Juin 10, 2022
Par La Brique
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Askis, Catalys, Solerys, Tingari
 en tant que chĂŽmeurs ou chĂŽmeuse, vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  eu affaires Ă  elles. « Elles Â», ce sont ces boĂźtes privĂ©es qui rien qu’en 2021 ont touchĂ© plus de 300 millions d’euros pour « accompagner Â» les personnes privĂ©es d’emploi Ă  coup de prestations fumeuses auprĂšs d’un public autonome, qui, avec ou sans « elles Â», auraient retrouvĂ© un taf. Dans le Nord, Tingari, ex-Ingeus1, sort du lot. Cette entreprise est particuliĂšrement agressive pour faire du chiffre.

La loi Borloo de 2005 a signĂ© le coup d’envoi du dĂ©peçage de PĂŽle emploi, ouvrant aux entreprises privĂ©es le juteux marchĂ© de l’accompagnement des chĂŽmeur.ses. Jusqu’en 2012, le marchĂ© est en pleine croissance, passant de 84 Ă  186 millions d’euros annuels, puis Ă  moins de 100 millions d’euros en 2014. C’est qu’en parallĂšle, un rapport de la Cour des Comptes de 2014 explique que « PĂŽle emploi obtenait en gĂ©nĂ©ral des performances meilleures que celles des opĂ©rateurs privĂ©s Â»2. Un rapport interne de 2015 de PĂŽle emploi enfonce le clou : « l’accompagnement des licenciĂ©s Ă©conomiques et des chĂŽmeurs Ă©loignĂ©s de l’emploi rĂ©alisĂ© par des opĂ©rateurs privĂ©s de placement a gĂ©nĂ©rĂ© des coĂ»ts plus importants que l’accompagnement assurĂ© par PĂŽle emploi Â»3.

Mieux cibler les chîmeurs, s’assurer un meilleur pactole

Loin de remettre en cause le recours Ă  des prestataires privĂ©s, le rapport de la Cour des comptes est en fait un cri d’alarme en faveur des boĂźtes privĂ©es. L’objectif de la Cour des comptes est « d’assurer sur le long terme l’équilibre financier de ces sous-traitants Â».

Thomas Cazenave, rĂ©cemment Ă©pinglĂ©4 pour son rĂŽle dans le recours accru aux prestataires privĂ©s durant le mandat d’Emmanuel Macron, est alors directeur adjoint de PĂŽle emploi. Les appels d’offre Ă©voluent. Plus question d’échouer en accompagnant les chĂŽmeur.ses les plus Ă©loignĂ©.es de l’emploi, dorĂ©navant, le privĂ© accompagnera les chĂŽmeur.ses les plus autonomes. Comprendre : qui n’ont besoin de personne pour retrouver un boulot.

Les dispositifs qui en rĂ©sultent depuis 2015 se nomment Activ’Emploi, Activ’Projet ou encore « Toutes les clĂ©s pour mon emploi durable Â». Pour le syndicat ChĂŽmeurs CGT, il ne s’agit que de prestations « bidons ne servant qu’à enrichir les opĂ©rateurs privĂ©s de placement Â»5, qui reposent sur des inscriptions « de force Â» du fait « d’une rĂ©munĂ©ration Ă  l’acte avec une prime en cas de retour Ă  un emploi stable Â»6. Ici, le gouvernement s’est assurĂ© que les prestataires touchent cette prime, puisqu’elle est versĂ©e si la personne trouve, Ă  temps partiel ou complet, un CDD de 6 mois ou un CDI, et mĂȘme si elle devient auto-entrepreneuse. En termes de stabilitĂ©, on a vu mieux.

Tingari, l’acteur incontournable dans la mĂ©tropole lilloise

À Lille, l’entreprise Tingari est bien connue des chĂŽmeur.ses. Anciennement nommĂ©e Ingeus, elle a remportĂ© dĂšs 2005 le premier appel d’offre Ă©mis par PĂŽle emploi, « sans qu’aucune forme de publicitĂ© Â»7 ne soit effectuĂ©e . Pour l’emporter, cette boĂźte d’origine Australienne spĂ©cialiste de « l’accompagnement des candidat.es ou des salariĂ©.es dans leurs transitions professionnelles Â» (sic) a su mettre toutes les chances de son cĂŽtĂ©. En effet, le premier directeur de la succursale française n’était autre que l’ex-directeur de l’Assedic Haute-Normandie, Jean-Louis Tauzin.

Avec pour ambition de « dĂ©velopper l’employabilitĂ© Â», Tingari sait aussi faire prospĂ©rer son business en mettant la pression sur les chĂŽmeur.ses pour qu’iels acceptent de rejoindre ses dispositifs. Vincent*, un chĂŽmeur interrogĂ© ayant eu affaire Ă  Tingari suite Ă  une perte d’emploi, nous raconte, dĂ©sabusĂ© :

« Quelques jours aprĂšs mon inscription Ă  PĂŽle emploi, je suis convoquĂ© par Tingari pour un entretien dit “obligatoire“. Lors de cet entretien, on est tous les deux d’accord sur le fait que leur accompagnement est inutile. Mais il m’explique que si je refuse leur suivi, la seule chose qu’il peut faire, c’est de “dire Ă  PĂŽle emploi que je ne recherche pas un emploi durable
 ensuite, la gestion de votre dossier par PĂŽle emploi, je n’ai pas la main dessus
“ Â»

Les pratiques de Tingari reposent sur la « menace implicite d’une radiation Â» explique Vincent, qui se couple « d’appels incessants Â», nous raconte Julie*, elle-aussi au chĂŽmage :

« J’ai Ă©tĂ© harcelĂ©e pendant des semaines
 Ils m’appelaient plusieurs fois par jour, pour me forcer Ă  faire un premier rendez-vous. À la fin, je n’osais mĂȘme plus dĂ©crocher le tĂ©lĂ©phone. Â»

Julien*, dĂ©lĂ©guĂ© SNU PĂŽle emploi dans la mĂ©tropole lilloise, tacle les pratiques de Tingari. Pour lui, « c’est juste du business, s’ils veulent ĂȘtre payĂ©s, il faut que les gens soient lĂ . Si la personne a annulĂ© ou reportĂ© aux calendes grecques, ça n’arrange pas Tingari Â». Il poursuit, regrettant le manque de communication de la direction sur l’accompagnement de Tingari : « On n’a jamais de retour de la part de la direction sur leurs activitĂ©s, et notamment sur la rĂ©partition des CDD, des CDI et des auto-entrepreneurs Â».

En outre, les boĂźtes privĂ©es court-circuitent les conseiller.es PĂŽle emploi, pas toujours informĂ©.es du placement des usager.es dans ces dispositifs. Dans un Ă©change avec sa conseillĂšre PĂŽle emploi, Vincent nous raconte qu’« elle tombait des nues quand je lui ai dit que le suivi m’avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme obligatoire, avec cette menace de radiation, me disant : “Jamais vous n’ĂȘtes obligĂ© d’accepter leur suivi ! Ils sont juste lĂ  pour faire du fric !“ Â».

Julie nous confie les difficultĂ©s qu’elle a eu pour annuler ce rendez-vous avec Tingari : « J’en ai parlĂ© Ă  ma conseillĂšre PĂŽle emploi, qui a fait le nĂ©cessaire pour l’annuler. Deux jours aprĂšs, Tingari m’a appelĂ© Ă  nouveau pour trouver un crĂ©neau, m’expliquant que ma conseillĂšre n’avait pas la main, et que ce rendez-vous Ă©tait obligatoire
 Finalement j’ai pu y Ă©chapper, non sans mal Â».

Julien, du SNU PĂŽle emploi, dĂ©plore que « si tu as accompagnĂ© quelqu’un qui est dans un mĂ©tier oĂč ça recherche tout le temps, il va retrouver rapidement
 GĂ©nĂ©ralement, il faut 2-3 mois pour trouver un boulot, ce qui correspond Ă  la durĂ©e de la prestation. Et bim, il retrouve un emploi tout seul et Tingari ramasse l’argent. Dans ces cas-lĂ , avec ou sans Tingari, les gens auraient retrouvĂ© un emploi Â».

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Entre prestations fumeuses et vocables de la culpabilisation des chĂŽmeur.ses

Avec Tingari, l’accompagnement consiste en des ateliers collectifs en visioconfĂ©rences pour aider les chĂŽmeur.ses autonomes Ă  « dĂ©jouer les questions piĂšges Â», pour « booster sa recherche d’emploi Â» ou encore pour « Ă©crire un CV Â». Des ateliers oĂč la culpabilisation des chĂŽmeur.ses joue Ă  plein rĂ©gime, comme nous le raconte Vincent, qui a dĂ» y participer malgrĂ© lui :

« Durant l’atelier, une personne commence Ă  raconter les difficultĂ©s qu’elle a eu pour tenir les cadences infernales imposĂ©es par son ancien employeur, une entreprise de surgelĂ©s. La formatrice lui rĂ©pond alors : “À un moment donnĂ©, si vous n’ĂȘtes pas assez productive, ça ne sert Ă  rien de continuer. Une entreprise a des objectifs, des attendues journaliers.” Â»

Cette culpabilisation se couple d’une stigmatisation des chĂŽmeur.ses, « puisque comme vous le savez, le chĂŽmage, c’est risquer l’exclusion sociale Â», explique un formateur Ă  Vincent, et de poursuivre lors de ce mĂȘme atelier : « Ne dites pas que vous ĂȘtes au chĂŽmage, mais en transition professionnelle, c’est plus valorisant, ça dĂ©montre que vous travaillez, que vous ne restez pas sans rien faire ! Â».

Un dépeçage organisé de PÎle emploi

Depuis le dĂ©but du quinquennat d’Emmanuel Macron, les boĂźtes privĂ©es grappillent chaque annĂ©e toujours plus de financements publics pour rĂ©aliser ce type de prestations, atteignant 304 millions d’euros en 2020, soit l’équivalent de 4 000 postes d’agent.e Ă  PĂŽle emploi. Dans le mĂȘme temps, en mai 2018, le directeur de PĂŽle emploi annonçait la suppression de 4 000 postes8. Simple coĂŻncidence sans doute.

Ces suppressions de postes sont justifiĂ©es en juillet 2018 par Muriel PĂ©nicaud, ministre du Travail et tutelle de PĂŽle emploi, au nom de « l’effort de maĂźtrise de la dĂ©pense publique Â». ConcrĂštement, depuis 2017, les effectifs de PĂŽle emploi diminuent – ou au mieux se stabilisent par un recours accru aux CDD, alors que le privĂ© est favorisĂ©, comme nous l’indique Julien :

« Avec Macron, c’est la politique de non-remplacements des dĂ©parts Ă  la retraite des agents. La justification, c’est de faire des Ă©conomies et de dire que les agents de PĂŽle emploi ne peuvent pas faire les missions demandĂ©es. De l’autre cĂŽtĂ©, ils ont un recours massif aux prestataires externes Â».

Dit autrement, l’objectif de rĂ©duction des dĂ©penses publiques sert de prĂ©texte au renforcement du privĂ©, plus coĂ»teux, ce qui en retour justifie de diminuer les effectifs Ă  PĂŽle emploi. L’impact est limpide, les conditions de travail se dĂ©gradent et les chĂŽmeur.ses sont moins bien accompagnĂ©.es. RĂ©sultat ? Le travail des agent.es de PĂŽle emploi apparaĂźt comme dĂ©ficient, justifiant la poursuite de sa privatisation via des prestataires qui se nourrissent sur la bĂȘte. Et ainsi de suite.

Au gouvernement, en plein scandale McKinsey, ça ne chÎme définitivement pas pour tuer le service public.

Texte par Pierre Bonnevalle

Dessin par Rob

Cet article est extrait du Numéro 66 du Journal La Brique, publié le 11 avril 2022

* Les prénoms ont été changés

1. En 2008, dĂ©jĂ , La Brique s’était intĂ©ressĂ©e aux pratiques de Tingari : « Attention danger Ingeus Â», Janvier/FĂ©vrier 2008.

2. Cour des comptes, « Le recours par PĂŽle emploi aux opĂ©rateurs privĂ©s pour l’accompagnement et le placement des demandeurs d’emploi Â», Mai 2014.

3. PĂŽle emploi, « Une Ă©valuation coĂ»t-bĂ©nĂ©fice. De l’externalisation des accompagnements renforcĂ©s des demandeurs d’emploi Â», Juin 2015.

4. Le Monde, « McKinsey, un cabinet dans les pas d’Emmanuel Macron Â», 5 fĂ©vrier 2021.

5. ChĂŽmeurs PĂŽle emploi, « Des nouvelles prestations privĂ©es remplacent Activ’Emploi Â», 5 janvier 2021.

6. Idem.

7. Assedic, Rapport de Mars 2006 sur l’évolution de l’assurance chĂŽmage.

8. Le JDD, « 4 000 postes menacĂ©s Ă  PĂŽle emploi Ă  cause de la baisse du chĂŽmage Â», 5 mai 2018.




Source: Labrique.net