Présentation au Salon de la revue (12 octobre 2019) .

Pour commencer il faut bien remettre en perspective la revue dont on parle. Pas loin de soixante ans nous séparent de ce qui était alors discuté. On doit se demander si ce qui était dit trouve encore un écho dans notre monde et à quoi répond aujourd’hui ce qui était à l’époque l’objet de controverses et de polémiques virulentes. Quand il était question du communisme et du surréalisme, ce n’était pas des thèmes de recherches académiques. Tout était perçu tout de suite comme une intervention dans les débats du moment. On parlait de surréalisme, et c’était immédiatement interprété comme une prise de position en réponse à ce que le groupe surréaliste faisait et à ce que Breton disait. On parlait de révolution, et on était aussitôt renvoyé à la pratique du PC et à des régimes qui étaient alors considérées comme les héritiers d’Octobre en marche vers le communisme. Les deux pôles de réflexion et les deux lignes de clivage étaient déterminés par la position que l’on prenait dans un combat. Il était impossible de penser la révolution surréaliste sans référence à une certaine idée de la révolution sociale. C’est l’articulation entre les deux qui va faire tout le problème.

On aurait pu placer en exergue de Front Noir la formule de Breton qui sera appelée à devenir célèbre : « “Transformer le monde”, a dit Marx ; “changer la vie”, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. » Crevel fera le même rapprochement au même moment, en juin 1935, dans le discours qu’il devait prononcer au Congrès des écrivains. Cette fusion du changer la vie et du transformer le monde donne à l’expression poétique son contenu révolutionnaire, sans qu’il soit besoin d’une mise en œuvre politique. Mais tout dépend alors de ce que l’on entend par critique révolutionnaire et à quel endroit se situe la ligne névralgique entre ce que Breton appelle alors des mots d’ordre. La question est de savoir s’il y a bien unité dans la pratique. C’est sur ce point que Front Noir s’éloigne du groupe surréaliste et de ses engagements.

Ce thème est déjà inscrit dans la Lettre ouverte au groupe surréaliste qui est reprise dans le premier numéro de Front Noir. On le retrouve ensuite comme fil conducteur de cette réflexion. Les deux parties vont se trouver séparées dans la pratique et la divergence va s’approfondir avec le temps. Le Changer la vie porté par le mode d’expression artistique va cristalliser cette révolte contre l’ordre moral et une fois sur cette pente le surréalisme va se faire entendre d’un certain milieu et devenir ce qu’on a pu appeler le mouvement artistique le plus important du XXe siècle.

Sans classe révolutionnaire, pas d’idées révolutionnaires, dit Marx. Cela n’empêche pas la classe du changement non-révolutionnaire d’opérer un nettoyage dans le mode de vie et dans les idées pour se débarrasser des vieilleries. C’est précisément le rôle de la subversion de séparer le Changer la vie du Transformer le monde en donnant l’illusion que tout a été fondu dans le même moule de la critique révolutionnaire. On assiste au renversement des codes de la morale bourgeoise et les nouvelles valeurs sont intégrées aux transformations culturelles en cours dans la société. Une nouvelle couche sociale va devenir le porte-parole de cette subversion et elle met au jour les moyens de faire triompher la modernité. Par son rejet explosif d’un certain héritage le milieu artistique devient un des vecteurs de cette transformation et l’accent mis sur l’importance de ces changements détourne ainsi des réalités de l’exploitation. C’est de cette manière que Cuba deviendra pour les surréalistes la promesse d’un renouveau du transformer le monde.
Front Noir se voulait dès le départ critique de cette orientation. La revue s’interroge sur le sens des luttes et des revendications comme sur la place qu’elles occupent chez les surréalistes et les nouvelles avant-gardes. Ce questionnement va s’étendre aux conceptions du communisme et à l’interprétation de la théorie qui est au centre de tous les déchirements sur la révolution. Il s’agit évidemment du marxisme qui était alors considéré comme l’horizon indépassable du siècle, de même que tous les chemins ramenaient à Octobre.
C’est pourquoi Front Noir prend forme en essayant de donner une dimension nouvelle à l’idée d’une émancipation de tous les sens et de tous les attributs humains. La revue définit l’expression de la révolte artistique telle qu’elle la voit dans la révolution surréaliste. Elle en puise les éléments chez Marx, chez Breton, chez Artaud. Elle accorde aussi à l’art une place centrale comme élément de la critique sociale. On pourrait parler d’un retour en arrière, sauf que tous les problèmes étaient devant nous. C’est par ce biais que se sont rencontrées des personnes comme Le Maréchal, Gaëtan Langlais, Georges Rubel qu’on peut appeler artistes et qu’aucun esprit d’avant-garde n’animait. Et c’est par la voie d’échanges avec des groupes de discussion sur la nature de l’URSS que Front Noir a rencontré le socialisme de conseils. La convergence établie sur cette base, la revue s’est ouverte à des auteurs de cette mouvance comme Mattick et Rubel.
L’originalité de Front Noir a été d’établir la juste position qui permet aux deux critiques de s’associer pour former un tout et de montrer que le lien particulier entre les deux nous aide à redéfinir le rapport entre la transformation du monde et le changer la vie. On se demande comment rester fidèle à l’esprit de la révolution surréaliste et comment se rattacher à un mouvement révolutionnaire en accord avec cet esprit. Cette tentative nous mène à l’opposé de celle des avant-gardes marquées par la volonté de dépassement en dépit de leur dénégation. Il ne s’agissait pas de la lutte pour disputer un territoire et en faire l’objet de sa découverte. Front Noir ne veut pas dépasser la Révolution surréaliste. C’est tout le contraire. Front Noir revendique ce qui lui paraît en elle d’indépassable et que l’on retrouve chez Artaud, dans le Manifeste de Breton et chez les poètes du Grand Jeu liés au surréalisme sans en être dépendants.
La revue n’a jamais été l’expression de ce que Benjamin Fondane appelle une démarche dialectique qui conduit à la persuasion que l’on tient déjà sa victoire. Notre critique du surréalisme réellement existant était une interrogation et elle est restée le ressort de notre quête. Ce sont des amis qui ont été appelés à former la revue, non de futurs exclus. Dans la Confession pour vaincus Panaït Istrati que Breton avait étrillé disait que « même à un sourd-muet la vérité est accessible quand on la cherche ». L’essentiel était donc de la chercher. Ce que Maximilien Rubel a défini comme l’éthique anonyme du mouvement révolutionnaire nous a ouvert une voie entre le surréalisme et les sectes politiques, que ce soit sur le plan des idées ou sur l’organisation d’un cercle de discussion révolutionnaire avec les autres mouvements.
C’est cette volonté qui relie Front Noir au Socialisme des conseils. Elle est la juste expression de cette unité poésie-révolution qui s’affirme comme titre d’une brochure de Front Noir. Front Noir et les Cahiers de discussion pour le Socialisme des conseils entrent en rapport par des discussions et chacun dans ce dialogue apporte à l’autre sa propre sensibilité critique. Cette reconnaissance partagée se manifeste dans les positions politiques mais aussi dans la distance prise avec les revendications subversives de l’avant-garde. C’est sans doute la facette de cette critique qui reste la plus présente et nous interpelle. Une large part de ce qu’on appelle aujourd’hui la révolution sociétale est née avec les avant-gardes et s’est structurée avec elles. Front Noir a pu se tromper sur bien des points. Mais il a su faire le départ entre cette subversion et les principes critiques. Et il a trouvé dans les éléments de culture qu’il a mis au jour une certaine idée de la poésie. Le Maréchal, Gaëtan Langlais, Georges Rubel rendent sensible la continuité art et critique. C’est parce que Breton a gardé l’équilibre entre les deux qu’il nous est demeuré proche, en dépit de divergences parfois insurmontables.
Fondane écrivait que « des problèmes de passion ne peuvent être discutés que passionnément ». Cette passion marque Front Noir de son empreinte. Les luttes politiques et culturelles du moment étaient propices aux exagérations polémiques. Elles ont trop souvent empêché les points d’accord ou de désaccord d’apparaître dans leur vérité. Mais nous pensons que l’important est que les principales idées de la Révolution surréaliste comme du socialisme des conseils ont trouvé une résonance dans Front Noir et qu’elles éveillent encore un écho parmi nous.
A titre personnel je finirai par les vers de Hugo que Breton cite quand il évoque dans les Entretiens la désagrégation à laquelle la vie nous soumet tous : A Malte, Ofani se fit moine/Et Gobo se fit arlequin.
L.J.
12 octobre 2019

C’est Maxime Morel qui voilà déjà quelques années s’est intéressé à Front Noir et lui a consacré un mémoire. C’est son point de vue qui nous éclaire sur ce qui peut être conservé de Front Noir et sur ce qu’il nous apporte concernant une période essentielle du surréalisme. C’est à ce moment de l’après-guerre que se décide la place du mouvement dans le domaine artistique et politique. On comprend pourquoi et comment il est devenu ce qu’on en dit aujourd’hui.

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La présentation a été suivie d’une discussion qui a permis de préciser certains points, notamment sur l’importance de l’œuvre d’Artaud dans La Révolution surréaliste, l’intégration d’une certaine idée de la révolte qui ne procède pas d’un point de vue politique, mais exige la fusion du changer la vie et du transformer le monde dans le même moule. Furent évoquées également l’époque de la guerre d’Algérie et, en regard du texte sur le Manifeste des 121, l’espoir que la révolte anticolonialiste trouverait ses racines et ses revendications dans la classe ouvrière. Un espoir que rendit vain une opposition politique qui relevait pour nous de « La Trahison permanente » (voir Sédition, n° 1, juin 1961). Le groupe Spartacus, qui précède la naissance de Front Noir, et en éclaire les origines, diffusera un tract sur la guerre d’Algérie, « Il n’y a pas de révolution nationale », à contre-courant des positions défendues par les milieux dits de gauche.
« Depuis sa création en mai 1961, le mouvement Spartacus n’a cessé de dénoncer la nature réactionnaire du FLN “caste militaire et administrative ” destinée à assurer dans le futur État algérien “indépendant ” la relève de l’impérialisme français » […] par une « bureaucratie nationale qui se substituera aux pieds-noirs avec l’aide de la bourgeoisie métropolitaine. […] Sans une intervention indépendante de la classe ouvrière, une telle évolution demeure inéluctable ; elle sera menée à bien par l’une des deux forces réelles de ce pays, auxquelles les autres formations ne pourront guère servir que de forces d’appoint […]. » Le Groupe Spartacus. Paris, 1er juillet 1961.


Article publié le 05 Avr 2020 sur Monde-libertaire.fr