FĂ©vrier 4, 2021
Par Incendo
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Le film d’AndrĂ© Cayatte, sorti il y a cinquante ans, retraçait la trajectoire de Gabrielle Russier, professeure condamnĂ©e pour avoir entamĂ© une liaison avec l’un de ses Ă©lĂšves.

«Si les gens de cinĂ©ma voient dans Cayatte un avocat, les gens de robe le prennent pour un cinĂ©aste.» C’est par ces mots charmants qu’un critique des Cahiers du CinĂ©ma nommĂ© François Truffaut accueillit la sortie de Mourir d’aimer, le vingt-cinquiĂšme long-mĂ©trage du rĂ©alisateur, sorti il y a tout juste cinquante ans. Cet avocat de formation, nĂ© en 1909, a entamĂ© dĂšs 1942 une carriĂšre de cinĂ©aste, enchaĂźnant les films jusqu’en 1978.

Les rĂ©alisations de Cayatte sont gĂ©nĂ©ralement dĂ©crites comme des «films Ă  thĂšse», maniĂšre passive-agressive de pointer du doigt leur manque de style. Mourir d’aimer n’échappe pas Ă  la rĂšgle: narrĂ© sous forme de retour en arriĂšre, le film prend la forme d’un gigantesque interrogatoire, celui de GĂ©rard Leguen. Ce lycĂ©en revient alors sur les circonstances de sa rencontre avec DaniĂšle GuĂ©not, une professeure de lettres de son lycĂ©e.

Ce n’est pas le genre de Cayatte de s’attarder sur le dĂ©sir, les sentiments. Peu intĂ©ressĂ© par ces questions-lĂ , sans doute un peu pudique aussi, le rĂ©alisateur ne s’attarde guĂšre sur le rapprochement entre GĂ©rard et DaniĂšle, de quinze ans son aĂźnĂ©e. Mourir d’aimer s’en tient aux stricts faits: dans l’atmosphĂšre surchauffĂ©e des manifestations de Mai 1968, l’enseignante a fait comprendre au lycĂ©en qu’elle avait le bĂ©guin pour lui, et ce dernier a fini par exprimer des sentiments similaires.

Autant quitter le prisme fictionnel pour raconter la suite, puisqu’en rĂ©alitĂ©, DaniĂšle GuĂ©not s’appelle Gabrielle Russier, nĂ©e en 1937 Ă  Paris. C’est Ă  Marseille, en 1967, qu’elle a rencontrĂ© le jeune Christian Rossi, nĂ© en 1952. Au lycĂ©e Saint-ExupĂ©ry, oĂč elle enseigne, tout le monde s’accorde Ă  dire qu’elle est une professeure formidable et impliquĂ©e. C’est vers la fin de l’annĂ©e de seconde de Rossi que leur liaison dĂ©bute.

Abus d’autoritĂ©

De nos jours, en France, on estime qu’une personne ĂągĂ©e de plus de 15 ans est apte Ă  donner son consentement Ă©clairĂ©. Les articles 227-25 Ă  227-27 du code pĂ©nal prĂ©cisent notamment que la situation est diffĂ©rente lorsque «les atteintes sexuelles sans violence, contrainte, menace ni surprise» sont commises par «un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autoritĂ© de droit ou de fait», ou encore «par une personne qui abuse de l’autoritĂ© que lui confĂšrent ses fonctions».

Auparavant, c’est Ă  l’article 331-1 de l’ancien code pĂ©nal qu’il convenait de se rĂ©fĂ©rer dans ce genre d’affaire. Il Ă©voque «tout attentat Ă  la pudeur sur la personne d’un mineur ĂągĂ© de plus de quinze ans et non Ă©mancipĂ© par le mariage commis ou tentĂ©, sans violence ni contrainte ni surprise, par un ascendant lĂ©gitime, naturel ou adoptif de la victime ou par une personne ayant autoritĂ© sur elle, ou encore par une personne qui a abusĂ© de l’autoritĂ© que lui confĂšrent ses fonctions», passible de six mois Ă  trois ans d’emprisonnement ainsi que d’une amende.

Au moment oĂč tout commence, Christian Rossi est ĂągĂ© de plus de 15 ans. En revanche, Ă©tant son enseignante, elle a bel et bien autoritĂ© sur lui. Enseignants Ă  l’universitĂ© d’Aix-en-Provence, les parents de Christian Rossi s’opposent bien vite Ă  la relation qui unit leur fils Ă  Gabrielle Russier. Rossi et Russier n’ont absolument pas l’intention de se cacher. Mais pour Ă©chapper un temps Ă  la vindicte des parents Rossi, le lycĂ©en (alors ĂągĂ© de 16 ans et demi) profite des vacances d’étĂ© pour partir sillonner l’Europe en stop, officiellement avec un camarade de classe
 sauf que c’est en fait avec Gabrielle Russier qu’il rĂ©alise ce voyage.

DĂšs la rentrĂ©e suivante, les rapports se tendent entre Christian Rossi et ses parents. Ceux-ci lui demandent de ne plus voir Gabrielle Russier, mais il refuse et va s’installer chez elle. Marguerite et Mario Rossi saisissent alors un juge pour enfants, qui dĂ©cide de placer le jeune homme dans un internat des Hautes-PyrĂ©nĂ©es, Ă  ArgelĂšs-Gazost. Le juge permet cependant Ă  Gabrielle Russier d’écrire au lycĂ©en et autorise une visite lors des vacances de la Toussaint. Tentative de suicide, fugue: le jeune multiplie les tĂ©moignages de dĂ©sespoir. Novembre 1968: la famille Rossi dĂ©pose plainte pour dĂ©tournement de mineur et enlĂšvement.

DĂšs le mois de dĂ©cembre, Gabrielle Russier est incarcĂ©rĂ©e Ă  la prison des Baumettes, oĂč elle ne reste que cinq jours, Christian Rossi ayant rĂ©ussi Ă  obtenir gain de cause auprĂšs du juge pour enfants. Les parents Rossi dĂ©cident alors d’éloigner leur fils et, estimant qu’il a besoin de soins, le font interner en clinique psychiatrique, oĂč il subit une cure de sommeil. Peine perdue: Christian effectue une nouvelle fugue et revoit Gabrielle Russier, qui est de nouveau mise en prison pour avoir refusĂ© de rĂ©vĂ©ler oĂč le jeune homme se cache.

Le procĂšs de l’enseignante se dĂ©roule en juillet 1969, Ă  huis clos. Gabrielle Russier est condamnĂ©e Ă  douze mois de prison avec sursis, Ă  payer une amende de 1.500 francs, et Ă  verser 1 franc symbolique de dommages et intĂ©rĂȘts aux parents du jeune homme. Une condamnation sur laquelle s’interrogeait Colette Gouvion, journaliste Ă  L’Express, en 1969:

«Cela vaut rarement Ă  une femme d’aller en prison sous le coup de l’article 356 du code pĂ©nal, “visant” le dĂ©tournement de mineur sans qu’il y ait violence. “Ces condamnations, nous confirme un juriste, sont exceptionnelles. Et, visiblement, le lĂ©gislateur visait les hommes capables d’abuser de fillettes, bien plus que le dĂ©lit par consentement mutuel”.»

Georges Pompidou ayant Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident de la RĂ©publique quelques semaines plus tĂŽt, une loi d’amnistie est en prĂ©paration, qui pourrait s’appliquer au cas Russier. En cas d’amnistie, la condamnĂ©e aurait alors le droit de rester enseignante, d’oĂč le fait que le recteur de l’acadĂ©mie d’Aix fasse pression sur le parquet pour que cela ne soit pas envisageable.

Une nouvelle comparution est prĂ©vue pour le mois d’octobre 1969 devant la cour d’appel. Entre-temps, Gabrielle Russier entre en maison de repos, et fait une premiĂšre tentative de suicide au mois d’aoĂ»t. Le 1er septembre, elle se donne la mort en s’intoxiquant au gaz dans son appartement marseillais. Elle est enterrĂ©e au cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise, Ă  Paris.

Hommages et colĂšres

Ce n’est qu’aprĂšs le suicide de Gabrielle Russier que l’opinion publique a commencĂ© Ă  s’intĂ©resser Ă  cette affaire. Certains Ă©voquent une histoire d’amour tragique et impossible, d’autres se passionnent a posteriori pour l’imbroglio judiciaire. Les artistes prennent position, comme Serge Reggiani, qui sort en 1970 une chanson titrĂ©e «Gabrielle», aux paroles Ă©crites par GĂ©rard Bourgeois:

«Qui a tendu la main à Gabrielle
Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d’avoir aimĂ© d’amour
En quel pays vivons-nous aujourd’hui
Pour qu’une rose soit mĂȘlĂ©e aux orties
Sans un regard et sans un geste ami»

La mĂȘme annĂ©e, le groupe de rock progressif Triangle y va Ă©galement de son morceau, «ÉlĂ©gie Ă  Gabrielle»:

«Des lumiÚres dorées au fond de ses yeux
Elle aimait son Ă©lĂšve de 17 ans
Mais pour les jurĂ©s, l’amour est un jeu
Quand on est femme au-delĂ  de 30 ans
Dans la prison, elle n’espĂ©rait plus rien
Elle a choisi de mourir un matin»

C’est ensuite Charles Aznavour qui, en 1971, revient sur l’affaire avec la plus cĂ©lĂšbre chanson du lot, «Mourir d’aimer». Celle-ci ne figure pas dans le film d’AndrĂ© Cayatte, dont elle emprunte juste le titre, avec l’autorisation du cinĂ©aste. Elle sera nĂ©anmoins incluse dans le gĂ©nĂ©rique pour la sortie internationale du long-mĂ©trage, nommĂ© aux Golden Globes 1972 dans la catĂ©gorie meilleur film Ă©tranger.

Écrite et composĂ©e par Aznavour lui-mĂȘme, la chanson prend elle aussi la dĂ©fense de Gabrielle Russier, dont elle Ă©pouse le point de vue:

«Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu’un refuge
Toute issue m’étant condamnĂ©e
Mourir d’aimer

Mourir d’aimer
De plein grĂ© s’enfoncer dans la nuit
Payer l’amour au prix de sa vie
PĂ©cher contre le corps mais non contre l’esprit

Laissons le monde Ă  ses problĂšmes
Les gens haineux face Ă  eux-mĂȘmes
Avec leurs petites idées
Mourir d’aimer»

La mĂȘme annĂ©e, Anne Sylvestre y va elle aussi de son hommage Ă  l’enseignante dans «Des fleurs pour Gabrielle». Elle utilise notamment l’argument selon lequel un homme fortunĂ© qui aurait vĂ©cu la mĂȘme situation avec une lycĂ©enne aurait sans doute eu beaucoup moins d’ennuis:

«En brandissant votre conscience
Vous avez jugé au nom de quel droit?
Vos poids ne sont dans la balance
Pas toujours les mĂȘmes
On ne sait pourquoi

Monsieur Pognon peut bien demain
S’offrir mademoiselle Machin
Quinze ans, trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour»

En 1972, Claude François, lui, y va de sa petite allusion pas trop engagĂ©e, dans «Qu’on ne vienne pas me dire»:

«Un jour d’autres Juliette
Toujours d’autres Gabrielle mourront d’aimer
Voyageuses sans bagages
Elles font le dernier voyage
Du grand sommeil»

Doubles standards

En 2009, JosĂ©e Dayan tourne une nouvelle version de Mourir d’aimer, avec Muriel Robin et Sandor Funtek (vu depuis dans K Contraire, avec Sandrine Bonnaire). Trente-huit ans aprĂšs le succĂšs du film Ă  thĂšse d’AndrĂ© Cayatte, sorti le 20 janvier 1971 (plus de 4,5 millions de spectateurs), le tĂ©lĂ©film connaĂźt le succĂšs lors de sa diffusion sur France 2, rĂ©unissant 5,5 millions de personnes. Cette nouvelle mouture fait cependant polĂ©mique, plus que le film d’origine.

Les libertĂ©s prises par JosĂ©e Dayan posent problĂšme. Il y a dĂ©sormais vingt-huit ans d’écart entre les deux protagonistes (43 ans pour elle, 15 ans et demi pour lui). Pour L’Express, Marion FestraĂ«ts rĂ©sume assez bien ce qui semble ĂȘtre le sentiment gĂ©nĂ©ral: «L’histoire authentique de Gabrielle Russier, frĂȘle trentenaire amoureuse d’un jeune homme de 17 ans qui en paraissait 25, se rĂ©vĂšle incongrue lorsqu’on lui substitue Muriel Robin, quinqua costaude», Ă©crit la journaliste.

Le pĂšre Michel Viot, qui avait officiĂ© lors des funĂ©railles de Gabrielle Russier, s’est lui aussi insurgĂ© contre la version de Dayan. InterrogĂ© par La Nouvelle RĂ©publique en 2012, il insiste: «Muriel Robin, bien plus ĂągĂ©e, incarne la mĂšre qui se retrouve face Ă  celui qui pourrait ĂȘtre son fils. Faire l’apologie de l’inceste, c’est trahir la mĂ©moire de Gabrielle. Je ne peux le tolĂ©rer Ă  l’heure oĂč les images ont tant de poids.»

Ces commentaires sont nĂ©anmoins trĂšs gĂȘnants. Ils semblent signifier qu’une mince trentenaire, faisant peut-ĂȘtre plus jeune que son Ăąge, est davantage en droit d’aimer ou de dĂ©sirer un mineur, surtout s’il est grand et viril, qu’une femme plus ĂągĂ©e et plus massive.

En guise de conclusion, on rappellera que c’est Ă  l’ñge de 16 ans qu’Emmanuel Macron rencontra en 1993 celle qui est aujourd’hui son Ă©pouse. Il est Ă©lĂšve en classe de premiĂšre Ă  La Providence, Ă©tablissement privĂ© catholique situĂ© Ă  Amiens, lorsqu’il croise la route de Brigitte Trogneux. De vingt-quatre ans son aĂźnĂ©e, cette professeure de lettres le repĂšre rapidement lors d’un cours de thĂ©Ăątre.

Si le futur prĂ©sident de la RĂ©publique quitte alors son lycĂ©e amiĂ©nois pour aller effectuer sa classe de terminale au prestigieux lycĂ©e Henri-IV, ce n’est pas uniquement parce qu’il est un excellent Ă©lĂšve, rappellent Candice Nedelec et Caroline Derrien dans leur livre Les Macron. Mais bel et bien parce que la famille du lycĂ©en voulait l’éloigner significativement de celle qu’il s’était promis d’épouser un jour ou l’autre.

Peut-ĂȘtre y aura-t-il un jour un film sur le sujet. Souhaitons qu’il soit moins didactique que celui d’AndrĂ© Cayatte, et moins grossier que celui de JosĂ©e Dayan.

SOURCE : www.slate.fr




Source: Incendo.noblogs.org