Juillet 9, 2021
Par Monde Nouveau
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La révolution cubaine

Gaston Leval

Date du document : mars 1961. Source : Cahiers du Socialisme Libertaire, n° 66.

Le commandant nord-américain William Morgan, qui fut un des chefs les plus renommés et les plus courageux dans la lutte de l’opposition cubaine contre l’armée de Battista, et auquel Fidel Castro avait confié la direction des combats dans la Sierra de Escanbray, vient d’être fusillé à La Havane sous prétexte d’activités contre-révolutionnaires [1]. Jusqu’au dernier moment, il proclama son innocence, mais rien n’y fit, ni pour lui, ni pour son adjoint, Jésus Carreras. Ce n’est pas Ie premier de ceux qui se distinguèrent pendant les années 1957 et I958, que les tribunaux du nouveau régime ont condamné à mort sous l’injonction directe de FideI Castro qui, comme Staline mais bien plus vite, élimine ses premiers compagnons de lutte. Il dépendait du dictateur de signer la grâce demandée. Il refusa, comme il refusa au commandant William l’autorisation d’embrasser sa femme avant de mourir. On l’a vu, dans d’autres cas, intervenir dans une séance de tribunal, prendre la parole pendant des heures pour arracher une peine de mort contre d’autres révolutionnaires.

De telles exécutions sont des crimes infiniment pires que ceux commis dans un régime capitaliste, car ce n’est pas seulement à la vie et à l’honneur des hommes qu’on attente : c’est au sens de la révolution même, à la liberté de tout un peuple. Elles deviennent les bases du régime que l’on construit. Et à Cuba, par la mégalomanie d’un nouveau dictateur, un régime totalitaire est en train de se créer avec, naturellement, la collaboration du totalitarisme russe et chinois, et des restrictions croissantes à la liberté humaine.

Nous en avons une autre preuve dans une circulaire “strictement confidentielle” qui nous a été adressée par des éléments anarchistes bien informés sur le plan international, et dans laquelle on nous demande de nous abstenir de toute critique contre le régime castriste, ou du moins de ne pas y mêler nos camarades cubains, car il y va de leur liberté, sinon. de leur vie. Tel est le chantage que l’on exerce sur nous. Franco lui-même ne va pas si loin. La presse espagnole anarchiste qui paraît en France, et qui doit, maintenant, s’abstenir de critiquer Castro, critique à son gré le régime franquiste sans que nos camarades qui vivent en Espagne aient à en subir les conséquences.

Il est maintenant impossible d’échanger la moindre correspondance avec les Libertaires cubains, Il y a six mois encore, nous recevions des réponses, des informations, une certaine documentation. Maintenant, nous ne recevons plus rien. C’est le silence du tombeau. Le seul petit journal de tendance libertaire qui paraisse – et qui paraissait déjà sous la dictature de Battista – est « Solidaridad gastronómica », organe corporatif, où l’on traite de questions théoriques ou internationales, mais pas de ce qui a lieu à Cuba. C’est la condition de son existence.

La situation est comparable à celle de la Russie pendant les années 1920-1921, lorsque le gouvernement bolchevique permettait l’existence de noyaux oppositionnels anarchistes très réduits, à condition qu’ils ne disent pas ce qu’ils avaient à dire. On sait ce qu’il advint par la suite.

Fidel Castro ne se soutiendrait pas s’il ne s’appuyait sur les armes abondantes que la Russie lui a livrées, et sur une armée de milices “populaires” ou les femmes elles-mêmes sont mobilisées et militarisées, et qui se distingue de moins en moins des autres armées.

La révolution cubaine, que nous avons saluée quand elle a renversé le régime de Battista, a perdu son contenu humaniste qui lui était donné non seulement par l’adhésion des travailleurs des villes et des campagnes, et des paysans pauvres, mais encore par celle d’une partie importante de la petite bourgeoisie nationale, amplement libérale, et qui acceptait les réformes sociales entreprises par les révolutionnaires. C’était un des rares exemples de l’histoire où l’on voyait un tel exemple de noblesse humaine. En général, la presse aussi approuvait, et “Bohemia”, la belle et grande revue d’opposition sous Battista, soutenait, dès le premier moment, le contenu social du programme du “Mouvement du 26 juillet”, fondé par Castro et les siens. Ce n’étaient donc pas seulement les masses rurales plus ou moins incultes qui allaient de l’avant, mais une bonne partie des éléments cultivés, des intellectuels, des universitaires, qui apportaient le poids de leur culture et leur amour de la liberté.

Il est exact que Castro a pour lui les masses, spécialement paysannes, les “guajiros”, les petits propriétaires pauvres, les salariés des campagnes. Mais hélas, nous savons que n’importe quel démagogue – et Castro en est un, au degré superlatif – peut entraîner derrière lui les foules incultes. Mussolini, Hitler, Peron, tous les dictateurs d’Amérique centrale et du Sud, qui le plus souvent ne s’attaquent pas aux masses pauvres, mais même les favorisent, en sont des preuves. Ces masses se soucient peu de la liberté humaine, de la liberté de penser, de la liberté d’opinion, de la liberté d’opposition ou de critique, de la liberté pratiquée en marge du gouvernement qui leur donne plus de bien-être aux dépens des riches. Les dictateurs à la Peron, ou à la Castro, ou à la Rosas, ou à la Mussolini transforment facilement le peuple inculte en populace qui, comme le peuple cubain, ou la partie de ce peuple entraînée par Castro, ne sait que hurler contre tout opposant ou supposé tel : “Al paredon, al paredon !”(au mur, au mur !)

Se basant sur ces “éléments favorables”, Castro construit un régime qui aura peut-être un nom différent de celui des régimes fondés par les autres dictateurs qui pullulent dans l’histoire de l’Amérique centrale et du sud, mais qui, en fait, ne s’en distinguera guère. L’homme est saoul de pouvoir, fou d’orgueil et de vanité. En violation des promesses faites, il n’a pas laissé les partis politiques se réorganiser, il n’a pas toléré d’élections ; d’autre part, il a asservi les syndicats ouvriers en imposant à leur tête des délégués, tous communistes, qui selon le schéma habituel ont éliminé les opposants récalcitrants, réduit les assemblées à des champs de manoeuvres savamment organisés, nommé de nouveaux secrétaires, en un mot tué ou étouffé toute possibilité de résistance des travailleurs des usines, des ateliers, du véritable prolétariat industriel. Il n’a pas même laissé son “Mouvement du 26 juillet” s’organiser en parti, car cela aurait pu l’empêcher d’agir à sa guise. En échange, les communistes ont pu se constituer en parti “socialiste” ; et maintenant, appuyé et épaulé par les spécialistes russes, chinois, tchécoslovaques qui sont arrivés librement, exploitant la haine stupide du “yankee” que tous les démagogues de l’Amérique centrale et du sud, qu’ils fussent fascistes ou communistes, ont fomentée et répandue, bourrant de ses anciens camarades les prisons, improvisant des prisons nouvelles qui sont minées en permanence pour les faire sauter en cas d’émeute, appuyé internationalement par le totalitarisme communiste, Fidel Castro triomphe.

Nous ne craignons pas d’affirmer que certaines conquêtes, sur le plan économique, ne justifient pas la perte de la liberté, et la transformation d’un peuple en, troupeau de persécuteurs et de persécutés. Mieux vaut une révolution incomplète, au sens économique du mot, et qui respecte la liberté humaine, la liberté politique au sens large du mot, la liberté intellectuelle, la liberté de penser et d’émettre sa pensée, la liberté morale, la liberté de dire ce contre quoi on est, et ce que l’on préfère, la liberté de réaliser par soi-même, car ce n’est que quand ces libertés existent qu’une révolution a un caractère humain, et offre une garantie d’humanité. Sinon, on ne fait que créer de nouvelles tyrannies au bout desquelles de nouvelles formes d’exploitation économique apparaissent, et toutes les souffrances subies n’ont servi qu’à inscrire un échec de plus dans l’histoire des peuples.

Ne nous sommes-nous pas, nous aussi, dans une certaine mesure, trompés en proclamant que la solution économique était la seule qui importait, ou tout au moins que tout le reste lui était subordonné ? Non que nous soyons insensibles à la misère que nous avons connue, et dont nous nous souvenons, – mais le paysan cubain était le moins misérable de tous les paysans d’Amérique indo-latine –, non que les problèmes de réorganisation économique ne nous préoccupent pas : nous le prouvons continuellement dans cette revue. Mais parce que certains d’entre nous, incapables d’embrasser les différents aspects du problème humain, ne comprennent pas, ou n’ont pas compris que celui de la liberté est lié à tous les autres, dont celui de la dignité humaine, c’est-à-dire du respect de l’homme et de ses droits ?

La révolution cubaine, transformée du point de vue humain, en anti-révolution, nous apporte sur ces questions un enseignement que nous ne pouvons ignorer

C. du S. L.




Source: Monde-nouveau.net