Cet article est repris du blog Floraisons et y est aussi disponible en podcast. Je reproduis ici les deux premières parties d’un article original en trois parties pour des raisons de longueur et que ce sont celles qu’il me parait le plus important de transmettre.

I. POURQUOI SE BATTRE

La persuasion morale ne fonctionne pas

Trop de personnes sont naïves sur la capacité de la « persuasion morale » pour provoquer un changement social. Nous sommes nombreux et nombreuses à penser que si nous donnons un bon exemple ou de bons arguments, les personnes au pouvoir seront convaincues d’arrêter leurs atrocités. En réalité, les personnes au pouvoir sont conditionnées pour être aveugles aux questions de structure de pouvoir qui les ont mis à cette place. Elles font partie d’une grande machine à exploiter et dominer, et on ne persuade pas une machine, on la casse. Les quelques individus qui agissent avec compassion sont plus à considérer comme des éléments défectueux de la machine qui seront bientôt remplacés par les patrons ou les actionnaires.

Nous devons arrêter de penser comme un mouvement d’opposition mais bien comme un mouvement de résistance. Il y a une différence entre dissidence et résistance. Une personne dissidente pense que la société est injuste et partage cette pensée avec d’autres. Une personne résistante passe à l’action et tente de gêner ou démanteler les systèmes d’oppression politique, économique et sociaux.

L’État et le capitalisme étant les deux systèmes les plus puissants du monde, il n’est pas étonnant que, dans la pensée dominante, un passage à l’action se résume souvent à « voter » ou bien « voter avec son porte-monnaie ». Mais ces tactiques n’ont jamais empêché l’exploitation ou menacé véritablement un système basé sur l’injustice, et ne le feront jamais. Nous devons construire un force politique qui confronte le pouvoir directement, c’est à dire lutter.

Les libéraux de gauche sont mal à l’aise avec l’idée d’affronter directement le pouvoir, car ils s’identifient au système et en bénéficient en partie. Malheureusement ils et elles refusent d’entrer en résistance et découragent les autres de le faire. Dans les mouvements d’opposition, les organisateurs, les leaders ont peur de se mettre à dos une partie du public ou des donateurs, et adoptent la position la plus lâche possible pour ne surtout fâcher personne. Ils et elles empêchent trop souvent l’action et l’escalade dans les situations ou elles sont nécessaires.

Gene Sharp avait compris qu’un mouvement de résistance fonctionne en mobilisant une force politique et non en persuadant les exploiteurs. Cette résistance doit être solide pour ne pas se laisser distraire ou désamorcer par un processus de négociations. Dépenser de l’énergie à essayer de convaincre le pouvoir de ce qu’est la vérité est une pure perte de temps. Le pouvoir se fiche de la vérité, il ne répond qu’à l’augmentation du coût social, qu’à la force. Cette force peut être politique, économique, sociale et physique. Ceux au pouvoir profitent de l’exploitation de la planète et des personnes, la seule façon de les en empêcher est d’augmenter le coût de cette exploitation, jusqu’à ce qu’elle soit si élevée qu’ils ne puissent plus continuer.

La civilisation industrielle n’a pas d’issue

Nous nous battons car c’est la seule chance de survivre, car la civilisation industrielle n’a pas d’issue, car il n’y a nulle part où s’échapper. Avant que la civilisation industrielle ne les extermine, la planète regorgeait de peuples qui savaient vivre de manière soutenable dans leur environnement, qui avaient du respect pour l’égalité et la justice. Si ces peuples indigènes n’ont pas réussi à convaincre la culture dominante de s’arrêter juste en vivant de façon alternative, alors nous ne pourrons pas non plus.

La domination du capitalisme n’est pas un phénomène nouveau, les institutions de la « démocratie » n’ont pas été corrompues, elles ont été dès leur origine un outil de prédation et de colonisation. Malgré le fait que beaucoup de personnes comprennent qu’elles ne vivent pas dans de réelles démocratie, elles insistent pour que nous prétendions que ce soit le cas. C’est une énorme erreur stratégique. Car notre auto-persuasion, cette illusion que nous sommes en démocratie nous empêche d’utiliser des tactiques qui permettraient de changer efficacement la société justement vers un modèle plus démocratique.

Comme dans l’expérience de Milgram, lorsqu’une personne résiste, elle inspire les autres. Aucune victoire n’est possible si personne n’essaye, et les actes de défiance peuvent maintenir vivante la résistance quand elle est à son plus bas. Lutter est une belle tradition qui fait partie de notre histoire. Chaque droit que nous possédons à été conquis grâce à des gens qui ont défié l’autorité et se sont organisés contre l’oppression. Beaucoup de personnes, célèbres ou anonymes, ont donné leur vie dans la lutte pour un futur meilleur.

Nous devons nous aussi lutter même si nous savons que la majorité ne le fera pas, car trop privilégiée ou endoctrinée, distraite ou prisonnière d’une routine. Nous devons nous battre car sans planète vivante, nous n’avons plus rien à perdre. Nous devons lutter car se retenir ne nous met pas en sécurité. Avoir de la compassion pour les esclavagistes est très risqué car les gens au pouvoir ont une psychologie différente de ceux qui résistent. Bien sûr ils vont essayer de réprimer ceux qui ripostent, ils vont attaquer les éléments les plus efficaces, avant de s’attaquer aux autres. Et c’est pour ça que nous devons les arrêter.

Et nous devons nous rappeler que même si nos victoires ont été effacées de la mémoire populaire, la lutte fonctionne, que ce soit contre l’esclavage, pour la libération des femmes, pour le droit des travailleurs etc. Ce que les plus pauvres ont, ils et elles le doivent à la lutte. Un mouvement de résistance est bien plus qu’un simple mouvement social. C’est un mouvement social qui considère que les structures de pouvoir de la société sont injustes et qu’elles doivent en conséquences être entravées ou démanteler.

II. SE BATTRE POUR GAGNER

Dans beaucoup d’œuvres de fiction, la révolution ou la résistance est toujours quelque chose qui arrive ailleurs, ou à une autre époque, et met en avant des actes spectaculaires, spontanés et individuels. La réalité est bien moins glamour. Certes un mouvement de résistance nécessite courage et persévérance, mais aussi beaucoup de travail et d’organisation collective qui n’ont rien de spectaculaire. La radicalité, c’est remonter à la racine du problème, c’est à dire comprendre et confronter les structures comme la ségrégation, le patriarcat ou le capitalisme, maintenues par les institutions. C’est pourquoi les radicaux ont tendance à faire la promotion d’actions politiques qui débordent de ce que les institutions considèrent comme acceptables.

Sortir de la culture de défaite

Comme les libéraux, les radicaux peuvent parfois utiliser les institutions pour obtenir des changements, mais préfèrent construire leur propre pouvoir collectif en dehors pour créer des mouvements autonomes. Nous devons passer d’une culture de défaite à une culture de résistance. La culture de défaite célèbre la faiblesse, le manque de vision et d’audace. Elle recherche la pureté personnelle dans les modes de vies, les militants se jugent les uns les autres dans une hostilité horizontale. Elle mène ses membres à une tristesse, un épuisement jusqu’au retrait, et une omniprésence d’actions symboliques. Sans buts précis, clairs, identifiables, atteignables, les personnes ont du mal à trouver un terrain d’entente et se battent entre elles. Ces divisions sont un désastre car nous avons besoin d’une diversité de personnes engagées, avec différentes compétences et histoires personnelles.

La culture de résistance au contraire privilégie la solidarité, la communauté, les actions efficaces. La rage est un moteur de la lutte. Si elle n’est pas projetée contre l’oppresseur, elle se fera contre les camarades. Nous devons utiliser cette rage dans des actions qui changent le monde.

Contrairement aux nombreuses communautés alternatives qui ont émergé à partir du 19e siècle en rejetant et s’isolant de la société, nous ne voulons pas simplement nous retirer de la société, mais la changer. Nous ne voulons pas nous cacher mais construire des lieux sociaux et physiques où les idées radicales peuvent fleurir et se développer. Des lieux ou des temps qui permettent aux personnes d’en sortir et de changer le monde. Si un mouvement social peine à récompenser ses membres en victoires il prend le risque de se fragmenter en de multiples petites sectes, mais s’il gagne ou déclare une victoire trop rapidement, il risque de s’institutionnaliser.



La classe libérale

La classe libérale, ou classe moyenne encadrante, par son individualité et sa peur de perdre ses privilèges, est un obstacle énorme pour la résistance. Mais le plus grand danger de cette classe moyenne n’est pas sa complicité avec l’État ou les crimes des entreprises, mais sa prétention à représenter toutes celles et ceux qui se battent pour plus d’égalité et de justice. Ces personnes privilégiées imposent leur agenda aux mouvements sociaux, et continueront de le faire tant que les radicaux ne s’affirment pas. Les radicaux doivent être fiers de revendiquer leur histoire et s’organiser hors des limites étouffantes de la gauche libérale.

Le mythe de la non-violence

Le mythe de la persuasion pacifiste faisant souvent appel à Mandela ou Gandhi, procède d’une révision historique. Mandela n’a jamais été un pacifiste et la stratégie de libération d’Afrique du Sud n’était pas non-violente. La lutte comporta pendant des décennies des actions de non-coopération, de destructions matérielles et de violentes attaques sur les agents du gouvernement. La résistance réussit quand le gouvernement ne peut plus s’adapter aux perturbations croissantes.

Les dirigeants proposèrent même à Mandela de sortir de prison s’il faisait la promotion du pacifisme, ce qu’il refusa. Il déclara « La non-violence n’est pas un principe moral mais une stratégie. Et il n’y a aucune supériorité morale à utiliser une arme inefficace ». Le mouvement utilisa la force économique (boycott) ; la force politique (désobéissance) et la force physique (sabotage, incendies, attaques).

L’histoire du mouvement d’indépendance indien nous enseigne que tant les campagnes militantes que non-violentes eurent un rôle critique dans la résistance contre les Anglais. Les campagnes non-violentes ont mobilisé des millions de personnes et les campagnes militantes ont fait comprendre que ces millions de personnes pouvaient éventuellement arrêter d’être non-violente, ce qui terrifie les puissants. Sans les deux ailes de ce mouvement (violente et non-violente), la lutte n’aurait pas vu voir la victoire, elles se complètent.

Vous ne pouvez pas persuader un psychopathe, un dictateur ou une entreprise grâce à des arguments moraux ou grâce au pacifisme. Mais, et c’est très important, vous ne pouvez pas non plus les persuader grâce à la violence. La distinction ne doit pas se faire entre violent et non-violent mais entre efficace et inefficace. La tâche d’un résistant n’est pas de changer la mentalité des personnes au pouvoir mais de mobiliser un mouvement qui exerce une force économique et politique, en choisissant les tactiques et stratégies qui rendent ce mouvement efficace.

Qu’est-ce qu’une culture de résistance ?

La culture de résistance est un terrain fertile pour des actes de défis et des campagnes victorieuses.

  • Mémoire : les gens connaissent l’histoire et se souviennent des luttes qui ont réussi ou échoué.
  • Culture vivante : cette histoire n’est pas seulement rangée dans les musées mais s’exprime et se renouvelle au travers d’œuvres en tous genre et d’activités de la vie quotidienne.
  • Opposition : la culture de résistance ne se contente pas d’être une culture alternative qui promeut le retrait de la société. Elle forme des bases et va s’attaquer directement à la culture dominante pour la défaire
  • Action : la culture de résistance ne se contente pas d’œuvres, elle passe à l’action pour consolider, entrainer le mouvement et obtenir des gains matériels.
  • Solidarité : L’important n’est pas d’ergoter sur des questions théoriques mais d’être solidaires, de s’encourager les uns les autres et d’apporter des critiques constructives..
  • Risques et sacrifices : La résistance requiert de prendre des risques. Pas la peine de vouloir à tout prix être un martyr ou être imprudent car ce n’est pas efficace, mais il faut parfois mettre de côté ses besoins personnels pour donner de l’énergie à la lutte.
  • Support pour le front : la majorité du mouvement de résistance n’est pas sur le front (prises de risques, blocages, sabotages…) mais offre un support moral en faisant la promotion de la résistance, et matériel (dons, aides, nourriture, soins, aide aux prisonniers etc)
  • Communauté : Une communauté liée et solidaire est la base de la résistance et indispensable à sa victoire.
  • Conscience du mouvement : Une communauté seule ne suffit pas si elle ne fait pas d’effort pour s’organiser et construire un mouvement vivant et efficace
  • Institutions parallèles : Au fur et à mesure qu’elles grandissent, les cultures de résistance forment leur propres réseaux logistiques et institutions parallèles (entraide, soin, nourriture, justice, éducation…)
  • Autosuffisance : les mouvements de résistance cherchent à être autonomes en s’équipant avec leur propre matériel, outils de communication, autosuffisance alimentaire en cultivant ses propres terres, armes de combat etc…

Article publié le 20 Mai 2020 sur Brest.mediaslibres.org