité. La « loi travail » favorise le patronat et fragilise la protection des salariés.

Si la gauche électorale semble moribonde, un bouillonnement contestataire s’exprime dans la rue, sur les ronds-points, sur les places et les zones à défendre. « Des personnes occupent massivement l’espace public contre les politiques en place et y opposent d’autres valeurs, d’autres façons de produire et de consommer, d’autres mesures d’intervention qui réinventent la société et la façon de vivre », observe Aurélie Trouvé.

Même si les mouvements sociaux traditionnels accumulent les défaites. Le dernier recul du pouvoir remonte au mouvement de 2006 contre le CPE, avec ses actions de blocage. Le mouvement de 2010 contre la réforme des retraites, malgré des manifestations de masse, et le mouvement de 2016 contre la loi travail ne sont pas parvenus à faire retirer ces réformes. La crise sanitaire et le confinement ont provoqué un arrêt de la mobilisation sociale.

De nouvelles personnes se politisent en dehors des partis et des syndicats. Les pratiques peuvent être plus éclatées, avec de multiples collectifs spécialisés. Les visions stratégiques semblent plus fluctuantes. En revanche, les luttes deviennent plus spontanées et moins encadrées. « Mais les activistes des années 2020 portent une spontanéité, une créativité, une détermination qui n’ont rien à envier à celles de leurs aînées », souligne Aurélie Trouvé. Le mouvement de l’hiver 2019 contre la réforme des retraites illustre cette ébullition. Des AG interprofessionnelles lancent des actions de blocage et des occupations. Le cortège de tête permet de rassembler des personnes très diverses qui ne se reconnaissent pas dans les manifestations traditionnelles.

Les vieilles structures comme la CGT, Greenpeace ou Solidaires restent présentes. Elles incarnent un pôle de stabilité qui leur permet d’envisager une action à long terme. Néanmoins, ces organisations connaissent un effondrement du nombre d’adhérents et un fonctionnement pyramidal obsolète. Ensuite, les manifestations traditionnelles ne cessent d’exprimer leur impuissance. De nouvelles formes de lutte parviennent davantage à ébranler le pouvoir.

« Et les mouvements les plus horizontaux, les plus autonomes, sans centre névralgique, sans responsable, moins centralisés à Paris, ont démontré une certaine efficacité politique. C’est une des grandes leçons des Gilets jaunes », constate Aurélie Trouvé. La diversité des tactiques doit favoriser la complémentarité entre les diverses pratiques de lutte. Même si les partis et les syndicats ne cessent de dénoncer la violence et l’action directe.

L’autonomie des mouvements sociaux reste un enjeu central. En Grèce, Syriza a siphonné les mouvements sociaux dont les dirigeants ont rallié le gouvernement. Le pouvoir s’est plié aux plans d’austérité tandis que la contestation sociale s’est effondrée. Inversement, les réformes sociales découlent des mouvements sociaux. Ce sont les grandes grèves de 1936 qui ont permis l’application du programme du Front populaire. Mais Aurélie Trouvé reste également attachée à la bonne vieille politique institutionnelle.

 

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Bloc inclusif et stratégie politique

 

Les formes d’oppressions semblent diverses. Les positions subalternes de classe, de genre et de race renforcent la domination. Une alliance doit permettre d’articuler ces différentes formes d’oppressions. Il n’existe pas un seul profil de victime. « En revanche, l’articulation systémique de ces oppressions est un fait et elle pourrait former la base d’une alliance à même de surmonter la diversité d’expériences dans une plateforme politique de justice globale », propose Aurélie Trouvé. Ce rassemblement de forces peut permettre de former un bloc arc-en-ciel pour renverser le pouvoir.

Dans les nouveaux mouvements sociaux, le clivage de classe qui oppose les exploités aux exploiteurs n’est plus central. Les mouvements féministes, antiracistes et écologistes soulèvent d’autres questions. L’identité de classe n’est pas celle qui s’exprime dans ces mouvements. Des personnes se politisent par rapport aux violences policières ou au sexisme à partir de leur propre expérience vécue. Surtout, l’abolition du capitalisme ne suffit pas à résoudre les problèmes posés par les mouvements féministes et antiracistes. Ces diverses luttes autonomes doivent ensuite converger. « A la convergence des dominations sous la houlette du capitalisme, nous pouvons opposer la convergence des dominés en lutte », lance Aurélie Trouvé.

L’écologie comprend une dimension sociale. Ce mouvement suppose un changement de modèle économique, contre les intérêts des multinationales. Ensuite, ce sont les plus pauvres qui subissent davantage  les risques environnementaux au travail et l’alimentation de mauvaise qualité. Ce sont les pays pauvres qui sont dépossédés de leurs ressources naturelles et de leurs terres.

Les ZAD, Nuit debout et les Gilets jaunes bousculent les militants traditionnels et leurs façons de fonctionner. Les statuts et les positions hiérarchiques volent en éclats face à une démarche qui favorise l’égalitarisme et la prise de décision collective. Même si l’absence de structures peut aussi favoriser les hiérarchies informelles. Néanmoins, toutes les révoltes spontanées expriment un refus des appareils et des positions hiérarchiques.

La militante Angela Davis considère que le genre ne peut pas être isolé de la classe et de la race. Les femmes subissent davantage la précarité et restent moins bien payées que les hommes. Ensuite, le patriarcat traverse les organisations militantes. En plus du tabou des violences sexistes, ce sont les hommes qui restent les dirigeants des structures militantes. Ils se réservent les postures visibles et intellectuelles. Les femmes se voient confier les tâches les moins valorisées, comme l’intendance.

L’antiracisme devient indispensable dans le contexte d’une prolifération des discours d’extrême droite, notamment dans l’espace médiatique. Ce sont les collectifs de familles contre les violences policières qui portent directement la question du racisme. Ensuite, les luttes de quartiers articulent l’antiracisme à une dimension sociale.

 

Aurélie Trouvé propose un programme politique censé rassembler les partis et les mouvements sociaux autour d’aspirations et de valeurs communes. L’ingénieure agronome s’appuie sur un projet de planification écologique et sociale. Elle propose une démarchandisation de l’emploi pour satisfaire les besoins fondamentaux, comme la préservation de la biodiversité ou le soin. Ce qui s’oppose à la logique du profit qui prédomine actuellement. Des instances composées de citoyens et d’experts doivent définir les activités utiles.

Cédric Durand et Razmig Keucheyan développent le projet d’une planification écologique. Cette démarche n’est pas contrôlée par des experts et des hauts fonctionnaires, mais doit associer différents acteurs. « Il s’agirait d’une planification démocratique, organisée par la puissance publique étatique, associant de façon étroite les collectivités locales, les syndicats, les associations, les citoyens tirés au sort… », décrit Aurélie Trouvé.

 

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Citoyennisme avec filtres Instagram

 

Aurélie Trouvé propose un livre stimulant qui évoque les différents enjeux qui traversent les mouvements sociaux. L’ancienne dirigeante d’ATTAC, qui a rejoint la campagne de Mélenchon, n’hésite pas à poser la question centrale de la stratégie pour transformer la société. Aurélie Trouvé propose un livre vivant. La jeune militante et ingénieur agronome exprime les doutes et les réflexions de sa génération. Elle se nourrit des réflexions intellectuelles de la gauchosphère et des milieux universitaires. Elle puise dans une mouvance intersectionnelle très dynamique sur les réseaux sociaux.

Aurélie Trouvé s’appuie également sur ses expériences et ses discussions militantes pour nourrir la réflexion. Elle semble s’ouvrir à la critique. Bien qu’attachée aux vieux appareils politiques et syndicaux, elle prend en compte la critique des vieilles bureaucraties hiérarchisées. Aurélie Trouvé propose une démarche ouverte et inclusive qui peut rappeler celle d’Annick Coupé, ancienne syndicaliste de Solidaires qui a rejoint ATTAC. Cette approche permet d’éviter les clivages inutiles entre les diverses pratiques de lutte. En revanche, la démarche inclusive risque de gommer certains débats stratégiques majeurs.

 

Aurélie Trouvé se conforme au milieu militant qui a tendance à vivre un peu dans sa bulle. Les discours idéologiques priment sur les luttes sociales qui permettent des améliorations concrètes dans la vie quotidienne. Les nouveaux mouvements sociaux priment sur la lutte des classes. Mais les collectifs antiracistes, féministes ou écologistes ne semblent avoir aucune prise sur le réel. Ce sont avant tout des mouvements d’opinion qui posent des questions centrales et transversales, mais sans déboucher vers des luttes concrètes.

La posture idéologique et militante peut alors prédominer, coupée des préoccupations du reste de la population. Ce sont les rapports d’exploitation qui restent le problème le plus immédiat. Les conflits avec les patrons, les propriétaires ou les administrations permettent de régler des problèmes concrets. Au contraire, es vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux permettent surtout d’amuser le milieu militant. Les nouveaux mouvements sociaux ont un réel impact dans le débat d’idées, mais pas dans la transformation sociale de la vie quotidienne.

 

Ensuite, Aurélie Trouvé reprend la tarte à la crème de la convergence des luttes. La stratégie du bloc arc-en-ciel consiste à additionner les différents collectifs spécialisés. Ce qui reproduit la séparation entre les différents enjeux. Certes, des personnes parviennent davantage à se politiser à travers l’expérience du sexisme ou du racisme. Néanmoins, ces problèmes ne peuvent pas être réglés uniquement par des collectifs qui s’enferment dans la marginalité militante. Ce sont des soulèvements et révoltes globales qui permettent d’attaquer l’ordre capitaliste pour ouvrir des perspectives de changements sociaux.

Mais Aurélie Trouvé ne s’inscrit pas dans une stratégie de rupture avec le capitalisme. Son bloc arc-en-ciel regroupe les mouvements sociaux pour mieux les conduire vers la soupe électorale. Le renouveau de l’agitation sociale doit déboucher vers une social-démocratie avec filtres Instagram. On gomme les aspérités et les rides de cette vieille idéologie. Mais c’est la même face qui apparaît. Les mouvements sociaux doivent servir de tremplin pour les politiciens de la gauche traditionnelle.

L’articulation de la rue et des urnes finit toujours par l’écrasement des luttes au profit des institutions. Aurélie Trouvé doit même confier ses doutes après le désastre de Syriza et du pouvoir d’extrême-gauche en Grèce. Mais cette expérience ne débouche pas vers une remise en cause radicale de la stratégie social-démocrate. Les expériences des gouvernements progressistes en Amérique latine mais aussi de la gauche au pouvoir en France pourraient conduire à davantage de lucidité.

Le programme proposé par Aurélie Trouvé reste d’ailleurs conforme à celui de la gauche du capital. Les services publics et l’étatisation de l’économie sont censés résoudre tous les problèmes. C’est la Corée du Nord ou la Biélorussie avec un folklore citoyenniste de démocratie participative. En revanche, les rapports d’exploitation, le salariat et le travail ne sont pas remis en cause. L’argent et la marchandise doivent également perdurer aux côtés d’un secteur contrôlé par l’Etat. On est très loin d’une perspective révolutionnaire qui vise à remettre en cause toutes les formes d’oppressions, d’exploitation et de hiérarchies.

 

Source : Aurélie Trouvé, Le bloc arc-en-ciel. Pour une stratégie politique radicale et inclusive, La Découverte, 2021

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

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Vidéo : David Dufresne, Un bloc “arc-en-ciel” pour renverser l’ordre établi, diffusé sur le site Blast le 12 septembre 2021

Vidéo : Rémi-Kenzo Pagès, Pour une stratégie politique radicale et inclusive, diffusé sur le site Le Média le 1er octobre 2021

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Vidéo : Pierre Jacquemain, Gauche : les alliances nécessaires pour un bloc majoritaire et populaire, débat diffusé sur le site de la revue Regards le 27 septembre 2021

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Radio : Aurélie Trouvé, Mathieu Bonzom et Fanny Gallot, Unité et radicalité à gauche : entretien avec Aurélie Trouvé, émission Spectre diffusée sur le site de la revue Contretemps le 8 janvier 2022

Faustine Kopiejwski, “Le Bloc arc-en-ciel”: Aurélie Trouvé s’inspire des Black Panthers pour penser la convergence des luttes, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 30 septembre 2021

Maxime Lerolle, Les stratégies d’Aurélie Trouvé contre le capitalisme, publié sur le site Reporterre le 30 octobre 2021

Thomas Coutrot, Ouvrir des portes dans la muraille de Chine, publié sur le site d’ATTAC le 30 septembre 2021

Lincoln Netiele, Contre la fragmentation des luttes, Aurélie Trouvé livre son « bloc arc-en-ciel, publié sur le site Nouvelle Vie Ouvrière le  24 septembre 2021

Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Aurélie Trouvé, Mélenchon peut encore remporter la présidentielle, publié sur le site Le Grand Continent le 17 février 2022




Source: Zones-subversives.com