Novembre 21, 2020
Par Montréal Antifasciste (QC)
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Le 4 mai 2018 paraissait dans The Gazette le premier d’une série d’articles révélant l’identité d’un propagandiste néonazi d’importance internationale résidant à Montréal, un individu jusque-là connu uniquement sous le pseudonyme « Zeiger ». Les journalistes du quotidien rendaient publics les résultats d’une enquête menée depuis plusieurs mois par des militant-e-s antifascistes de la région de Montréal pour débusquer et identifier ce « Zeiger », qui sévissait déjà depuis plusieurs années dans le courant extrémiste du mouvement fasciste alt-right, notamment comme rédacteur et gestionnaire du site The Daily Stormer, un site considéré par plusieurs spécialistes comme la plus influente plateforme de propagande néonazie des dix dernières années à l’échelle internationale.

« Zeiger », qui avait notamment été aperçu avec d’autres Montréalais au rassemblement suprémaciste blanc « Unite the Right » à Charlottesville, en Virginie, les 11 et 12 août 2017 (où on a pu le voir scander le slogan : « Gazons les Juifs; Guerre raciale maintenant! ») et dirigeait de nombreux projets d’organisation, de mobilisation et d’information néonazis, était en fait Gabriel SohierChaput[1] , un « consultant en technologie de l’information » habitant le quartier Rosemont-LaPetite-Patrie de Montréal.

Gabriel Sohier Chaput, au centre, avec d’autres suprémacistes blancs au tristement célèbre rassemblement «Unite the Right», à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017.

Sohier Chaput est disparu dans la nature au lendemain de la parution de ce premier article. Un mandat d’arrêt a été émis contre lui en novembre 2018, et près de deux ans plus tard, The Gazette révélait en août dernier que Sohier Chaput était sorti de l’ombre pour répondre de l’accusation d’incitation à la haine[2] qui pèse contre lui. Il est convoqué au Palais de justice de Montréal ce mardi 24 novembre 2020 pour sa première audience.

Curieusement, les grands médias francophones ont fait très peu de cas de cette affaire, contrairement aux médias anglophones. Que ce soit par indifférence à l’égard du sujet ou par frustration de devoir ramasser les miettes de leurs collègues anglophones, la faible couverture de cette histoire a fait en sorte que le public francophone en a très peu entendu parler. Le présent article vise entre autres à corriger cette lacune pour la postérité.

La principale raison de la démarche est toutefois de garantir que Gabriel Sohier Chaput ne puisse jamais se débarrasser de la pestilence de ses propres paroles et actions.

S’il plaide non coupable, peu de lignes de défense s’offrent à lui. Il pourra prétendre que sa période néonazie relevait d’un égarement momentané et faire acte de contrition, mais la durée (de 2012 à 2018) et surtout la profondeur et la sophistication de son engagement risquent de jeter un doute sérieux sur l’authenticité de ses excuses. Une autre avenue possible sera de plaider le malentendu et de prétendre que son engagement politique auprès de plusieurs projets de propagande nazie n’était en fait qu’une vaste plaisanterie. C’est d’ailleurs la défense boiteuse que ses camarades et lui ont invoquée au lendemain de son doxxing. Malheureusement pour lui, la défense de l’ironie et du « deuxième degré » ne tient absolument pas la route à la lumière des informations contenues dans le présent article, et on ose espérer que la poursuite trouverait facilement les moyens de la déboulonner.

Il pourra au contraire plaider coupable, éviter un procès et assumer des sanctions pénales vraisemblablement assez légères s’il n’a aucun antécédent judiciaire. Un juge lui imposerait alors de s’excuser au tribunal pour les effets néfastes de ses actions passées, mais il serait libre de retourner à une vie relativement normale après avoir payé une amende et versé un montant symbolique, par exemple, à une organisation de défense des droits et intérêts de la communauté juive.

Il aurait ainsi tout le loisir de reprendre discrètement une place dans la société québécoise et la collectivité montréalaise. Nous ne pouvons permettre que son retour se passe aussi facilement.

L’icône utilisé par Zeiger/Sohier Chaput pour tous ses comptes en ligne était un totenkopf frappé d’un Z.

Les discours haineux comme ceux que propageait et encourageait Gabriel Sohier Chaput mènent à des actions haineuses, et ces actions entraînent des conséquences graves dans le monde réel. C’est par exemple sur le forum IronMarch – modéré par Sohier Chaput – que s’est constitué le réseau terroriste Atomwaffen Division, dont plusieurs membres allaient commettre une série de meurtres et de crimes violents correspondant à l’idéologie mise de l’avant par Sohier Chaput et ses collaborateurs.

Soyons clairs : Gabriel Sohier Chaput applaudissait le meurtre d’homosexuel-le-s et de personnes trans, et appelait de ses vœux l’assujettissement des femmes, l’élimination des populations juives et la ségrégation systématique des populations non blanches. Il ne se contentait pas de le souhaiter; il déployait aussi tous ses moyens intellectuels pour favoriser le développement d’une culture politique fasciste et le renforcement d’un mouvement de masse devant mener à ces solutions finales.

Il doit y avoir des conséquences pour ce genre de crimes, et celles que propose le système de justice pénale ne nous satisferont jamais. Nous l’avons dit souvent et le répéterons encore : la justice ne se trouve pas dans les tribunaux, et pour nous, aucun pardon n’est possible.

Gabriel Sohier Chaput devra vivre le reste de sa vie avec le fardeau de son empreinte en ligne, et nous entendons bien faire en sorte que cette empreinte soit indélébile.

Les articles de The Gazette ont affirmé que Sohier Chaput était « une figure néonazie majeure » et « l’un des plus influents suprémacistes blancs en Amérique du Nord »; nous avons l’intention d’en faire ici la démonstration, citations et preuves à l’appui, à partir de ses propres écrits et interventions. Ce qui suit est un portrait assez détaillé du personnage, de ses idées, de ses activités et des milieux politiques dans lesquels il s’est engagé. Nous avons inclus un certain nombre de liens vers des ressources supplémentaires pour approfondir la compréhension du sujet.

Avertissement : cet article contient des liens menant à des contenus explicitement racistes, antisémites et misogynes. Suivez-les en connaissance de cause.

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Qui est Gabriel Sohier Chaput?

Il est né à Montréal en 1986, dans une famille où rien ne le prédisposait aux inclinaisons haineuses qui allaient plus tard redéfinir sa vie. Sa mère enseignante et son père musicien, dont la décence nous invite à taire ici les noms, ont toute notre sympathie pour ce bouleversement traumatique qui a sans doute ébranlé leur vie jusque dans ses fondements. On ne peut pas en dire autant pour son frère, Laurent, qui partageait un appartement avec Gabriel et était probablement au fait de ses activités politiques.

Comme l’ont révélé la série d’articles de The Gazette, publiée en mai 2018, et le travail d’enquête qui a servi de base à ces articles, Gabriel Sohier Chaput a fréquenté l’école secondaire Paul Gérin-Lajoie, à Outremont, a sans doute fait des études postsecondaires quelque part à Montréal, et a entrepris une carrière dans le domaine des technologies de l’information. Selon le Registraire des entreprises du Québec, il a immatriculé une entreprise en octobre 2013 au nom de GSC Gestion, sous la rubrique « Sociétés de fiducie ».

Il est difficile de dire à quel moment il a entamé ses activités militantes, mais l’année 2012 constitue probablement un tournant. C’est l’année où il s’est inscrit au forum de discussion néonazi IronMarch (créé en 2011 par Alexander Mukhitdinov, dont il sera question plus loin), lequel se voulait le digne continuateur du forum StormFront, beaucoup plus ancien. Dans son texte de présentation à la communauté d’IronMarch, publié le 9 décembre 2012, il écrivait :

« Mon nom est Zeiger, je suis un Canadien français du Québec. J’ai graduellement changé de perspective sur la politique, l’économie et les questions sociales, pour aller dans une direction de plus en plus conservatrice. Les écrits de National Alliance[3], des nationaux-socialistes et d’autres sources conservatrices m’ont “éveillé” aux réalités douloureuses de ma société au cours des derniers mois, et je veux m’impliquer pour produire des changements. J’ai trouvé ce site en cherchant des groupes de droite au Québec auxquels je pourrais me joindre, et j’ai constaté que les Canadiens sont peu nombreux sur le forum et y discutent peu des enjeux locaux. La situation où je vis est quasiment désespérée. Le simple fait d’être conservateur ici (ne parlons même pas d’être fasciste!) est extrêmement politiquement incorrect, et je suis constamment troublé par le degré de confusion des gens d’ici en matière de politique et d’enjeux sociaux. Il y a des gens ici qui se prétendent nationalistes, mais qui font la promotion de l’immigration provenant du tiers-monde, font des compromis avec les minorités ethniques au sujet des lois, et autres absurdités du même genre. Je suis en train de lire votre Open Letter to the White Man [Lettre ouverte à l’homme blanc], qui est très intéressant. »

Son profil IronMarch devait plus tard indiquer que :

« Après une période d’apprentissage et d’étude entre 2012 et 2014, Zeiger a commencé à travailler à différents projets pour IronMarch. Ses contributions les plus importantes sont une nouvelle archive fasciste, où toutes les ressources d’IronMarch ont été cataloguées et archivées, et l’édition de différentes publications originales distribuées par le forum. Ses collaborations avec Alexander Slavros [Alexander Mukhitdinov] ont produit plusieurs livres originaux, dont A Squire’s Trial et Mental Liberation. Il est également un éditeur et collaborateur régulier au magazine Noose. En plus de son travail pour IronMarch, Zeiger est rédacteur pour le Daily Stormer et l’auteur du livre Hammer of the Patriot, produit son propre podcast, Hammer, et est régulièrement invité sur divers autres podcasts. »

La fiche d’utilisateur de Zeiger sur IronMarch.

Un examen des nombreuses traces laissées en ligne par Sohier Chaput entre 2014 et 2018 (articles, essais, vidéos, entretiens et débats, etc.) révèle un jeune homme intelligent et considérablement plus cultivé que la moyenne des shitposters qui pullulent dans les forums de discussion où l’alt-right s’est développée. À le lire et l’écouter, il n’est pas étonnant qu’il ait réussi à se tailler une place de choix dans la galaxie des leaders organiques de ce mouvement. On se rend aussi vite compte que pour quelqu’un qui se targue d’employer des procédés humoristiques pour arriver à ses fins politiques, il est d’une austérité frôlant la constipation mentale, en plus d’être présomptueux et excessivement imbu de sa personne. Il se considère manifestement comme un phare de l’avant-garde fasciste chargé d’éclairer la voie de la régénération nationale-socialiste.

Son essai, Hammer of the Patriot : A Handbook on RhetoricalCounter-Terrorism (2014), qu’il a écrit sous le pseudonyme « Charles Chapel » et distribué sur IronMarch et son site personnel, est une sorte de manifeste et de programme nationaliste blanc présenté sous forme de guide d’argumentation. Il s’agit essentiellement d’un exercice rhétorique consistant à caricaturer les arguments d’un interlocuteur « libéral » stéréotypé sur différents enjeux sociaux et économiques pour mieux les réfuter en projetant « une attitude dominante » et ainsi gagner un public imaginaire aux propositions « nationalistes » (nazies). Il admet d’emblée, dans l’introduction, « déformer ce que dit [l’interlocuteur] pour tordre ses propos, ou recourir au bon vieux ridicule et au sarcasme ». Curieusement, il poursuit :

« Les hommes vertueux qui apprécient la vérité et l’honneur graviteront instinctivement vers les arguments rationnels, objectifs et pertinents. Ils seront rebutés par les attaques personnelles et la déformation des propos de l’adversaire, y voyant une approche déshonorable. […] Mais ceci n’est pas une discussion civile, c’est une guerre. À ce stade-ci, la guerre doit être menée avec des mots, mais ces mots pourraient bien plus tard se traduire en vies sauvées ou perdues. Il est de notre devoir de gagner à tout prix. […] Les réfutations [ci-dessous] ont été soigneusement conçues, non pas comme logiquement à toute épreuve, mais de manière à vous placer dans une position dominante. »

Il est clair que Sohier Chaput est obsédé par la stratégie et le développement de tous les aspects du mouvement nationaliste blanc, de l’approche rhétorique aux moyens de communications, en passant par la culture d’un univers visuel et d’une image de marque, et la mise en marché méthodique du néonazisme. Les capacités intellectuelles et stratégiques de Sohier Chaput, pendant cette période d’activité, sont entièrement consacrées à promouvoir un système fasciste fondé sur la ségrégation, l’oppression et l’exclusion de tout ce qui est différent de la norme blanche, quitte à recourir à la violence de masse. Son programme est fondamentalement anti-égalitariste, raciste, misogyne/antiféministe, homophobe/transphobe et, bien sûr, fanatiquement antisémite.

La poursuite des « 14 words », le credo nationaliste/suprémaciste blanc (« Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs »), est l’impératif catégorique. Lors d’un débat avec Matthew Heimbach, le leader de l’organisation nazie Traditionalist Worker Party, mis en ligne à l’automne 2017, Sohier Chaput souligne l’importance de développer un plan stratégique et de définir méthodiquement des étapes concrètes pour atteindre cet objectif général. Pour lui, « le mouvement » doit s’attacher en priorité à :

  1. Gagner les jeunes à sa cause avec une démarche ciblée (nous reviendrons sur cet élément clé de son programme militant dans la section sur le Daily Stormer);
  2. Gagner les adultes « normaux » à la cause (au moyen des arguments et procédés rhétoriques décrits ci-dessous);
  3. Faire élire des alliés à des postes politiques et dans les forces de l’ordre, pour ainsi accéder à l’argent et aux ressources;
  4. Renforcer les communautés;
  5. Attaquer, saper et supprimer les ennemis.

La constitution d’un mouvement de masse dépend entièrement de la capacité de son avant-garde à faire bouger vers la droite « la fenêtre d’Overton », soit le cadre du discours politique acceptable. Toute l’entreprise consiste donc à rendre les préceptes néonazis acceptables, par tous les moyens nécessaires.

Et quels sont ces principes? Il est utile pour s’en donner une idée d’examiner plus attentivement son essai Hammer of the Patriot :

  • De manière générale, il existe une guerre de civilisations entre les blancs et tous les autres.
  • « La seule façon d’empêcher les conflits ethniques est de séparer les groupes en territoires distincts. […] Le seul système politique viable est le nationalisme ethnique. » (p. 19) Ce qui serait selon lui facile à réaliser avec l’aide de la police et des forces armées. (p. 21)
  • « La démocratie est le pire des systèmes politiques. » (p. 23) « C’est à cause de la démocratie si les peuples européens, jadis maîtres incontestés du monde, sont aujourd’hui en voie de disparition. » (p. 24) (Fait à noter, il lui est arrivé de se contredire à cet égard dans d’autres interventions.)
  • « La violence ou la menace de violence, physique ou psychologique, est la seule chose qui puisse résoudre quoi que ce soit. […] La violence est toujours justifiée lorsqu’elle sert à protéger notre peuple. » (p.36)
  • « Nous devons faire tout ce qui est nécessaire pour garantir l’avenir de notre peuple; aucun compromis n’est acceptable. » (p. 48)
  • Le seul rôle des femmes est de faire des enfants et de les élever dans un cadre familial hétéropatriarcal rigide; « Cela n’est pas possible si les femmes en âges de procréer passent tout leur temps à étudier et poursuivre une carrière. » (p. 50) Les rapports entre hommes et femmes doivent être fondés sur la coopération, mais au final c’est aux hommes « vertueux » comme lui de décider la place des femmes; les féministes n’ont au fond « que du mépris pour les femmes » (p.55) et « de la haine pour l’humanité ». (p. 52)
  • La « culture du viol » n’existe qu’en Afrique et est importée dans les pays occidentaux par l’immigration. (p. 51)
  • « Nous avons besoin d’hommes spirituels forts pour mener la nation selon les principes religieux sur lesquels repose notre société tout entière. […] La religion met un frein aux recherches et aux idées dangereuses et indécentes. » (p. 58-60)
  • « L’homosexualité est antisociale et sa promotion dans notre société est préjudiciable au sens moral des personnes. […] C’est pourquoi toute promotion de l’homosexualité doit être bannie de la sphère publique. […] Tous les hommes hétéros bien adaptés sont révulsés et horrifiés par l’idée même d’homosexualité. » (p. 62-63)
  • « Les fétiches sexuels relèvent de la maladie mentale ». Les individus de valeur supérieure comme lui doivent intervenir pour éliminer « les perversions », car elles ont un impact délétère sur l’ensemble de la société.(p. 67)
  • Les libertés et les droits humains ne s’appliquent pas aux individus à l’extérieur de « notre » propre civilisation. « Ceux qui refusent de respecter certains principes eugéniques pourraient perdre leur droit de reproduction. » (p. 71)
  • « Les immigrants n’ont aucun droit d’occuper nos territoires. […] Les droits humains sont en quelque sorte une excuse pour laisser les étrangers capturer nos institutions et déplacer notre peuple. » (p. 74)
  • « Les races et les différences raciales sont une réalité biologique et non un construit social. […] Tout le monde est raciste; tout le monde comprend qu’il y a différents types de personnes, que nous traitons différemment. » (p. 75-77)
  • « Puisque les personnes de différentes races et cultures ont des perspectives différentes sur la vie, différentes valeurs et différents principes ainsi que différentes idées sur comment la société doit fonctionner, le mélange de ces personnes ne peut que générer des conflits et de la violence. La seule solution possible pour résoudre ce problème est le génocide d’un groupe par un autre groupe, soit par la violence, soit par l’assimilation. Ainsi, la diversité est une situation instable qui ne peut être stabilisée que par la destruction de tous les peuples autres que le vainqueur de la lutte. Pour éviter ce conflit et cette effusion de sang, […] nous nous opposons à la diversité forcée et voulons que tous les peuples restent séparés dans leurs propres sociétés […]. La diversité est une grande faiblesse. » (p. 80)
  • « Les libéraux [sic] détestent notre culture, ils veulent s’en débarrasser et la remplacer par un mélange étrange de vaudou africain, de communisme et de bouddhisme zen. » (p. 83)
  • « Les Juifs sont un gros problème dans la société blanche. […] Ils n’ont aucun intérêt pour ce qui est bon pour nous. Ils introduisent des idéologies et des tendances sociales destructrices chez leur hôte [sic] pour l’affaiblir (communisme, féminisme, pornographie, prostitution, divertissement dégénéré, etc.). » (p. 86)
  • « L’antisémitisme est la réponse naturelle au sémitisme. » (p. 87)
  • « Un seul Juif en position de pouvoir est un problème, car il est hostile à nos intérêts. » (p. 88)
  • « Les Juifs ne sont pas comme nous, ils ne nous aiment pas et n’ont pas leur place dans notre société. » (p. 88)
  • « Les Juifs dans leur ensemble sont en compétition avec nous pour le contrôle des ressources et de l’influence politique au sein de notre nation. » (p. 92)
  • « Notre population est en déclin et nos territoires sont inondés de non-blancs. […] La conclusion logique de ceci est l’extinction de la race blanche. […] C’est un génocide calculé. » (p. 93)
  • « L’holocauste est un mythe ridicule. » (p. 107)
  • « La vraie leçon historique [de l’Holocauste] est que lorsque deux peuples de sang, de culture et d’héritage distincts partagent un même territoire sous une même administration politique, il est inévitable qu’ils entrent en conflit pour les ressources et le pouvoir. Cela ne peut se résoudre que dans la violence. » (p. 108)

Et cætera, et cætera. Ironiquement, les idées présentées ci-dessus, et présentées de cette manière dans un contexte rhétorique, sont pour lui les plus susceptibles de convaincre un auditoire imaginaire constitué « d’adultes normaux » afin, rappelons-le, de constituer un mouvement fasciste de masse! Il résume ainsi le but de l’exercice :

« Nous devons nous engager avec nos mots dans cet activisme de basse intensité. Nous devons normaliser ces perspectives et établir notre domination sur la culture. Nous devons stigmatiser et ridiculiser la pourriture libérale qui détruit notre civilisation! »

Comme on peut le constater, si Sohier Chaput fait preuve d’un esprit méthodique et machiavélique, il est aussi rigidement manichéen : sa vision du monde se divise essentiellement en vertueux hommes blancs, nationalistes européens, chrétiens ou païens, et littéralement tous les autres, dégénérés non-blancs, « libéraux », Juifs, féministes et parasites tiermondistes. Et la question de la hiérarchie « naturelle » ne se pose pas seulement entre les différents groupes sociaux, mais aussi au sein des groupes : la grande majorité des hommes blancs sont regardés avec mépris, comme des hommes-insectes (« bugmen ») ou des « lemmings », l’inégalité étant considérée comme un fondement universel de la vie, et la qualité essentielle de l’idéologie fasciste étant qu’elle est la seule à reconnaître cette vérité plutôt que de la combattre. La figure du « libéral » est un épouvantail imaginé ici comme une espèce de « NPC » (personnage non-joueur, dans le vocabulaire gamer), un cliché de progressiste au cerveau lessivé, réduit à son expression la plus inepte, incapable de s’exprimer autrement que par formules toutes faites. (À un certain moment, il met même la phrase suivante dans la bouche de son épouvantail libéral : « Il est bon que les blancs disparaissent; ils sont un fléau sur cette planète et méritent de disparaître. ») Toute sa vision du monde consiste ainsi à essentialiser différents groupes pour les dépeindre comme étant engagés dans un état de compétition perpétuel que seule la ségrégation ou la violence de masse peut résoudre.

Cette psychorigidité se manifeste aussi par une confusion chronique de son opinion et des faits scientifiques et historiques vérifiables, une confusion caractéristique de l’état d’esprit fasciste « antifactuel ». Il évacue tout doute de son esprit. Pour ne prendre qu’un exemple, l’une des grandes divisions catégoriques qu’il opère concerne « les jeunes », dont le prétendu nihilisme généralisé les ferait apprécier particulièrement l’humour raciste, misogyne et antisémite. Mais quand Sohier Chaput évoque « les jeunes », il parle en fait de la partie marginale des générations « Y » et « Z » qui tombe sous l’emprise de l’alt-right.Sa catégorie « jeune » exclus d’emblée les filles et jeunes femmes, les jeunes racisé-e-s et/ou issu-e-s de l’immigration, les Juif-ve-s, les musulman-e-s, etc., et ne contient en fait que les jeunes hommes (très majoritairement blancs) issus des sous-cultures numériques (gamers, channers[4], masculinistes, néonazis, etc.) avec lesquelles il entretient lui-même un contact direct. (Par ailleurs, aucune preuve statistique n’indique que le public alt-right soit particulièrement jeune, comme on serait tenté de le croire, et de nombreuses observations tendent plutôt à montrer que le troll ou le shitposter moyen est dans la vingtaine avancée ou la trentaine.)

Gabriel Sohier Chaput participait régulièrement à des podcasts du mouvement alt-right et d’autres militants néonazis.

Ce qui précède n’est bien sûr qu’un portrait sommaire du personnage. Pour bien comprendre et prendre la mesure de son rôle et de son influence, il importe d’examiner de plus près le mouvement politique plus large dans lequel il s’est inscrit et qui lui a permis de se développer comme militant, ainsi que les projets particuliers où il s’est démarqué.

Comme nous l’avons déjà mentionné, l’essentiel de l’activité militante de Sohier Chaput dans ses années fastes était lié au forum IronMarch et au site The Daily Stormer, deux des principales plateformes néonazies des dix dernières années, qui ont opéré une véritable révolution dans l’esthétique et l’approche stratégique du mouvement fasciste. Il est donc pertinent de se pencher un peu sur l’histoire et le caractère de ces deux projets.

IronMarch

Alexander Mukhitdinov, dit «Slavros»

IronMarch a été fondé en 2011 par l’Uzbek Alexander Mukhitdinov, alias « Slavros », dont les services russes de la BBC ont publié en janvier 2020 un portrait détaillé (une version anglaise, malheureusement fort écourtée, se trouve ici). Sohier Chaput en est devenu membre en décembre 2012.

Selon le Southern Poverty Law Center (SPLC), IronMarch, dont le slogan omniprésent était « Gas the K***s; Race War Now; 14/88 Boots on the Ground » [Gazons les Juifs; guerre raciale maintenant; troupes 14/88 sur le terrain], a été affilié ou a soutenu au moins neuf groupes fascistes dans neuf pays différents avant sa fermeture subite en 2017.

« Les 1 653 utilisateurs d’IronMarch croyaient être réunis au-delà des frontières des pays à majorité blanche au sein d’un même combat fasciste à l’échelle internationale. […]
Des utilisateurs sélects d’IronMarch contribuaient au magazine de la communauté (Rope Culture) et d’autres publiaient des mèmes prônant le génocide des Juifs et des non blancs, lesquels étaient ensuite diffusés sur des plateformes plus populaires, comme Twitter et Facebook. Les utilisateurs d’IronMarch venaient aussi sur le forum pour s’inciter mutuellement à passer à l’action directe, parfois à l’action criminelle, pour réaliser leur désir de vivre dans un monde explicitement fasciste obsédé par la pureté. »

Les utilisateurs y portaient ouvertement aux nues des meurtriers de masse comme Anders Breivik et Dylann Roof, qui y étaient littéralement traités en héros et martyres. Entre 2011 et 2017, le forum est graduellement devenu une base d’organisation pour de nombreux projets néonazis et fascistes, dont le Mouvement de résistance nordique (Scandinavie), le Bataillon Azov (Ukraine), Aube dorée (Grèce) et CasaPound (Italie). IronMarch était aussi un espace où les néonazis pouvaient se réseauter et organiser de nouveaux projets. Durant sa période d’existence relativement brève, le forum a servi d’incubateur à plusieurs projets de ce genre, dont National Action (R.-U.), Atomwaffen Division (É.-U.), Antipodean Resistance (Australie), et American Vanguard, le groupe dont James Alex Fields portait les couleurs à Charlottesville quelques heures avant de tuer Heather Heyer.

Lors d’un entretien sur le podcast du nazi notoire et proche collaborateur du Daily Stormer, Andrew Auernheimer, alias « Weev », peu de temps après la fermeture du forum à l’automne 2017, Sohier Chaput a d’ailleurs souligné que cette fonction de base organisationnelle était l’une des plus précieuses contributions d’IronMarch :

« Nous avons fait plusieurs choses, mais je crois que ce qui est le plus remarquable est ce qui se rapporte à tous les groupes nationalistes qui sont apparus à partir d’IronMarch. Le plus célèbre est National Alliance, en Angleterre; ils ont été bannis (par l’État) l’année dernière parce qu’ils étaient apparemment une organisation terroriste, simplement parce qu’ils faisaient du “shitposting” dans la vraie vie, essentiellement, et que ça c’est du terrorisme désormais, semble-t-il, alors ils ont été bannis. C’est un gros truc. Mais il y en a d’autres ailleurs dans le monde. En Lituanie, ils ont un peu repris le modèle de National Action. Il y a Antipodean Resistance en Australie qui a aussi repris le même… Plus célèbre, aux États-Unis, il y a Atomwaffen Division, ils étaient dans l’actualité récemment, malheureusement, pour des raisons tragiques. Aux États-Unis, ils étaient responsables de grands succès de propagande… »

L’emblème d’IronMarch.

IronMarch se distinguait des autres forums de discussion à l’époque, car il constituait une espèce de renaissance de certaines des tendances les plus extrêmes et les plus misanthropes du néonazisme nord-américain. C’était un site Internet explicitement fasciste-révolutionnaire, dont les utilisateurs considéraient avec mépris toute forme de collaboration avec le système, et où la violence et le terrorisme étaient vus favorablement et même célébrés. L’objectif n’était plus ici de « sauver la civilisation occidentale », mais de précipiter son effondrement. Là où l’alt-right fonctionnait sous le principe du « grand chapiteau », les créateurs et utilisateurs d’IronMarch méprisaient tous ceux qui n’étaient pas aussi loin à droite qu’eux (« à droite de nous, le mur »), et étaient en fait extrêmement critiques de l’alt-right (Sohier Chaput faisait un peu exception à cette attitude sectaire, puisqu’il servait de pont entre IronMarch et The Daily Stormer). Les tendances qui se sont développées sur le forum sont un exemple de ce que l’on désigne désormais sous le terme « accélérationnisme ». L’accélérationnisme est l’idée selon laquelle l’ordre social actuel doit être perturbé par tous les moyens possibles, y compris la violence de masse et le terrorisme, pour pousser les États à leur limite, entraîner un chaos généralisé et précipiter une révolution totale devant impliquer une réorganisation des sociétés selon un principe, soit de génocide, soit de ségrégation raciale. Il n’est ainsi pas surprenant qu’un certain nombre de crimes violents soient directement liés à la base d’utilisateurs d’IronMarch, dont :

Des membres d’Atomwaffen Division entourent leur maître à penser, l’auteur du livre Siege, James Mason.

L’un des plus importants groupes violents issus d’IronMarch est Atomwaffen Division, qui s’est formé en 2015 par la rencontre virtuelle de militants néonazis sur le forum et s’est en partie inspiré du document American Futurist Manifesto, écrit par Slavros et diffusé sur le site. Dans un message publié sur IronMarch en 2015, l’utilisateur « Odin » (Brandon Russell) a annoncé la formation du groupe en ces termes : « Nous sommes une bande de camarades extrêmement fanatiques, idéologiques, qui s’adonnent à l’activisme et à l’entraînement militaire ». « Nous ne sommes pas des guerriers du clavier », ajoutait-il, « si vous n’avez pas l’intention de nous retrouver en personne pour passer à l’action, ceci n’est pas pour vous. » Comme l’expliquait Jacob Ware pour l’International Centre for Counter-Terrorism : « Atomwaffen se distingue des autres groupes néonazis actifs aux États-Unis par son adoption enthousiaste de la violence et du terrorisme. Là où d’autres, comme Identity Evropa ou Vanguard America, priorisent l’activisme politique, Atomwaffen Division “est un groupe qui fétichise la violence comme doctrine centrale‌‌”. »

D’autres membres identifiés d’Atomwaffen Division sont liés à plusieurs meurtres, dont celui d’un jeune Juif homosexuel, Blaze Bernstein, par Sam Woodward, en Californie, le 2 janvier 2018; ceux de Buckley Kuhn-Fricker et Scott Fricker par Nicholas Giampa, en Virginie, en décembre 2017; et celui d’Andrew Oneschuk et Jeremy Himmelman par Devon Arthurs, en Floride, en mai 2017; ces trois derniers partageaient un appartement avec Brandon Russell, qui a quant lui été condamné à cinq ans d’emprisonnement pour possession de matériel explosif. Russell avait exprimé l’intention de bombarder des synagogues, des lignes électriques et une centrale électrique en Floride. (Fait à noter, ces nombreux crimes violents n’ont pas ébranlé la structure d’Atomwaffen Division, qui a poursuivi ses activités sous un nouveau leadership, celui de John Cameron Denton, alias « Rape ».)

Le profil de Gabriel Sohier Chaput sur IronMarch. Notons que le groupe “Black Corps” était réservé aux modérateurs du forum.

Il est important de garder à l’esprit qu’à l’époque où Atomwaffen Division a été créé sur IronMarch, Gabriel Sohier Chaput agissait à titre de modérateur du forum, et qu’il a plusieurs fois exprimé son soutien au groupe sur IronMarch et The Daily Stormer. Comme le relatait Rolling Stone en mai 2018, l’une des premières actions publiques d’Atomwaffen Division a été de poser des autocollants proclamant « Les nazis arrivent! Les nazis arrivent! » et « Les vies des Noirs ne comptent pas » autour de l’Université de Boston, attirant une attention médiatique instantanée. Le « stickercaust », écrivait Sohier Chaput sur The Daily Stormer, était l’œuvre de « patriotes héroïques ». « Si nous créons une tempête médiatique chaque fois que nous posons quelques collants, nous aurons conquis les médias », écrivait-il. « [Et] s’ils cessent de parler de notre propagande, nous aurons aussi gagné; ça voudra dire que le système est maintenant désensibilisé au nazisme pur et dur. »

James Nolan Mason, l’auteur du livre Siege.

Sohier Chaput s’est aussi engagé à produire une nouvelle édition du livre qui allait devenir le principal guide idéologique d’Atomwaffen Division : Siege, par le néonazi américain de longue date, James Nolan Mason.

À l’origine une série d’opuscules publiés dans les années 1980, Siege met de l’avant une forme de terrorisme racial révolutionnaire décentralisé, inspiré par différents courants néonazis et les idées de Charles Manson. Siege propose une forme de « terrorisme structuré en cellules et de révolution blanche » et invite les militants à passer à la clandestinité pour lancer une guérilla contre « le Système ». À partir de 2015, la phrase « Read Siege », qui a été initialement formulée sur IronMarch, a commencé à être répétée exponentiellement dans la galaxie des forums d’extrême droite, au point d’en devenir un mème. L’injonction devait servir à mener les adeptes et sympathisants tout droit à la logique et à l’action « accélérationniste », quitte à créer de nouveaux groupes terroristes (ce que les modérateurs et utilisateurs du forum encourageaient explicitement).

Pour en savoir plus sur Siege et IronMarch :

Selon le SPLC, « personne n’est davantage responsable que Slavros pour la promotion de Siege et de l’accélérationnisme dans la conscience suprémaciste blanche contemporaine ». Or, il s’avère que, suivant le plan proposé par Slavros, c’est Gabriel Sohier Chaput qui s’est chargé de produire la réédition moderne de Siege (3e édition) afin d’en faciliter la distribution et d’en amplifier la portée parmi cette nouvelle génération de néonazis. Il a ainsi contribué directement à la promotion et à l’essor de groupes comme Atomwaffen Division, qui a d’ailleurs fait imprimer et distribué des copies de cette 3e édition produite par Sohier Chaput, et dont plusieurs membres allaient commettre des meurtres ou planifier des attentats crapuleux.

Sohier Chaput n’était pas qu’un simple utilisateur du forum IronMarch. Il en était modérateur et contribuait à son magazine en ligne, en plus d’organiser et de gérer une substantielle archive de textes et de ressources fascistes et nationales-socialistes à l’intention des utilisateurs du forum. En plus de l’essai de rhétorique Hammer of the Patriot, dont nous avons déjà parlé, il a aussi coécrit avec Slavros un livre d’introduction à l’éthique fasciste sous forme de dialogue socratique, intitulé A Squire’s Trial, et signé plusieurs articles (« What Is Fascism? », « The Lemming Principle », etc.) inclus dans une compilation de textes idéologiques d’IronMarch intitulé NextLeap. Il en était donc un leader et un participant clé.

A Squire’s Trial, est un dialogue  «socratique» national-socialiste, par Slavros et Gabriel Sohier Chaput.

Next Leap est une anthologie de textes produits pour IronMarch par Slavros et Gabriel Sohier Chaput

L’objectif ultime de Sohier Chaput était de constituer et consolider un mouvement fasciste international, progressivement, méthodiquement, et les groupes militants comme ceux décrits ci-dessus avaient un rôle important à jouer dans son plan stratégique. Comme il l’expliquait lui-même dans ce podcast de mai 2016, relayé par le SPLC :

« J’envisage le développement de deux types d’organisations. L’une sera publique et l’autre sera principalement cachée. L’organisation publique sera très nationaliste. Elle fera la promotion de valeurs traditionnelles. Elle projettera une image de puissance. Pensons à quelque chose comme l’Aube Dorée ou CasaPound. Mais cette organisation ne fera rien d’illégal et n’attaquera pas le système de front. Ses activités pourraient même ne comporter aucune forme d’activisme politique. Elle pourrait faire du sport. Elle pourrait faire de la charité. Elle pourra faire du réseautage. Elle pourra créer une infrastructure, et ainsi de suite… Mais il y aura une autre organisation – cachée celle-là – qui sera beaucoup plus militante. Toutes ses activités seront consacrées à miner le système. »

C’est dans les termes suivants qu’il prodiguait conseil aux utilisateurs d’IronMarch qui voulaient savoir quel type d’activisme les militants d’IronMarch devraient mener en Amérique du Nord :

« Et bien, vous devriez former une organisation dans votre propre région, si possible. Que ça soit une section locale d’AW [Atomwaffen], un “Book Club” ou autre chose, peu importe, puisque chaque projet est géré de manière indépendante de toute manière. Vous pouvez faire les deux, ou même plus, et en tenir compte dans votre stratégie de recrutement. Par exemple, vous avez votre section d’AW et faites la promotion de vos rencontres du “Book Club” sur [le babillard de] DS [Daily Stormer]. Vous faites des rencontres du “Book Club” chaque mois ou chaque semaine, et si des gars qui sont compatibles avec AW se présentent, vous les invitez. »

Sans consulter ses acolytes, Slavros a fermé IronMarch, subitement et sans explication, en novembre 2017. Selon l’article de BBC Russia, il vit désormais une vie rangée en banlieue de Moscou. Certains, dont Andrew « Weev » Auernheimer, ont spéculé que la fermeture d’IronMarch serait liée à une intervention non spécifiée des services secrets russes. D’autres ont suggéré qu’elle était attribuable à l’activité de membres du Bataillon Azov (antirusse et désigné comme groupe terroriste en Russie) sur le site.

En 2019, une fuite de la base de données du forum a mené à l’identification de nombreux utilisateurs par des journalistes et des antifascistes. Suite à la fermeture d’IronMarch, un site semblable a été créé sous le domaine FascistForge.org et est resté en ligne du printemps 2018 à l’hiver 2020.

The Daily Stormer

La préoccupation centrale de Sohier Chaput pour la propagande, le recrutement et la consolidation d’un mouvement fasciste de masse, déjà manifeste par son profond engagement dans IronMarch, s’est confirmée par son association prolifique avec The Daily Stormer. Ce site, que plusieurs considèrent comme la plus influente plateforme de propagande néonazie de l’histoire récente, comptait plus de 35 000 visiteurs uniques par mois à son pic d’activité en 2017, supplantant en popularité tous ses prédécesseurs.

The Daily Stormer a été fondé en 2013 par le néonazi américain Andrew Anglin, que le journal The Atlantic n’hésite pas décrire comme « le propagandiste le plus accompli de l’alt-right ». En effet, tandis que Slavros et IronMarch rejetaient l’alt-right pour sa complaisance avec certaines parties de l’establishment politique (que les utilisateurs d’IM désiraient généralement renverser), le Daily Stormer combine son néonazisme décomplexé à l’expression d’une affection pour quiconque manifeste du racisme dans les médias et canaux traditionnels, ce qui devait inclure Donald Trump.

En s’inspirant du style et du ton léger de sites « clickbait » grand public comme Vice, BuzzFeed et Gawker, Anglin a trouvé une recette efficace d’agrégation de nouvelles et de production de courts articles originaux faisant systématiquement la promotion d’une vision du monde nazie synthétisant tous les excès de l’aile extrémiste du jeune mouvement alt-right.

Cette recette est détaillée dans un guide de style rédigé par Anglin ayant fait l’objet d’une fuite en septembre 2017. Les articles doivent être courts, le langage, simple et accessible, le ton, comique, les sujets, d’actualité; les détournements culturels sont encouragés, les pires insultes peuvent être utilisées avec parcimonie, mais les euphémismes et autres termes dénigrants sont préférables, il n’y a aucune place pour la nuance, et la directive première est de toujours, « toujours blâmer les Juifs pour tout ».

Sous la rubrique « Morale et dogme », Anglin explique :

« Il faut comprendre que d’abord et avant tout, le Daily Stormer n’est pas un site “pour le mouvement”. C’est un site de rayonnement conçu pour propager parmi les masses le message du nationalisme et de l’antisémitisme. […]

Le but est de répéter continuellement les mêmes arguments, encore et encore et encore et encore. Le lecteur est tout d’abord attiré par sa curiosité et par l’humour méchant, et il est ensuite éveillé à la réalité par la répétition des mêmes arguments. Nous pouvons conserver la fraîcheur de ces arguments en les appliquant aux événements courants. La doctrine de propagande élémentaire de ce site s’appuie sur la doctrine de propagande guerrière d’Hitler décrite dans Mein Kampf, volume 1, chapitre 6. Si vous ne l’avez pas encore lu, faites-le immédiatement[5]. »

Suivant la formule à la lettre, entre mai 2016 et août 2017, Sohier Chaput a lui-même produit des centaines d’articles pour le site, multipliant les manchettes et illustrations brutalement racistes, antisémites et antiféministes dans le but explicite de désensibiliser le jeune public aux propos et images les plus violents et les gagner « par l’humour » à la cause national-socialiste. Il confiait d’ailleurs au néonazi français Daniel Conversano, en septembre 2016, avoir délaissé « la philosophie » qui caractérisait ses textes publiés sur IronMarch pour écrire désormais des articles « divertissants et drôles, pas du tout sophistiqués ». Ce qui suit est un échantillon des articles écrits par Sophier Chaput pour The Daily Stormer.

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Il est utile ici de citer dans le texte un exposé détaillé publié en août 2018 sur le site Angrywhitemen.org :

Zeiger, un néonazi canadien, est l’un des plus proches collaborateurs d’Andrew Anglin qui s’est impliqué avec le Daily Stormer à partir de 2015, où il a écrit des articles et conçu des bannières pour le site. Les textes qu’il a écrits pour le Stormer étaient particulièrement odieux, applaudissant par exemple des meurtres de masse. Il a célébré le massacre de la discothèque Pulse, où 49 client-e-s LGBTQ ont perdu la vie, le décrivant comme « une journée merveilleuse » et félicitant le tueur. « Et le plus beau de tout ça? », demandait-il? « Rien de précieux n’a été perdu. Cinquante homos morts. »

Après qu’Anglin eût lancé l’une des « tempêtes de trolls » [troll storms] dont il a le secret contre la candidate juive à la chambre des représentants, Erin Shrode, Zeiger a traité celle-ci de « Juive stridente », la comparant à une fouine, et a écrit : « les Juifs et leurs complices doivent apprendre à craindre une réaction similaire lorsqu’ils essaient de s’infiltrer en position de leadership. » Dans un autre article, il célèbre la mort d’un survivant de l’Holocauste, écrivant que l’Holocauste est « un canular limité dans le temps », et qu’avec chaque « rat menteur qui crève, le canular approche de sa date de péremption. »

L’un des articles écrits par Zeiger (plus tard supprimé), intitulé « Des preuves des liens de Clinton avec un réseau de pédophiles », reprenait la supercherie du « Pizzagate ». Zeiger y présentait des « preuves » qu’une pizzeria de Washington D.C. était utilisée comme façade pour un réseau de trafic de jeunes enfants à des fins d’exploitation sexuelle, comme la relation du propriétaire avec l’artiste Marina Abramovic, dont une œuvre représenterait « de la violence faite aux enfants », et une photo relayée par le propriétaire représentant « un homme avec un collier de perles jaunes sur la tête d’un jeune garçon », laquelle « symboliserait l’anulingus », selon Zeiger

« Il est ridicule que de telles personnes soient prises en considération pour les plus hautes fonctions au pays », poursuivait-il.

Le site Angrywhitemen.org cite plusieurs autres articles écrits par Sohier Chaput pour le Daily Stormer.

Andrew Anglin devant l’Autel de La Patrie, à Rome.

Fait à noter, la stratégie mise de l’avant par Anglin vise particulièrement un très jeune public. Dans un entretien avec le « nazi pleurnichard » Chris Cantwell, en janvier 2018, Anglin a avoué utiliser des mèmes rigolos précisément pour « endoctriner » des enfants aussi jeunes que 11 ans.

En août 2017, Anglin écrivait déjà sur son site :

« Notre public cible est les jeunes gars entre 10 et 30 ans. J’inclus les enfants aussi jeunes que 10 ans, parce qu’un élément de ça est que nous essayons d’avoir l’air de superhéros. Nous voulons que ce soit quelque chose dont les garçons rêvent de faire partie. C’est un élément central de l’affaire. Je n’inclus pas les gars de plus de 30 ans parce que passé ce point, les gens sont généralement fixés dans leur mode de pensée. Nous toucherons sûrement quelques gars plus âgés, mais ils ne devraient pas détourner notre attention.

Nous voulons que les jeunes mentent à leurs parents pour venir en cachette à nos réunions. Puis nous voulons que les parents envoient leurs jeunes à nos réunions, parce que nous les empêchons de faire des conneries. Nous les amenons à concentrer leur énergie dans une direction positive, à éviter la drogue, à éviter les ennuis et à regarder vers l’avenir. »

Lors de l’entrevue avec Daniel Conversano citée ci-dessus, Sohier Chaput expliquait quant à lui la stratégie en ces termes :

« Le Daily Stormer, le public cible, c’est les adolescents. (…) On pense viser les ados, tout est fait pour eux. (…) Nos méthodes et le type de contenu sont très différents de ce qui se faisait avant. (…) Le concept de base est que dans un monde moderne blasé et dégénéré, le sérieux est nécessairement vu comme ridicule. (…) Tandis que quand on est ironique et qu’on semble blasé et faire dans le ridicule, de façon surprenante, on a tendance à se faire prendre au sérieux. (…) Pour les jeunes, qui sont très aliénés de leur société, ça leur communique beaucoup plus. De nos jours, il faut être ironique pour faire passer un message qui n’est pas ironique. Ce qu’on dit au Daily Stormer est qu’on est le nazisme ironique qui n’est dans le fond pas ironique. (…) Il faut être très divertissant, utiliser l’humour, mettre des médias. (…) On applique ce qui fonctionne dans tous les domaines pour vendre le nationalisme. »

Le 25 juillet 2017, dans le discours-fleuve qu’il donnait à l’occasion du premier rassemblement national de l’alt-right au Canada, un événement baptisé « Leafensraum » (un mot-valise combinant le concept hitlérien de lebensraum et le surnom « Leaf » réservé aux militants canadiens de l’alt-right), Sohier Chaput allait plus loin dans cette explication :

« Nous sommes pour la plupart des jeunes hommes dans la vingtaine, début trentaine, quelques vieux ados, et ça été longtemps notre profil démographique. (…) Mais avec la radicalisation imprévue de la Génération Z, on peut croire qu’il serait pertinent de cibler un public encore plus jeune. On ne va pas enrôler des jeunes de 12 ans dans des organisations nationalistes, mais on peut orienter une partie de notre marketing et nos démarches vers eux. L’idée est que si l’on peut faire en sorte que les jeunes admirent nos groupes, ou les imitent, ou nous considèrent comme un modèle d’identification, dans quelques années, quand ils grandiront, ils seront beaucoup plus susceptibles de se joindre à nous ou de créer des organisations similaires. Donc, chercher l’affection de la Génération Z sera un aspect clé du recrutement et de la croissance de notre mouvement dans les cinq prochaines années. »

Il poursuit en comparant l’alt-right à la génération des premiers hippies, qui a su opérer une espèce de révolution culturelle dans les années 1960 en « prenant la nouvelle génération sous son aile », et insiste sur l’importance de répliquer la même opération aujourd’hui en attirant les jeunes à l’extrême droite au moyen des plateformes numériques, de la culture du trolling et de la prétendue « magie des mèmes[6] ».

Le hacker Andrew « Weev »Auernheimer est le webmestre du Daily Stormer.

On voit donc ici très clairement comment les influenceurs extrémistes dont faisait partie Gabriel Sohier Chaput ont mis en place une sorte de pipeline devant mener les jeunes utilisateurs anonymes des forums comme 4chan, 8chan et Reddit, dégoûtés par la « rectitude politique » et les présumées « dérives du féminisme », vers des sites et forums plus explicitement idéologiques comme le Daily Stormer et The Right Stuff, jusqu’aux  forums néonazis comme IronMarch ou Fascist Forge et les salons de discussion privés (notamment sur Discord) où se développaient une communauté et des organisations fascistes aux répercussions de plus en plus funestes « in-real-life ».

Dans le même ordre d’idée, Andrew Anglin est aussi à l’origine des « Daily Stormer Book Clubs », une multitude de groupes néonazis locaux implantés dans différentes localités en Amérique du Nord et en Europe dans le but de consolider une culture militante en dehors des espaces virtuels. C’est d’ailleurs avec la délégation du Daily Stormer, aux côtés de Robert Warren Ray, alias Azzmador, que Sohier Chaput a participé au rassemblement « Unite the Right » à Charlottesville, en août 2017, où il s’était rendu avec un important groupe de Canadiens et d’acolytes du « Stormer Book Club » de Montréal, dont Vincent Bélanger Mercure et Shawn Beauvais-MacDonald.

(De gauche à droite) Lee Rogers, Gabriel Sohier Chaput, Robert Warren Ray et Benjamin Garland, du Daily Stormer, à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017.

Gabriel Sohier Chaput dans la marche au flambeau organisée dans le cadre du rassemblement«Unite the Right» à Charlottesville, en Virginie, le 11 août 2017.

Le Montreal Stormer Book Club

La recette des « Book Clubs » a été mise de l’avant par Andew Anglin une première fois le 3 août 2016, et plusieurs groupes se sont immédiatement formés dans les mois suivants, y compris à Montréal. Dans sa série d’articles sur Sohier Chaput, The Gazette a révélé l’existence d’un petit groupe de militants alt-right/néonazis qui avait commencé à se rencontrer régulièrement dans des bars et appartements de Montréal « entre août 2016 et janvier 2018 », y compris à l’appartement de Sohier Chaput. Il ne s’agit bien sûr pas d’une coïncidence : ce groupe réunissait ces jeunes hommes provenant du babillard du Daily Stormer avec un petit groupe de masculinistes formé autour d’Athanasse Zafirov et d’autres venus du babillard d’un autre site néonazi, The Right Stuff.

Les premiers échanges sur le salon de discussion Discord « Montreal Storm » datent du 12 août 2016, entre Sohier Chaput et un utilisateur surnommé « Greg » (identifié comme Gregory Duttle, aujourd’hui résident d’Ottawa). Un examen sommaire des discussions des jours suivants révèle que ce nouveau groupe s’est rencontré une première fois en personne le 20 août 2016, au pub Ye Olde Orchard, sur la rue Prince-Arthur, à Montréal. C’était la première d’une série de rencontres, et le salon de discussion devant servir de base d’organisation du DS Book Club de Montréal allait bientôt compter plus de cinquante participants.

La période d’activité du groupe « Montreal Stormer Book Club » a coïncidé avec l’apogée de l’alt-right aux États-Unis, et en fait les participants réguliers du groupe ont adopté informellement le nom « Alt-Right Montreal ». Comme nous l’avons expliqué dans notre fiche de renseignements le sujet, l’alt-right était un « grand chapiteau » qui a commencé à se constituer au début des années 2010 et a pris beaucoup d’ampleur entre la controverse du « Gamergate », en 2015, et la première campagne présidentielle de Donald Trump, en 2016. Partiellement occultée par son association avec un courant conservateur amorphe et mal défini grossièrement appelé « alt-light » (qui contenait un peu n’importe quoi, des groupes « chauvins » comme les Proud Boys aux provocateurs/arnaqueurs médiatisés comme Milo Yiannopoulos et Mike Cernovich), l’alt-right en tant que telle était un mouvement réactionnaire, nationaliste blanc et antiféministe incorporant des courants du mouvement suprémaciste blanc historique (lobbyistes, think tanks, organisations pseudo-universitaires et pseudo-scientifiques, maisons d’édition, etc.) et un grand nombre de jeunes hommes récemment politisés dans les replis les plus misanthropes d’Internet. Si tout le monde n’était pas nécessairement fasciste au sein de l’alt-right, le mouvement faisait une place importante aux fascistes et aux néonazis, et le petit groupe « Montreal Storm » constitué autour de Gabriel Sohier Chaput était un parfait exemple de cette convergence.

Le « Book Club » a aussi pris le nom de « Arm & Hammer » (tout comme le podcast de Sohier Chaput s’appelait « Hammercast »), une possible référence à « Alt-Right Montreal » et à la marque de bicarbonate de soude Arm & Hammer, dont la mise en marché réfère à la blancheur et la pureté.

Vincent Bélanger Mercure et Shawn Beauvais-MacDonald à Charlottesville, le 12 août 2017. Beauvais-MacDonald porte un t-shirt “ARM & HAMMER BROS” et un bouclier du groupe Vanguard America.

Du babillard électronique du Daily Stormer au salon de discussion Discord « Montreal Storm » aux diverses sorties « in-real-life » en tant que Arm & Hammer, Sohier Chaput s’est ainsi joint aux efforts visant à attirer de jeunes adeptes de plus en plus profondément dans le mouvement.

Au cours des dernières années, Montréal Antifasciste et ses sympathisant-e-s ont pu identifier une poignée de ces individus, dont Shawn Beauvais-MacDonald, alias « FriendlyFash », Vincent Bélanger Mercure, alias « Le Carouge à épaulettes », Alexander Liberio, alias « Neuromancer » et Julien Côté Lussier, alias « Passport ». Nous avons aussi déjà parlé de Maxime Morin, alias « DaMcLuv », le pathétique coanimateur du projet de désinformation conspirationniste DMS, qui est d’ailleurs toujours actif aujourd’hui, notamment sur Twitter. Même s’il est celui dont le CV fasciste était de loin le plus imposant, Sohier Chaput n’était pas la principale figure dirigeante du groupe. Ce rôle revenait clairement à Athanasse Zafirov, alias « Date ».

Bien qu’il soit possible qu’ils se soient déradicalisés ou aient changé d’orientation politique au cours des deux dernières années (rien toutefois ne nous permet de le présumer), nous croyons d’utilité publique de révéler que l’utilisateur « VinniGambini » est Vincent Denischuck Martineau de Montréal, « Fahrenheit » est Loïc Pardiac de Lévis, et « Jim B » est Jim Beauchamp de Verdun. Pour les autres utilisateurs que nous n’avons pas encore nommés, leur heure viendra. (Si vous avez des indices permettant d’identifier l’un ou l’autre des membres du « Montreal Stormer Book Club », veuillez écrire à [email protected].)

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D’autres membres de ce petit groupe ont fait le voyage à Charlottesville, dont Vlad Koliesnikov, de Laval, qu’on a pu voir marcher aux côtés de Beauvais-MacDonald dans la marche au flambeau du 11 août 2017, et qui a lui-même affiché sur Facebook une photo de sa participation aux échauffourées du 12 août. Il avait aussi participé à au moins une manifestation à Montréal, celle du Front patriotique du Québec organisée le 23 avril de la même année, possiblement avec son frère Artur. Nous savons également qu’il s’est entraîné avec les membres d’Atalante au moins une fois à leur gymnase privé.

Vlad Koliesnikov dans la marche au flambeau organisée dans le cadre du rassemblement«Unite the Right» à Charlottesville, en Virginie, le 11 août 2017.

Vlad Koliesnikov au rassemblement«Unite the Right» à Charlottesville, en Virginie, , le 12 août 2017.

Vlad Koliesnikov assène un coup de pied à un contre-manifestant antirasciste lors du rassemblement «Unite the Right» à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017.

Vlad Koliesnikov faisait partie des gros-bras d’extrême droite dans la manifestation du Front patriotique du Québec, à Montréal, le 23 avril 2017.

Shawn Beauvais-MacDonald salue Vlad Koliesnikov (et peut-être son frère Artur) sur Facebook.

Vlad Koliesnikov et Shawn Beauvais-MacDonald se sont entraînés avec les militants d’Atalante.

Vlad Koliesnikov, Raphaël Lévesque, d’Atalante, et Shawn Beauvais-MacDonald.

Plusieurs membres du groupe, dont Zafirov, Beauvais-MacDonald, Liberio, Bélanger Mercure et Enzo Acero ont aussi été identifiés à la manifestation de La Meute à Montréal le 4 mars 2017, et ce dernier accompagnait Beauvais-MacDonald à la manifestation de La Meute à Québec le 20 août. Acero était aussi avec Zafirov, Beauvais-MacDonald et quelques autres dans le Vieux-Montréal, le 1er juillet, pour chahuter une manifestation anticolonialiste organisée à l’occasion de la fête du Canada. Il a également participé à des activités sociales d’Atalante.

Enzo Acero au centre, avec le bonnet bleu marine; à l’avant plan, Alexander Liberio, avec le bonnet de laine; en arrière-plan, Vincent Bélanger Mercure discute avec Athanasse Zafirov (foulard beige) à la manifestation de La Meute à Montréal, le 4 mars 2017.

Shawn Beauvais-MacDonald est accompagné d’Enzo Acero (t-shirt vert) à la manifestation de La Meute à Québec, le 20 août 2017.

Enzo Acero est avec Shawn Beauvais Mac-Donald (t-shirt Canada), Athanasse Zafirov (t-shirt blanc) et d’autres membres du «Montreal Stormer Book Club» pour chahuter une manifestation anticolonialiste à Montréal, le 1er juillet 2017.

Des membres du « Book Club » de Montréal ont aussi participé à une action de perturbation d’un événement d’éducation populaire antiraciste à l’Université Concordia, le 25 mars 2017; organisé une conférence de Ricardo Duchesne, un (ex) professeur nationaliste blanc de l’Université du Nouveau-Brunswick, au restaurant Ruby Foo’s de Montréal; posé en ville des collants reprenant l’esthétique d’Atomwaffen Division (développée par le graphiste « Dark Foreigner »); et posé des affiches à l’Université McGill dans la foulée de l’élection de Donald Trump en décembre 2016. Julien côté Lussier, Athanasse Zafirov et Gabriel Sohier Chaput ont participé à l’organisation du « Canadian AltRight Gathering », baptisé « Leafensraum », à South Algonquin, en Ontario, en juillet 2017. Le groupe n’a pas été en mesure de maintenir son taux maximal d’adhésion de quelques douzaines de membres. Les facteurs ayant joué à cet égard comprennent les multiples divisions idéologiques et le manque de cohésion sociale entre les membres, l’attention négative qu’ont entraîné les événements de Charlottesville, l’activité réduite d’Athanasse Zafirov[7] et l’incapacité des autres membres de remplir efficacement un rôle de leadersip, et probablement la frustration découlant de l’incapacité du groupe à jouer un rôle significatif dans l’ombre des mobilisations nationales-populistes beaucoup plus importantes à l’époque (des organisations décrites avec dérision comme « boomers » et « nationalistes civiques »). Un ancien membre du « Book Club » allait plus tard essayer de mettre en place une section locale d’Atalante à Montréal, mais cette tentative n’allait pas porter fruit à long terme.

Il semble que tout au long de cette année-là, Sohier Chaput soit quant à lui resté bien discret. Puis il a été doxxé en mai 2018, ce qui l’a écarté des activités à Montréal jusqu’à aujourd’hui. En moins de 24 heures, il avait quitté son appartement de la rue Fabre et vraisemblablement quitté la ville pour se cacher en région (des indices nous permettent de croire qu’il s’est réfugié dans le Bas-Saint-Laurent, où il a de la famille). La semaine suivante, une manifestation était organisée devant son ancien domicile pour célébrer son départ précipité.

Les lendemains difficiles de feu Zeiger

Au lendemain de la déconfiture publique de Sohier Chaput, Anglin publiait sur Daily Stormer un billet aux allures de notice nécrologique :

« Ce qui me pèse sur la conscience actuellement est le fait que notre gars se soit fait chasser de sa maison et de son travail. Il y a des gens qui le chassent dans les rues. Il s’est fait passer dans le tordeur à cause d’articles publiés sur un site Internet de comédie. Quel monde malade persécute quelqu’un en raison de blagues publiées sur Internet? (…) Zeiger était un brave et noble guerrier, autant en ligne que hors ligne. C’est un coup dur pour un gars qui a fait énormément pour notre lutte depuis de nombreuses années. Il a consacré des milliers d’heures à la lutte, de manière désintéressée, pendant des années. Ils sont peu à avoir travaillé aussi dur et aussi longtemps que lui pour le mandat divin des “lulz”. Au final, le système est venu pour le réduire en poussière. »

La même semaine, dans le tout dernier épisode de leur programme avant sa discontinuation définitive, les animateurs du podcast alt-right canadien This Hour Has 88 Minutes se plaignaient un peu sur le même ton lugubre du fait que les normies ne comprennent tout simplement pas « les nuances » de l’alt-right. Dans un échange qu’on pourrait qualifier de tristounet, Clayton Sanford, alias « Axe in the Deep » et Thomas White, alias « League of the North » déploraient dans un premier temps les imprécisions mineures qu’auraient commises la CBC dans son récit de l’affaire Zeiger, pour ensuite suggérer que Sohier Chaput n’était pas vraiment un nazi et que son opinion a évolué au fil du temps… puisqu’il travaille maintenant pour le Daily Stormer :

« Ils emploient ce mode de pensée voulant que les gens ne peuvent pas changer d’opinion sur une période de quatre ans. C’est vraiment un concept juif, d’une certaine manière, cette idée du temps qui est linéaire, que rien ne change, que les choses vont toujours dans la même direction à tout jamais sans que rien ne change, qu’il est impossible de lire Siege et de penser, “wow, c’est based[8]”, puis de finalement voir ce que ça cause et de s’en éloigner. »

Le problème avec cette explication, bien sûr, est que Zeiger ne s’est jamais distancié d’IronMarch, même après la fermeture du forum, ni des idées maîtresses du livre de Mason dont il a activement fait la promotion pendant des années. Et quand il a formulé des réserves à l’égard de l’accélérationnisme, après les meurtres et attentats liés à Atomwaffen Division, c’était pour en déplorer le mauvais sens stratégique, et non les conséquences tragiques.

En juin 2018, soit quelques semaines après son doxxing, Sohier Chaput a lui-même donné une entrevue à Boris Le Lay, du site néonazi français Démocratie Participative (fortement inspiré du Daily Stormer), où il développait déjà la défense pourrie de la « plaisanterie incomprise » :

« On s’entend que Daily Stormer est un site satirique en grande partie, on écrit plein de choses qui sont drôles, comiques, absurdes, etc. Et après ça, ça serait facile pour quelqu’un de faire un montage de toutes ces choses-là et de dire, “ah, regarde toutes ces choses horribles que cette personne-là a dites”, en faisant semblant que tout ça est sérieux à 100 % […] Daily Stormer est un site plus pour les jeunes, l’humour est difficile à comprendre pour les gens plus vieux; pour les jeunes, certaines blagues sont ésotériques, mais ils vont comprendre; pour qqn qui a 40, 50 ou 60 ans, c’est complètement ésotérique, c’est impossible à comprendre, et même si on expliquait, ils ne comprendraient jamais. […] Au Daily Stormer, on utilisait beaucoup ce genre d’humour là, ce genre de références pour toucher notre génération, les jeunes d’Internet, mais ça fait aussi que c’est facile d’être mal compris. Derrière ça, on a aussi un vrai message à faire passer, mais ça passe plus d’une façon subconsciente que consciente. C’est-à-dire que si tu écris sur la politique, que tu fais des références à des films des années 1980, y a personne (d’intelligent) qui consciemment va prendre ça au sérieux, mais il y a quand même un aspect du message qui va être compris implicitement. Ça c’est l’idée derrière le Daily Stormer. »

Ainsi donc, si l’on comprend bien le raisonnement, on devrait croire que cet homme, qui entre 2012 et 2018 s’est engagé de plus en plus profondément dans le mouvement néonazi international, a écrit de nombreux textes de théorie fasciste dont un manuel de rhétorique complètement dénué d’humour, développait sur plusieurs tribunes un plan stratégique de recrutement et démarchage en vue de créer un mouvement fasciste de masse, s’est hissé en quelques années au sommet de la hiérarchie du plus important forum de discussion néonazi au monde, a réédité et diffusé le plus important guide idéologique du mouvement néonazi contemporain, et est devenu le deuxième plus prolifique rédacteur du plus important site de propagande néonazie au monde n’était en fait rien de plus qu’un farceur incompris?

Il faudrait sans doute aussi qu’on oublie que Sohier Chaput a lui-même a plusieurs reprises répété la phrase classique d’Andrew Anglin : « Le Daily Stormer, c’est le nazisme non ironique déguisé en nazisme ironique. »

Malheureusement, pour lui nous n’oublions pas, et nous ne pardonnons pas.

///

Conclusion

Gabriel Sohier Chaput est issu d’une famille libérale et a fréquenté une école libérale, même s’il est vrai que le secteur où il a grandi est tristement réputé pour être un foyer d’antisémitisme (un fait qu’il évoque d’ailleurs lui-même dans un épisode du podcast This Hour Has 88 Minutes). Il n’est bien sûr pas le premier néonazi à suivre ce genre de parcours.

Sohier Chaput a joué un rôle central au sein du mouvement néonazi international dans les années 2010.Au courant decette période, le néonazisme n’était peut-être pas considéré par beaucoup comme une menace imminente. Ainsi, bien peu de militant-e-s ont compris que cette éminence grise surnommée Zeiger était en réalité un Canadien français résidant à Montréal. Il n’a jamais adopté le look de nazi d’opérette, et l’on peut assez facilement s’imaginer qu’en parcourant les rues de Rosemont ou du Plateau il y a quelques années, rien n’aurait distingué Sohier Chaput des hordes de hipsters trentenaires qui y circulent quotidiennement. Pendant de nombreuses années, il a choisi d’être actif anonymement et de concentrer ses efforts sur des projets en ligne dirigés par des leaders fascistes basés dans d’autres pays. Que ce choix ait relevé de la couardise ou de la circonspection, ou des deux, cela reste difficile à dire avec certitude.

Il a consacré ses compétences à des projets initiés par certaines des principales figures de la renaissance néonazie des dernières années. Il était un collaborateur industrieux, bien que ses propres contributions ne fussent pas particulièrement originales et que lorsqu’il abordait ses sujets favoris, la propagande et la philosophie, rien de ce qu’il avait à dire n’était bien plus intéressant que ce que l’on pourrait retrouver dans une hypothétique série Pour les nuls dirigée par un trublion nazi sans grand talent. Ses arguments sur « la Vérité », que l’on devine être la pierre angulaire de sa conception fasciste du monde, se résument à quelques lieux communs. Le jeune homme blanc persuadé d’être la personne la plus intelligente dans la pièce est un cliché risible, et Gabriel Sohier Chaput n’est jamais vraiment parvenu à incarner autre chose que ça.

Le seul projet que Sohier Chaput a lui-même démarré, le « Daily Stormer Book Club » de Montréal, n’a pas accompli grand-chose de plus que de mobiliser une poignée de gars pour participer à des événements organisés par d’autres. À l’exception notable de Charlottesville, Sohier Chaput semble avoir sciemment évité toute activité publique. Aussi discret qu’il ait pu être, toutefois, il a réussi à s’insérer dans le mouvement néonazi à un moment crucial et est arrivé à jouer un important rôle de soutien auprès d’individus qui allaient redéfinir en peu de temps l’image du fascisme au 21e siècle. Et il ne s’est pas gêné non plus pour soutenir certaines des tendances les plus extrêmes et les plus violentes de cette renaissance, comme Atomwaffen Division.

Que penser, en bout de course, de Gabriel Sohier Chaput? À certains égards, son profil correspond à celui d’un agent perturbateur. À d’autres égards, il n’est rien de plus qu’un « guerrier du clavier » présentant une meilleure éthique de travail que la moyenne des trolls. Ou peut-être simplement un vulgaire pleutre néonazi.

Nous continuerons à suivre sa trace afin de neutraliser son travail autant que possible. Et bien sûr de faire en sorte qu’il se sente toujours obligé de regarder par-dessus son épaule dans nos communautés…


[1]               Les noms « Sohier » et « Zeiger » partageraient la même racine germanique.

[2]               Bibliothèque du Parlement, Discours haineux et liberté d’expression : balises légales au Canada, 2018.

[3]               National Alliance était la plus importante organisation néonazie aux États-Unis dans la période suivant l’effondrement de l’American Nazi Party. Son leader, William Pierce, est l’auteur des Turner Diaries, un roman qui a inspiré des groupes armés d’extrême droite dans les années 1980.

[4]               Les utilisateurs anonymes du forum 4chan, ou s’est initialement développée la culture numérique de l’alt-right.

[5]               https://assets.documentcloud.org/documents/4325810/Writers.pdf

[6]               La « meme magic » est la notion voulant que la production et la diffusion massive de mèmes puissent influer sur le cours de l’histoire; l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis étant généralement prise pour exemple patent. Non content de développer des exercices de rhétorique visant à raffiner la capacité des militants néonazis à débattre, Sohier Chaput a mis en ligne au moins un tutoriel de design graphique sur sa chaîne pour montrer à ses adeptes comment concevoir des mèmes de Pepe, une vidéo qu’il a subtilement intitulée « The Adolf Hitler School of Meme Magic »…

[7]               Avec Julien Côté Lussier, Zafirov a réorienté son énergie sur la création d’une succursale de Génération identitaire au Canada, après quoi il s’est préparé en 2018 à déménager à Los Angeles, où il mène actuellement des études doctorales à l’Anderson School of Management de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA).

[8]               Dans le vocabulaire de l’alt-right, le terme « based » est un signe général d’approbation, par opposition à tout ce qui est jugé négativement. https://www.dictionary.com/e/slang/based/




Source: Montreal-antifasciste.info