Racisme et football, voici deux entités se retrouvant trop souvent liées.

Ici, il s’agira, de comprendre en quoi le football entendu en son sens contemporain mais Ă©galement au sein de sa riche histoire a toujours Ă©tĂ© constituĂ© d’une forme de sensibilitĂ©, d’un dogme raciste.

Dans une dimension exclusivement nationale, l’actualitĂ© relativement rĂ©cente est florissante concernant cette thĂ©matique, entre cris racistes, comme ce fut le cas le 12 avril 2019 lors de la confrontation d’un match de ligue 1 opposant Dijon Ă  Amiens ou plus rĂ©cemment encore de nombreux messages Ă  caractĂšre homophobe prospĂ©rant dans de nombreux stades français. Les actes racistes sont lĂ©gion au sein du football, que ce dernier soit masculin ou fĂ©minin, professionnel ou amateur, et ceux-ci dĂ©passent les frontiĂšres. En effet, la liste de ces derniers est longue et non exhaustive.

À ce titre, nous pouvons dĂšs Ă  prĂ©sent Ă©voquer l’ancien attaquant tchĂšque Milan Baros, notamment passĂ© par l’Olympique lyonnais, qui a eu un geste « dĂ©placĂ© Â» suggĂ©rant qu’il ne supportait pas l’odeur du Camerounais Mbia lors d’un match Lyon-Rennes en 2007 [1]. Mais Ă©galement un grand nombre d’incidents entre joueurs, comme ce fut le cas avec le Serbe Kezman sorti par son entraĂźneur de l’époque, Antoine KombouarĂ© lors d’un match entre Paris et Saint-Etienne car il aurait insultĂ© Pape DiakhatĂ© de « sale nĂšgre Â». Ou encore les multiples insultes de Luis Suarez et John Terry envers Patrice Evra et Anton Ferdinand. L’Italien Paolo Di Canio qui se revendique « fasciste Â» tout en se dĂ©fendant de racisme [2].

En Hongrie, l’ancien entraĂźneur national Kalman Meszoly a tenu, il y a quelques temps, des propos racistes Ă  l’occasion d’une interview tĂ©lĂ©visĂ©e sur les joueurs africains faisant partie des clubs hongrois, estimant que ces derniers « Ă©taient Ă  peine descendus de leur arbre Â» [3].

Mais aussi, lorsque la Croatie a rencontrĂ© la Bosnie-HerzĂ©govine Ă  Sarajevo, les supporters croates ont formĂ© un « U Â» humain symbolisant le mouvement fasciste Ustase responsable du massacre de Serbes, de juifs et de Roms durant la DeuxiĂšme guerre mondiale. D’autres incidents du mĂȘme acabit eurent lieu, comme lorsque le chant officiel des supporters croates s’intitulant « Lijepa Li si Â» fut pointĂ© du doigt par SOS Racisme, le Mouvement antiraciste europĂ©en (Egam) ainsi que la branche croate de l’association Youth Initiative for Human, car jugĂ© nationaliste, agressif et violent, ravivant notamment le spectre de la guerre dans les Balkans [4]. Plus rĂ©cemment encore, le 16 fĂ©vrier dernier, cette fois-ci au Portugal, l’attaquant du FC Porto, Moussa Marega, dĂ©cida de quitter le terrain Ă  la suite de multiples cris de singe en sa direction [5].

Nier que des actes racistes existent dans le monde du football serait absurde. Les militants contre le racisme ont Ă©tĂ© occupĂ©s et prĂ©occupĂ©s au cours des derniers mois. Le racisme, la xĂ©nophobie et les activitĂ©s d’extrĂȘme droite dans et hors des stades de football suscitent de vives inquiĂ©tudes. Les supporters d’extrĂȘme-droite trouvent dans le football ce qu’ils viennent chercher, c’est-Ă -dire une forme de confirmation de leurs croyances racistes.

Nous pouvons dĂšs lors nous intĂ©resser aux rĂ©ponses apportĂ©es par les autoritĂ©s dites « compĂ©tentes Â», aux positionnements idĂ©ologiques et politiques se mettant en place. À ce titre, Ă©voquons notamment le 2 juin 2009, ce jour-lĂ  le footballeur amateur Maxence Cavalcante Ă©voluant en deuxiĂšme division dĂ©partementale Ă  Lagnieu, qui devient le premier footballeur français condamnĂ© pour insulte raciste sur un terrain. Lors d’un match opposant Lagnieu Ă  Rossillon, le joueur de Lagnieu traite un adversaire de « sale nĂšgre Â» et de « sale singe Â». À la suite de cela l’arbitre arrĂȘte le match ce qui est assez rare pour ĂȘtre soulignĂ©. Suspendu, Maxence Cavalcante est condamnĂ© Ă  quatre mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende pour insultes racistes. Il s’agit lĂ  d’un jugement historique en France puisque pour la premiĂšre fois, la justice condamne un acteur central du football, Ă  savoir un footballeur, pour racisme [6].

De plus, l’Unesco affirmait au cours de l’annĂ©e 2000 que la rĂ©cente condamnation, par la FIFA, des actes et manifestations de racisme ne devait «  pas faire oublier l’absence de rĂ©action observĂ©e Ă  la suite du comportement critiquable de certaines personnalitĂ©s du football, comme Mehmet Ali Yilmaz Â». Ce dernier, alors prĂ©sident du club Turc de Trabzonspor, avait en effet traitĂ© l’attaquant noir anglais Kevin Campbell de « cannibale Â» et de « dĂ©colorĂ© Â» [7].

Le cas n’est pas isolĂ© puisque Ron Atkinson, consultant de la chaĂźne britannique ITV et entraĂźneur d’Aston Villa, se croyant hors antenne, traitait lors d’une retransmission tĂ©lĂ©visĂ©e Marcel Desailly de « putain de fainĂ©ant de nĂšgre Â» [8]. Que dire des sorties racistes du commentateur sportif Thierry Roland exprimant, entre autres, en 1986, ses regrets lors de la coupe du monde Ă  voir la rencontre Angleterre-Argentine supervisĂ©e par Monsieur Benaceur en ces termes « Ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance ? Â» [9].

Cette problĂ©matique ne s’applique Ă©videmment pas de maniĂšre exclusive dans la sphĂšre hexagonale. Ici, nous sommes en droit et en mesure d’estimer que cette thĂ©matique possĂšde donc une double dimension, Ă  la fois contemporaine mais Ă©galement sociale. Comme l’estiment les frĂšres Fassin, la question sociale est aussi une question raciale, tout comme la question raciale est aussi une question sociale [10].

La violence des foules sportives, des hooligans ou encore des associations de supporters dites « ultras Â», peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme partie intĂ©grante des habitus de ces associations, de ces groupes. Au sein des enceintes sportives, ces groupes de supporters doivent faire communautĂ© face Ă  un adversaire. Mais plus ces derniers se sentent ultra et plus l’adversaire du jour sera visualisĂ© comme un ennemi, ce qui sert Ă  souder la communautĂ© autour d’un « nous Â» face Ă  un « eux Â».

Mais alors, le foot est-il un vrai milieu raciste, propice au racisme ou simplement victime d’un certain engrenage social ?

En amont, prĂ©cisons que nous souhaitons partir du postulat de base soutenant que le foot est encore l’une des derniĂšres sphĂšres sociales proposant une certaine ouverture entre les diffĂ©rences et permet de rĂ©unir une quantitĂ© considĂ©rable d’individus venant de tous horizons autour d’évĂ©nements fĂ©dĂ©rateurs, tels que la Coupe du Monde. Au sein mĂȘme des stades, c’est l’idĂ©ologie libertaire qui a dans la plupart des cas donnĂ© naissance aux groupes de supporters au cours des annĂ©es 1970 et 1980. Dans ce cas, comment expliquer qu’une telle dĂ©rive se produise au sein de cet espace unificateur, cohĂ©sif ?

Football et sociĂ©tĂ© : des rapports complexes

Le sport Ă©nonce un discours sur la nation, sur ce que signifie le fait d’ĂȘtre français.

Nous partirons de l’aphorisme que le football reprĂ©sente un vecteur social non nĂ©gligeable. Aujourd’hui, le sport est essentiel dans la reprĂ©sentation des personnes ainsi que des collectifs, le corps du sportif, le corps social de l’équipe offrent autant de perspectives d’interprĂ©tation dans des registres racialisĂ©s [11]. Cette activitĂ© n’appartient Ă  personne en particulier : au sein d’une seule et mĂȘme Ă©quipe, il n’est pas singulier que diffĂ©rentes catĂ©gories sociales, que diffĂ©rentes religions soient reprĂ©sentĂ©es.

Ce sport, se trouvant prĂ©sent sur chacun des cinq continents, est souvent dĂ©crit comme Ă©tant le plus populaire au monde. Le sport en gĂ©nĂ©ral et le football en particulier propose un discours sur la nation, sur ce que signifie ĂȘtre français. Il est donc lĂ©gitime et aisĂ©ment comprĂ©hensible qu’il se retrouve confrontĂ© Ă  de nombreuses problĂ©matiques du fait justement de sa formidable exposition. En soit, c’est une condition sine qua non de la popularitĂ© de ce jeu.

Nous visualisons le foot comme un miroir grossissant de l’espace social, des Ă©vĂ©nements se dĂ©roulant au sein de la sociĂ©tĂ© civile. Miroir grossissant du fait de l’exceptionnelle exposition mĂ©diatique, mais Ă©galement des Ă©normes enjeux Ă©conomiques et aussi politiques que possĂšde en son sein ce sport. Je m’explique : il existe bien Ă©videmment une multitude de sphĂšres regroupant une cohorte d’individus, une liste non exhaustive de ce genre de sphĂšres pourrait aisĂ©ment voir le jour, mais ces derniĂšres ne possĂšdent pas le poids institutionnel, financier, mĂ©diatique propre au football. Cependant cela n’est pas le sujet nous intĂ©ressant ici-mĂȘme. En soit, le football est un microscope grossissant des alĂ©as se dĂ©roulant au sein de la sociĂ©tĂ©. Les crises comme l’affaire des quotas, les insultes racistes, les propos polĂ©miques, la faible reprĂ©sentation des minoritĂ©s parmi les entraĂźneurs ou les dirigeants de l’élite, tout cela Ă©tant dĂ©multipliĂ© par l’attention populaire ainsi que l’attraction mĂ©diatique.

Le football est-il victime de son succĂšs ? Le sport est culturellement et politiquement substantiel voire vital du point de vue de la reprĂ©sentation des personnes ainsi que des collectifs. Cependant, dans un mĂȘme temps, c’est un domaine oĂč on les a assujettis Ă  tenter leur chance. Cette chance reprĂ©sentant l’une des seules perspectives de rĂ©ussite sociale leur Ă©tant disponible. Mais une fois la rĂ©ussite au rendez-vous, on rĂ©duit la portĂ©e de cette derniĂšre, puisqu’elle serait « naturelle Â», car biologisĂ©e. De ce fait, les diffĂ©rents maux visibles au sein de l’espace public, de l’espace social se retrouvent Ă©galement perceptibles dans le monde du football. Telle Ă©tait notre thĂ©orie de dĂ©part.

Le racisme Ă©pargne-t-il le football ? A cette interrogation, on ne peut que rĂ©pondre « non Â». De quelles maniĂšres le monde du foot pourrait-il vivre, Ă©voluer dans une bulle et ainsi Ă©chapper aux travers de la sociĂ©tĂ© ? En partant de ce prisme-lĂ , il paraĂźt donc concevable que diffĂ©rentes formes de discriminations voient le jour en son sein et s’expriment de diverses maniĂšres, comme cela se produit dans la sociĂ©tĂ© civile. Le foot ne reprĂ©sente pas un orbe isolĂ© de tout cadre temporel, Ă  l’écart des abus de notre temps, et pas seulement du nĂŽtre, au contraire il en est une composante active.

Mais alors, comment expliquer ou du moins comprendre que ce sport si cosmopolite dans sa composante mĂȘme, si pluriel dans son exercice soit Ă  ce point touchĂ© par le racisme ? Quels mĂ©canismes peuvent expliquer cela ? En l’espĂšce, nous pouvons nous interroger sur la maniĂšre de redonner au football son fondement dĂ©mocratique, de dĂ©mocratiser sa pratique, tout comme ses publics. De plus, nous pouvons nous questionner sur la façon d’affĂ»ter son sens d’une pratique intĂ©gratrice pour toutes et tous, et profondĂ©ment encastrĂ©e dans son espace culturel et social local, rĂ©gional, national et international ?

Tout d’abord, il apparaĂźt assez limpide qu’il faille mettre en avant le facteur de classe ainsi que celui de migration (Ndiaye, 2008) [12]. Le sport est synonyme de dĂ©veloppement, d’essor social mais Ă©galement Ă©conomique pour une grande partie des classes dominĂ©es.

Pour un nombre consĂ©quent d’enfants noirs, le sport symbolise un moyen de rĂ©ussite sociale, car la rĂ©ussite des aĂźnĂ©s les conforte dans l’idĂ©e qu’il est un lieu propice Ă  cela, au sein duquel les discriminations raciales ne voient pas le jour. Il est potentiellement analysable le fait que les noirs investissent des sports oĂč en amont d’autres noirs sont prĂ©sents en nombre de maniĂšre visible et Ă  haut niveau, de sorte que ces sports apparaissent comme des lieux sans discrimination raciale, en apparence, et oĂč les talents peuvent s’exprimer et les efforts sont justement rĂ©compensĂ©s.

Visualiser avec prĂ©cision les itinĂ©raires de champions d’origine modeste voire trĂšs modeste, puis parvenus Ă  la gloire est pratiquement un genre littĂ©raire voire cinĂ©matographique qui a accompagnĂ© l’histoire-mĂȘme du sport et donc du football. Les Noirs Ă©tant surreprĂ©sentĂ©s dans les catĂ©gories modestes, il n’est pas aberrant ni irrationnel de les trouver dans le sport, notamment les sports historiquement liĂ©s aux classes populaires, encore une fois comme le football. À ce titre, nous pouvons aborder un thĂšme revenant rĂ©guliĂšrement sur le devant la scĂšne mĂ©diatique, Ă  savoir l’équipe de France et les joueurs noirs et arabes la composant. Souvent, nous pouvons entendre ou lire que cette derniĂšre serait composĂ©e exclusivement de joueurs noirs et arabes, ou du moins qu’elle manquerait au sein de sa composante mĂȘme de joueurs blancs.

Ici, faisons un petit apartĂ©. Il convient d’évoquer le cas de Pierre MĂ©nĂšs, qui il y a peu, a dĂ©noncĂ© un racisme « anti-blancs Â» au sein du football français. Pour ce faire, il prit en exemple son fils qui a tentĂ© de jouer dans un club en rĂ©gion parisienne, et pour qui l’intĂ©gration aurait Ă©tĂ© compliquĂ©e du fait de sa couleur de peau (selon Pierre MĂ©nĂšs). Cette notion de racisme anti-blanc provient directement de l’idĂ©ologie propre Ă  l’extrĂȘme droite. L’idĂ©e prĂ©dominante serait qu’on privilĂ©gie les immigrĂ©s ou les non-blancs plutĂŽt que les blancs au sein du sport en gĂ©nĂ©ral. ApparaĂźt l’ébauche d’un grand remplacement version miniature au sein de l’équipe de foot, alors que c’est justement le fait que le sport, ici le foot, attire gĂ©nĂ©ralement plutĂŽt des catĂ©gories dĂ©favorisĂ©es. DĂ©favorisĂ©es donc avec plus d’immigrĂ©s et de non-blancs. Comme Ă©voquĂ© plus haut, le foot et ici l’équipe de France reprĂ©sente et forme un miroir rĂ©flĂ©chissant de notre passĂ© national, qui est aussi un passĂ© colonial. Il serait intĂ©ressant ici, d’un point de vue sociologique, d’interroger, de questionner l’aspect hiĂ©rarchique rĂ©gnant dans le football.

D’une part, les joueurs sont hiĂ©rarchisĂ©s entre eux, comme nous le montre la figure du capitaine.

D’autre part, il serait fructueux d’approfondir sur la maniĂšre dont les joueurs racisĂ©s sont traitĂ©s par leur hiĂ©rarchie par rapport aux autres joueurs, cela afin de visualiser s’il existe des rapports de pouvoir dans lesquels peuvent jouer les prĂ©jugĂ©s coloniaux racistes [13].

Tout au long de son histoire, cette équipe de France fut donc constituée de joueurs issus de diverses filiations en phase avec les courants migratoires du moment présent, que ceux-ci soient polonais, italiens ou encore espagnols.

Rien d’étonnant, de surprenant Ă  cette « forte Â» prĂ©sence de joueurs noirs sous le maillot bleu aujourd’hui. Cela reprĂ©sente simplement un moment de l’histoire sociale de notre pays et des grands courants migratoires internationaux. Comme l’exprime Pap Ndiaye, les cartes des assignations racialisĂ©es sont sans cesse rebattues, mais la naturalisation des compĂ©tences trouvera toujours Ă  s’exprimer.

Football et racisme : des connexions brĂ»lantes

« Les Noirs sont bons en sport Â».

Pap Ndiaye, au sein de son ouvrage « La condition noire Â», estime que cette phrase revient avec vigueur au sein de nombreuses discussions. Le cas spĂ©cifique des sportifs noirs pose de nombreuses questions, Ă  travers le fait qu’ils se retrouvent prĂ©sents en masse dans des sports populaires, de premier plan mĂ©diatique, comme le football, au sein desquels la « francitĂ© Â» s’est construite Ă  la fois politiquement mais Ă©galement racialement. Cela engendre, toujours selon Pap Ndiaye, le fait que le champion noir peut voir son appartenance nationale suspectĂ©e par une frange raciste en mĂȘme temps que ses compĂ©tences tendent Ă  ĂȘtre naturalisĂ©es.

Historiquement cette dialectique ne fut pas toujours de mise, au contraire cette exaltation de la puissance physique noire est relativement rĂ©cente. Dans le courant du XIXe siĂšcle, l’écrivain et homme politique français Arthur de Gobineau Ă©voquait, au sein d’un essai eugĂ©nique et raciste, la faiblesse musculaire supposĂ©e des Noirs, de leur propension Ă  la fatigue [14].

Dans la mĂȘme veine, plusieurs mĂ©decins du Sud des États-Unis publiaient des Ă©tudes soulignant la dĂ©bilitĂ© physique des Noirs libres, ces Ă©tudes portant notamment sur les prisonniers censĂ©s vivre dans les mĂȘmes conditions et autorisant donc des comparaisons. Ces mĂȘmes Ă©tudes Ă©voquĂšrent le manque de soliditĂ© nerveuse et de courage ainsi qu’une prĂ©disposition au rachitisme, au gigantisme, aux goitres et Ă  diverses maladies psychiques propres aux Noirs.

À ce titre, le cas de Samuel Adolphus Cartwright, mĂ©decin qui pratiqua dans le Mississippi et la Louisiane durant la pĂ©riode avant la guerre de SĂ©cession est Ă©loquent. Il Ă©crivit que « la couleur noire n’est pas seulement celle de la peau, mais elle a contaminĂ© chaque membrane et chaque muscle en teintant toutes les humeurs, et le cerveau lui-mĂȘme, d’obscuritĂ©  Â» [15]. La peau noire Ă©tait donc considĂ©rĂ©e comme l’indice que le noir n’était pas simplement prĂ©sent sur la peau, qu’il n’était pas qu’une question mĂ©lanique, mais le signe d’une corruption interne des organes, d’une disposition physiologique particuliĂšre et nĂ©faste. Pour Cartwright, ce n’était donc pas uniquement la peau de l’individu qui Ă©tait noire mais bel et bien l’ensemble du corps humain, jusque dans ses dispositions intĂ©rieures, invisibles et secrĂštes.

Le questionnement des stĂ©rĂ©otypes raciaux vĂ©hiculĂ©s par le sport. Michael Jordan « Comme si nous Ă©tions sortis en dribblant du ventre de notre mĂšre  Â» [16].

Il est Ă©vident que la tentation de l’explication biologisante Ă  propos de la forte prĂ©sence de sportifs noirs dans un nombre consĂ©quent de sports est toujours prĂ©sente, tapie dans un recoin, prĂȘte Ă  surgir dans la bouche d’un commentateur. On pourrait considĂ©rer cela de maniĂšre indulgente si ces considĂ©rations n’allaient pas de pair avec une disqualification des Noirs dans d’autres domaines, notamment ceux de l’intellect et de la haute crĂ©ation, rĂ©duisant de fait les talents sportifs comme compensation de dĂ©ficiences intellectuelles implicites.

À ce titre, un rĂ©cent exemple peut ĂȘtre Ă©voquĂ© explicitement, il s’agit des propos tenus Ă  l’antenne par le commentateur sportif Daniel Bravo lors d’un match opposant Strasbourg Ă  Reims lors de la saison passĂ©e de Ligue 1. Durant ce mĂȘme match, ce dernier avait estimĂ© que « six buts et cinq passes dĂ©cisives, c’est quand mĂȘme pas mal pour un Noir
 Un joueur qui n’a Ă©tĂ© titulaire que 17 fois Â» [17], avant de se rĂ©tracter et de s’excuser pour ce « lapsus Â» dans un tweet [18]. Comme si ces bonnes statistiques footballistiques n’entraient pas en adĂ©quation avec la couleur de peau du joueur.

La façon dont des footballeurs noirs sont accueillis au sein de certaines enceintes de football europĂ©ennes, rappelle que le temps des zoos humains n’est pas si Ă©loignĂ© que ça. Les stĂ©rĂ©otypes racistes, qui assignent les personnes Ă  certains secteurs d’activitĂ©, sont compatibles avec des activitĂ©s Ă©ventuellement valorisantes comme le sport. S’il ne faut pas surcharger de sens les propos outranciers des fans qui ne visent parfois « que Â» la disqualification de l’adversaire [19], vue de l’extĂ©rieur, la frontiĂšre reste mince entre l’ancrage idĂ©ologique et le jeu dans le jeu.

L’apparition d’athlĂštes noirs d’exception frappa de stupeur, la dĂ©sintĂ©gration de l’idĂ©e du corps noir faible s’opĂ©ra de maniĂšre spectaculaire. De nombreux exemples pourraient ici ĂȘtre Ă©voquĂ©s afin de mettre en lumiĂšre cette remise en cause des idĂ©es reçues concernant le physique noir. Par exemple, celui de Jack Johnson qui fut le premier champion du monde noir de boxe poids-lourds en 1908. Ce dernier affronta James Jeffries, boxeur blanc, qui dĂ©clara : «  Je vais combattre pour l’unique objectif de prouver qu’un homme blanc est supĂ©rieur Ă  un noir  Â». Le succĂšs, le triomphe de Johnson aura pour rĂŽle d’entraĂźner la chute de la condescendance, de la supĂ©rioritĂ© raciale physique des Blancs au dĂ©but du XXe siĂšcle.

Comme l’estime Sylviane Agacinsky, Ă©voquer, Ă©tudier le racisme, ce serait chercher ce qu’il y a de potentiellement raciste dans nos modes de pensĂ©e, y compris la pensĂ©e philosophique. Puis, plutĂŽt que de faire fond sur ce que nous aurions de commun avec les « autres Â», accepter l’épreuve des autres, de la multitude et de la multiplicitĂ©. Faire l’expĂ©rience du partage, qui n’est pas la rencontre du semblable.

La face thĂ©orique du racisme vient toujours doubler sa face politique en lui donnant des assises, en la rationnalisant mais sans pour autant la produire de toutes piĂšces. De plus, en ambitionnant de penser et de visualiser l’humanitĂ© de l’homme en son sens le plus vaste, Ă  premiĂšre vue la philosophie semble conciliable avec les diffĂ©rentes formes de racismes, car ces derniĂšres sont gĂ©nĂ©ralement identifiĂ©es Ă  des modes de pensĂ©es particularistes.

Si le racisme rĂ©sulte, selon Michel Wieviorka, de certains phĂ©nomĂšnes sociaux, comme les crises, la pauvretĂ© ou la guerre, cela ne suffit pas Ă  expliquer comment il se forme. D’aprĂšs Etienne Balibar, le racisme peut-ĂȘtre entendu comme un ensemble de pratiques, de conduites plus ou moins violentes, de discours et de reprĂ©sentations qui contribuent Ă  la fois Ă  fonder et Ă  sauvegarder l’identitĂ© communautaire Ă  la garder sauve, pure, intacte, stable, protĂ©gĂ©e de toute contamination Ă©trangĂšre.

En amont d’ĂȘtre une pensĂ©e de l’homme, le racisme est une conception de la communautĂ©, il est une certaine façon de construire cette mĂȘme communautĂ©. Les questionnements que le racisme pose Ă  la philosophie ne peuvent concerner seulement la pensĂ©e de l’homme mais indissociablement et d’abord celle de la communautĂ©. Le raciste, selon Claude LĂ©vi-Strauss, c’est celui qui rejette hors de l’humanitĂ© les « sauvages Â» qui ne font pas partie de son village ou de sa communautĂ©, qu’elle soit gĂ©ographique, religieuse ou encore ethnique.

Les « spĂ©cialistes Â» de sciences sociales doivent assidĂ»ment, immuablement faire la chasse Ă  l’essentialisme, faire abstractions de ses Ă©claircissements utopistes, dans le but prĂ©cis de proposer des pistes explicatives plus complexes, c’est-Ă -dire des explications sociales. Ce n’est dĂ©cidemment pas du cĂŽtĂ© de la biologie que l’on a trouvĂ© ou que l’on trouvera, une explication un tant soit peu valable au succĂšs des athlĂštes noirs, mais bel et bien du cĂŽtĂ© des formes d’organisation des sociĂ©tĂ©s, des opportunitĂ©s socio-Ă©conomiques, des structures sportives ainsi que de l’histoire de l’immigration.

Et les institutions sportives ?

Le fait que le sport de haut niveau soit largement retransmis Ă  la tĂ©lĂ©vision, tend Ă  valider les stĂ©rĂ©otypes raciaux, puisqu’il exalte des qualitĂ©s qui sont historiquement attribuĂ©s aux groupes racialisĂ©s.

De nos jours, un nombre considĂ©rable de pays europĂ©ens soutiennent plus ou moins activement les diverses campagnes contre le racisme dans le football. De nombreux clubs professionnels de football, associations nationales et de fĂ©dĂ©rations nationales, comme l’Union des Associations europĂ©ennes de football (UEFA) et la FĂ©dĂ©ration Internationale de Football Association (FIFA), ont dĂ©noncĂ© le racisme et mis en place des Ă©bauches de mesures disciplinaires contre les personnes responsables. Cela n’est Ă©videmment pas suffisant, les actes racistes et l’exclusion des minoritĂ©s ethniques et des migrants, ainsi que la discrimination continuent d’exister sur et hors du terrain. Les activitĂ©s futures du FARE (football contre le racisme en Europe) avec l’UEFA, la FIFA et les institutions de l’Union EuropĂ©enne mettront non seulement l’accent sur les efforts communs pour Ă©radiquer les comportements motivĂ©s par des raisons racistes dans les stades, mais encourageront aussi les clubs et les associations Ă  introduire des politiques et des mesures qui promeuvent la diversitĂ© afin d’assurer une reprĂ©sentation Ă©gale des migrants et des minoritĂ©s ethniques Ă  tous les niveaux du football – pas seulement sur le terrain. Elles doivent se donner comme objectif d’offrir la mĂȘme diversitĂ© dans les comitĂ©s directeurs des clubs et des associations de football que sur le terrain de jeu.

Les structures d’encadrement sportif, comme le sont les grandes fĂ©dĂ©rations nationales et internationales, ont tout de mĂȘme longtemps Ă©tĂ© indiffĂ©rentes aux injustices sociales et raciales, quand elles ne les cautionnaient pas au nom de l’indĂ©pendance du sport par rapport Ă  la politique. Alors que les premiĂšres grandes manifestations xĂ©nophobes liĂ©es au football datent de la fin des annĂ©es 1970, ce n’est qu’en mars 2003 que l’UEFA et FARE, rĂ©unis Ă  Londres, adoptent une charte proposant dix mesures concrĂštes pour lutter contre le racisme dans le football. À ce titre, peut-on parler d’un « pseudo combat des instances Â» ? Les diverses mesures lĂ©gislatives mises en applications dans un grand nombre de pays d’Europe depuis quelques annĂ©es dĂ©signent Ă  l’évidence que racisme, xĂ©nophobie et idĂ©ologies politiques ont dĂ©jĂ  une longue histoire commune dans le domaine du football un peu partout en Europe et dans le monde.

PrĂ©cisons tout de mĂȘme, comme l’ont fait Dominique Bodin, Luc RobĂšne et StĂ©phane HĂ©as [20], qu’il y a quelques annĂ©es de cela, un certain nombre d’hommes politiques ont dĂ©cidĂ© de condamner l’ « inacceptable Â». En effet, l’ancien ministre des Sports français, Jean-Francois Lamour, lançait ce qu’il nomme un appel Ă  la responsabilitĂ© de tous [21]. En outre, l’ancien ministre des Affaires Ă©trangĂšres espagnol, Miguel Moratinos, estimait que «  tout propos raciste visant n’importe quel joueur en raison de la couleur de sa peau devait ĂȘtre dĂ©noncĂ© sans retenue [22] Â». Le mĂȘme jour, toujours un ancien ministre, l’anglais Richard Caborn qui fut ministre des Sports, annonçait qu’il allait demander l’intervention de la FIFA et de l’UEFA afin de sanctionner les diverses dĂ©rives constatĂ©es. En soit, il s’agit d’analyses lucides mais inefficaces, car beaucoup de dĂ©clarations pour peu de rĂ©ponses effectives, cela pouvant s’apparenter Ă  un anti-racisme de façade. Pour mener une action efficace et dĂ©cisive afin de rĂ©soudre un problĂšme social aussi angoissant, on ne peut pas s’appuyer uniquement sur des remĂšdes contingents et provisoires qui sont trop prĂ©caires. L’un des risques Ă©tant l’apparition d’un esprit de rĂ©signation fataliste, une certaine tendance au parasitisme social.

Nous pouvons estimer que, malgrĂ© notre postulat de dĂ©part envisageant le football comme un spectre social rĂ©unificateur, le sport n’est pas Ă  proprement parler un lieu privilĂ©giĂ© de lutte contre le racisme. Pour que cette activitĂ©, pour que le football soit tangiblement antiraciste, au-delĂ  des dĂ©clarations lĂ©nifiantes sur ses « valeurs de fraternitĂ© Â», il conviendrait que le monde sportif dans sa globalitĂ© dĂ©cide qu’il le devint rĂ©ellement, authentiquement et agisse de fait en consĂ©quence.

Trop souvent, un positionnement idĂ©ologique individuel de certains acteurs du football hexagonal voit le jour, comme ce fut le cas avec l’entraĂźneur du Stade Rennais Julien Stephan [23] ou encore avec le joueur du PSG Kylian MbappĂ© [24], mais cela marque d’autant plus le manque d’harmonisation collective pour lutter contre le « vrai Â» problĂšme qui est la haine raciale et ses multiples manifestations sportives dans les stades.

Comme l’exprime Pap Ndiaye, le sport n’a pas besoin de torrents de bons sentiments, mais de droit et de civisme.

Il reste donc du travail afin d’accomplir cette tñche.


Article publié le 24 Sep 2020 sur Paris-luttes.info