Août 7, 2022
Par Les mots sont importants
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Le refrain est connu : l’universalisme, indissociable de « l’esprit français Â», ferait face Ă  un pĂ©ril mortel : un « nouvel Â» antiracisme, « communautariste Â», dont la grille de lecture serait « racialisante Â». Mais de quel universalisme parle-t-on ? Telle est la question que nous posent Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau dans un court et incisif essai, intitulĂ© tout simplement Universalisme. Les auteur·ice·s reviennent sur la dĂ©finition des concepts mĂȘme d’universel et d’universalisme, et interrogent la singuliĂšre privatisation dont ils font l’objet – et mĂȘme, pourrait dire, leur nationalisation et leur racialisation. À la suite d’AimĂ© CĂ©saire et de quelques autres, Niang et Suaudeau proposent une critique bienvenue de cette « raison pseudo-universaliste Â» qui fait toujours office, de longue date mais aujourd’hui plus que jamais, de kit idĂ©ologique pour nos classes dominantes, et lui opposent un universalisme moins abstrait – et surtout moins factice – qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de « postcolonial Â» ou de « crĂ©olisĂ© Â». À l’heure oĂč les forces politiques les plus rĂ©actionnaires et extrĂ©mistes, les plus Ă©troitement et agressivement identitaires, se rĂ©clament de la « tradition française universaliste Â», et brandissent ces termes pour disqualifier voire criminaliser toute revendication Ă©galitaire de la part des « racisé·e·s Â», cette rĂ©flexion est Ă©videmment la bienvenue. En guise d’introduction Ă  un ouvrage salutaire, nous en proposons un extrait, consacrĂ© aux politiques de la mĂ©moire, et Ă  la maniĂšre dont, par des paroles comme par des silences, le « rĂ©cit national Â» assure la perpĂ©tuation d’un ordre symbolique et social inĂ©galitaire, discriminatoire, brutal.


Le storytelling pseudo-universaliste fonctionne non seulement comme une exonĂ©ration en boucle de la RĂ©publique, mais aussi comme une machine Ă  gommer celles et ceux qui s’y sont opposĂ©s dans leur combat de libĂ©ration. À quoi bon des figures de l’antiracisme parmi les hĂ©ros français ? Le « panthĂ©on marron Â», comme Christiane Taubira le nomme, n’existe pas dans les livres d’histoire : si Toussaint Louverture a son impasse Ă  Bordeaux, si Solitude est la seule femme noire dont la statue se dresse Ă  Paris – cruelle ironie de nos lapsus urbains –, quel Ă©lĂšve de l’Hexagone a entendu parler de DelgrĂšs, Ignace, SimĂ©on, AdĂŽme, [JĂ©rĂŽme, Gabriel, Boni, Mafungo, Koromantin ? Les hommes et les femmes incarnant les luttes Ă©mancipatrices aux Antilles et en Afrique s’inscrivent au mieux en notes de bas de page dans les manuels.

L’histoire, telle qu’elle a Ă©tĂ© Ă©crite et telle que nous l’avons apprise, fait du mouvement abolitionniste son personnage principal, sous l’inspiration philosophique des LumiĂšres et sous la tutelle politique de la RĂ©volution. Montesquieu le premier, puis Voltaire, Rousseau, Diderot et l’abbĂ© Reynal s’engagent dans la dĂ©nonciation de l’esclavage. Condorcet publie ses RĂ©flexions sur l’esclavage des NĂšgres. Brissot fonde la SociĂ©tĂ© des amis des Noirs, que rejoindront Mirabeau, La Fayette, Lavoisier et l’abbĂ© GrĂ©goire. Il ne s’agit pas de minimiser leurs mĂ©rites : mais oĂč, dans cette version officielle, sont les milliers d’esclaves qui ont sapĂ© jour aprĂšs jour, siĂšcle aprĂšs siĂšcle, le carcan esclavagiste ? Pourquoi le visage de Jean-Baptiste Belley, premier dĂ©putĂ© français noir, est-il le seul Ă  s’ĂȘtre – timidement – imprimĂ© dans la mĂ©moire collective ?


Jean Tulard apporte la rĂ©ponse du grand historien. Si ces visages et ces noms sont absents de notre rĂ©cit national, c’est parce que ces gens n’étaient « personne Â». Lorsque, huit ans aprĂšs l’abolition de 1794, NapolĂ©on rĂ©tablit l’esclavage, « personne Ă  l’époque ne conteste cette dĂ©cision Â».

Personne.

Personne ? Comme Louis DelgrĂšs, colonel français noir, soldat de l’armĂ©e rĂ©volutionnaire et rĂ©publicain engagĂ© pour la chute de la monarchie en 1789 ? Pour DelgrĂšs qui vit en Guadeloupe, le rĂ©tablissement de l’esclavage est un reniement, une trahison de l’idĂ©al rĂ©volutionnaire. Le 10 mai 1802, accompagnĂ© de 300 hommes, il entre en rĂ©sistance et lancent un « appel Ă  l’univers Â», face Ă  la trahison « d’hommes malheureusement trop puissants, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage Â». Le 28, encerclĂ©s par l’armĂ©e française et se sachant perdus, DelgrĂšs et ses hommes se suicident Ă  l’explosif au pied de la SoufriĂšre, prĂ©fĂ©rant mourir en hommes libres Ă  vivre dans les fers.

Personne ? Comme Suzanne Belair dite SanitĂ©, Marie-Rose Toto, Solitude, et les milliers d’anonymes qui prendront les armes contre les troupes du gĂ©nĂ©ral Leclerc ? Beau-frĂšre de NapolĂ©on, celui-ci est chargĂ© de mater l’insurrection de Saint-Domingue menĂ©e par Toussaint Louverture, et d’assurer l’application de la loi du 20 mai 1802 sur le rĂ©tablissement de l’esclavage dans les colonies. « Il faut dĂ©truire tous les NĂšgres des montagnes, insiste-t-il, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de 12 ans. DĂ©truire moitiĂ© de ceux de la plaine et ne pas laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait portĂ© l’épaulette. Â»

Personne.

Qui parle pour les effacĂ©s ? Qu’advient-il de leurs faits, de leurs paroles ? Qui s’assure que leurs voix sortiront des limbes oĂč les enfoncent les historiens prescripteurs, mouleurs et gardiens de la mĂ©moire nationale, incapables de remettre en cause l’histoire qu’ils ont contribuĂ© Ă  Ă©crire ?

Sur nos images d’Épinal, les luttes de libĂ©ration n’existent pas. C’est SchƓlcher qui abolit l’esclavage. C’est une incarnation de la France qui dĂ©barque sur la rive des colonisĂ©s – Africains, Arabes, Asiatiques, Indiens, IndigĂšnes des AmĂ©riques. Chaque peuple est reprĂ©sentĂ© par un stĂ©rĂ©otype. La personnification de la RĂ©publique, elle, a une apparence androgyne. Elle porte l’armure et la robe, un bouclier et un rameau d’olivier. À bord de son esquif, trois soldats (Ancien RĂ©gime, RĂ©volution, IIIe RĂ©publique) et un mousse l’accompagnent. Tous sont placĂ©s en surplomb de ceux qui les attendent, assis ou bras ouverts, dans la posture du croyant prĂȘt Ă  recevoir le sacrement.

Dans un manuel d’histoire, le bon Brazza « donne le Congo Ă  la France Â», « empĂȘche la guerre entre les Noirs du Congo Â» et « empĂȘche les Noirs d’ĂȘtre esclaves Â». En leur montrant le drapeau tricolore, l’explorateur dit :

« Les Français ne veulent pas qu’il y ait d’esclaves Â».

Le tableau colonial met notamment en scĂšne deux esclaves agenouillĂ©s devant leur sauveur blanc, qui leur donne la main droite tandis que la gauche tient le drapeau. Le corps du colon, littĂ©ralement, conduit la libertĂ© depuis l’entitĂ© colonisatrice jusqu’au corps du colonisĂ©. La colonisation française n’assouvit pas : elle affranchit et brise les chaĂźnes. Apprends ton rĂ©sumĂ© :

« Brazza devient l’ami des chefs noirs, qui donnent leur pays Ă  la France. On l’appelle le PĂšre des esclaves Â».

En un sens, le pseudo-universalisme peut ĂȘtre analysĂ© comme une forme de nĂ©gationnisme : nier le crime, donner le beau rĂŽle aux institutions qui en sont les hĂ©ritiĂšres, refuser tout espace d’autonomie, tout pouvoir de dĂ©cision aux victimes. Outre la fresque du Palais Bourbon, un autre « marqueur Â» parisien de l’esclavage et de ses abolitions constitue un bel exemple de ces mĂ©canismes d’occultation et de mise sous silence.

InaugurĂ© par Jacques Chirac le 10 mai 2007 au jardin du Luxembourg, Le Cri, l’Écrit de Fabrice Hyber rend hommage aux « esclaves des colonies françaises Â». Un avertissement de Glissant est citĂ© sur le descriptif :

« L’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir Â».

C’est pourtant cette ignorance volontaire qui est perpĂ©tuĂ©e. Quatre ans aprĂšs son installation, Nicolas Sarkozy dĂ©voile une stĂšle qui contextualise l’Ɠuvre biface :

« Par leurs luttes et leur profond dĂ©sir de dignitĂ© et de libertĂ©, les esclaves des colonies françaises ont contribuĂ© Ă  l’universalitĂ© des droits humains et Ă  l’idĂ©al de libertĂ©, d’égalitĂ© et de fraternitĂ© qui fonde notre RĂ©publique. La France leur rend ici hommage Â».

En d’autres termes, il y avait des esclaves dans les colonies françaises : l’énormitĂ© du fait accompli anĂ©antit la causalitĂ© historique et la responsabilitĂ© de la puissance coloniale. Mais ce n’est pas tout : par leur combat (contre qui ?), les esclaves ne se sont pas libĂ©rĂ©s ; ils ont participĂ© Ă  l’édification du pilier universaliste sur lequel s’appuie la RĂ©publique. Cette syntaxe, dont la fonction est de flouter la continuation de l’entreprise colonialiste par le rĂ©gime rĂ©publicain, n’est pas la seule insulte Ă  la mĂ©moire des victimes de la traite et de l’esclavage : le lieu lui-mĂȘme ajoute Ă  l’invisibilisation du crime contre l’humanitĂ©. Quelle gravitĂ© est possible au milieu des joggeurs, des cours de pilates et des sĂ©ances de dressage de chiens ? Il ne s’agit pas ici de rendre hommage, mais bien de rendre imperceptible. C’est dans ce lieu de mĂ©moire inachevĂ© que le 10 mai 2021, anniversaire de l’adoption de la loi Taubira, a rĂ©sonnĂ© le silence prĂ©sidentiel sur l’histoire de l’esclavage, cinq jours aprĂšs les rimes napolĂ©oniennes d’Emmanuel Macron sur l’histoire de l’Empire. Ce silence, voulu solennel, n’est autre que le langage du refoulement.




Source: Lmsi.net