« Paraîtrait qu’le silence est la meilleure alternative

Nous, on a choisi d’faire du bruit, pardonnez notre impertinence

Chaque jour qui passe est bon à prendre pour s’affranchir de leur matrice

Même si glissante est la piste, ils peuvent cimenter la vitre

Si on passe, ils paieront cher et j’parle pas d’finance »

J’ai appris la mort de Népal par hasard, quatre jours après son annonce publique, le 20 novembre. En cherchant des instrus sur Soundcloud, j’ai trouvé une playlist titrée RIP Népal. Inquiète, j’ai googlé « Népal arrête musique ». J’ai pas googlé « Népal mort », ce n’était pas une option : Népal ne pouvait pas mourir.

J’ai pleuré, retenant mon souffle en écoutant ses morceaux inédits, cherchant des détails et des hommages dans les médias, trouvant surtout des courts posts instagram, et j’ai cherché les mots pour expliquer à mes amis pourquoi la mort d’un artiste que je n’ai jamais rencontré pouvait m’affecter autant.

Causes du décès non dévoilées. Le silence entre les lignes est lourd. La tentation est grande de chercher dans ses textes les signes d’un suicide annoncé, de lire chaque pièce comme une lettre d’adieu – le titre du projet à venir n’est-il pas Adios Bahamas ?… Bien sûr la quasi-certitude de cette mort volontaire me hante : S’il a pu m’insuffler autant de courage et choisir de mourir, comment retenir ce courage, l’empêcher de quitter mon corps quand la vie a quitté celui de Clément Di Fiore ?

Et pourtant, en l’écoutant aujourd’hui, ce n’est pas les signes d’un désir de mort que je cherche dans ses textes, ses instrus hypnotisantes et les inflexions de sa voix ; ce n’est pas la mort que j’essaie de trouver, c’est les mots pour traduire pourquoi cette mort m’est aussi douloureuse aujourd’hui ; pourquoi j’ai senti si souvent en l’écoutant sa vie résonner avec la mienne, et pourquoi cette résonance si intime me semble partageable.

J’ai appris l’existence de Népal comme j’ai appris sa mort : par hasard. Un ami a fait jouer une vidéo, j’ai demandé ce que c’était, et j’ai été obsédée par la musique signée Népal depuis. J’y retournais chaque fois que j’avais besoin d’apaisement. J’y trouvais la preuve que la beauté existait toujours. Qu’il y avait quelqu’un, de mon âge, en France, qui produisait des sons sublimes, dans lesquels je me retrouvais, le genre que j’aurais rêvé d’arriver à écrire, le genre qui tue la concurrence avec des armes qu’on savait même pas qu’elles existaient. Jamais explicitement partisans, ses textes portaient pourtant l’empreinte d’une fêlure familière, entre insomnie, cynisme et rage de persister dans un monde hostile.

Et cette persistance ne se trouve pas seulement dans le contenu de ses textes, mais avant tout dans son refus de suivre les règles du game : pas de visage, pas d’interviews. Pas de compte Spotify jusqu’à août dernier. Des freestyles filmés mais toujours visage voilé. Il est extrêmement rare de voir dans le rap un refus aussi franc de l’apparition publique. On a vus des rappeurs cagoulés, bien sûr, mais ce n’est pas une cagoule que Népal portait, c’était une cape d’invisibilité [1] . Rapper implique de signer ses textes : on n’est pas interprète de rap, on est aussi toujours auteur, et, dans son cas, compositeur. Et on écrit à partir de ce qu’on vit, on vit comme on écrit, walk it like I talk it… La haine des acteurs dans le rap est aussi présente que la haine des haters : on ne joue pas, on est. Et puisqu’on vit comme on écrit, apparaître publiquement semble d’emblée faire partie du jeu. C’est autant à la personne qui écrit qu’à celle qui performe que le public se sent lié. Donner un visage à cette personne double va de soi, puisque son attitude, sa présence, ses moves construisent la persona, au même titre que le phrasé de ses rimes. Le pari de l’effacement du visage était donc bien plus qu’une simple coquetterie visant à fabriquer du mystère. Et dire qu’il refusait le vedettariat serait viser à côté : c’est sa façon même de faire la musique et de la diffuser qui résistait radicalement à la tristesse et à la vitesse de l’époque. Plutôt que de lâcher un single tous les mois, pour fidéliser son public comme de jeunes et cool gestionnaires vous incitent à faire dans les capsules de Spotify for Artists, il misait sur des EP travaillés à la perfection, où chaque morceau était nécessaire et singulier, il créait des voyages interstellaires, des expériences qui donnent la force se débattre dans la matrice. Avec d’autres complice de la 75e session, il balançait des instrus gratuites, signées KLM, partageait ses richesses en accès libre.

De ses pièces se dégage une mélancolie rare, composition de force et de désillusion, qui trouve très peu de comparaisons. J’écoute ses sons et la mélancolie y est toujours. Mais savoir que celui qui l’a fait exister ne vit plus plus donne l’impression de perdre un frère d’armes, un correspondant, un complice.


J’ai lu quelque part ces jours-ci qu’on retrouvait souvent la trace du doute dans ses textes. Il me semble qu’il y est moins question de doute que de choix : ce que j’entends en l’écoutant n’est pas la confusion éthique d’un individu qui ne sait plus départager le vrai du faux ; c’est l’acharnement d’un ninja résolu à bosser comme un moine à sa façon, à son rythme, sans reconnaissance immédiate, mais qui se trouve constamment confronté aux limites qui se posent dans un monde quadrillé, épuisant : « Cousin c’est morbide, j’ai envie d’fumer un Apple Store / Mais j’me contenterai d’hacker Logic ».

Cette prise de parti pour ce qui fait sens, pour une vie qui en vaut la peine, à l’époque qui est la nôtre, peu de voix l’ont dit avec autant de justesse et de virtuosité. Cette prise de parti est vraie et vivra tant qu’il restera des matrixés récalcitrants pour dire vatch fouder aux règles du jeu.

S.L.


Article publié le 02 Déc 2019 sur Lundi.am