Mai 3, 2021
Par Lundi matin
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Dans Fond d’Ɠil (Ă©d. Les Étaques), Caroline Cranskens, en trois volets, Soif, Fragments d’Ɠil, BoĂźtes noires, tente de dynamiter le langage dominant si bien vissĂ© au crĂąne et aux lĂšvres. Écrire pour sortir de l’ombre et exister. Écrire pour « en finir avec le miroir blanc Â» qui nous empĂȘche de voir de l’autre cĂŽtĂ©. Dans la lignĂ©e du « dĂ©rĂšglement de tous les sens Â» (Rimbaud, Lettres du voyant, 1871), l’autrice mĂšne une lutte au corps Ă  corps avec la langue et ses geĂŽliers. Face aux ordres de tous poils, masculins et sĂ©curitaires, sa poĂ©sie dĂ©serte le terrain labourĂ© des joutes sĂ©mantiques et puise dans les visions fantastiques logĂ©es au fond de l’oeil, lĂ  oĂč toutes les couleurs explosent en un noir phosphorescent. Lundimatin, en lien avec les Ă©ditions Les Étaques, publie ici le premier volet de ce recueil dĂ©bordant.

« Me retenir est devenu un luxe tactique, qui ne va pas durer. Â»

Robin Morgan, Monster

À CELLEUX QUI TIENNENT ENCORE DEBOUT

Nous avons essayĂ© d’avoir

L’air vivant

De nous nourrir de mensonges

Et de poussiĂšres

Nous avons changé de profil

Le bras ballant

Et de temps en temps

Nous avons mĂȘme Ă©tĂ© dociles

Nous avons fait semblant

De boire

L’eau ne nous faisait rien depuis longtemps

Elle Ă©tait impuissante Ă  nous convertir

Au rouge du désespoir

Dans ce grand fond du monde, les ĂȘtres reviennent toujours de la mĂȘme façon

Ils ne prennent jamais la route

Et stagnent dans le bleu du temps

Avec leurs cadavres de rois et de princesses

Qui moisissent

Que cherchez-vous ?

Que faites-vous ?

Toujours Ă  recommencer

Vos offices de misĂšres

Les petites croix petites planchettes

Avec les poches remplies de clous

Je ne veux plus faire de trous pour ma pomme

Mais je veux bien les faire pour vous

Tout est plus facile à présent

Ne craignez rien : je vous abandonne

Le cƓur Ă©cartelĂ©

Et la peau accrochée

À la branche du serpent

SOIF

MĂ©thodiquement

Dans la nuit fendue

Je dévisse et revisse les racines molles

Qui font tenir

Les mots morts

Dans la bouche

Je revisse et dévisse

La grande gueule soûle

Qui réduit le corps

À quelques piĂšces dĂ©tachĂ©es

C’est assez tard

Le verbe ouvre de force

La mĂąchoire

À l’oreille c’est pliĂ©

Toutes les versions se vissent

Sauf une

Qui résiste

LĂ  oĂč la langue est

Vivante crachée

Vraie de nerfs et de rage

Une langue faite rasoir

Et lames de fond

Qui se fiche au ventre

Avec l’autre mĂ©moire

La feuillue la cornue

La jaune sang

(En bas c’est jetĂ©

Sous chape

Ou bien dans l’axe livrĂ©

Au plomb)

Au commencement

Je me tais

Et c’est une sorte de bruit

Un demi-ton au-dessus des chants de guerre

Pour contrer

La langue morte

Et fixer

La stricte apparition de l’ombre

Quand revient la lumiĂšre

Sans frapper Ă  la porte

Cette fois

Sans s’abriter

DerriĂšre le pauvre poĂšte

Pendu mille fois

C’est trùs tard

Rien ne marche

Ou seulement par effroi

Depuis la disparition du jaguar

La pensée se noie

Dans une flaque rouge

SĂ»rement c’est la fin d’une histoire

SĂšchent les mots

La vieille gorge n’est plus

Il est Ă  peine trop tard

Juste le temps de prendre l’outil dans nos poings

Une pierre

De trottoir

Pour défendre les mondes enfouis

À la base

De nos cĂŽtes

À peine le croire

Et en pleine connaissance

Se mettre à portée du mouvement

Pour arracher la tige fake

Avec les dents (Je persévÚre)

Tadam tadam :

Les mots sont secs

Et l’ñme est l’excuse de l’enfer

Les ciels bleu roi ne disent jamais

Leur goût

De métal

Ni leurs fonds de poches

Amers

Ils broient

Et ne t’épargnent bientĂŽt plus

Qu’en postures zen

Ou pas

De cÎté

Refaire bloc alors

À la diable

Contre ce qui s’ignore

Et reconduit l’horreur :

Pacificateurs

Faiseurs d’or

Et karmas résignés

À l’absolue tñche

Des morts

Sur le bitume

À plusieurs

Se passer la partie renflée

Des mots ouvriers

Et les principes des fleurs

De pavés

Pour les replanter

Épines et flammes

À la suite du monde

Dans les rues

À peine trop tard

Un enfant

Ras du sol

Vient d’éclore

Au charnier

La vision se ressasse

Brute

Sur les visages

Puis disparaĂźt

C’est un grand soir

Juste pour voir

L’Ɠil fissurĂ©

Et devant

Nous

Au milieu des grenades

Le noir

N’est à personne

Ici

Au pied des mythes

Usés

Tricks et krachs

OĂč le cƓur agonise

Devenir

Si on trouve

La brĂšche (sonore)

Devenir

En vrai

Le souffle retardé

De la révolte

Comme seul désir

Et la voix

Qui descend

Jusqu’au nƓud de rage

Le reste est l’affaire du pouvoir

Qui classe par niveaux de savoir

Et formules nazes

L’usage du monde

L’horizon s’écrase

En annexe et conforme

À la marche

(Ça frappe et ça fĂȘle la cornĂ©e

Cette grisaille de l’histoire

Qui tourne sur son axe

En si peu de chair

Et si peu de cran)

Mais d’autres là

Jaillissent

Au plus sombre des sources

Oubliées

Se retrouvent

En présence

Des Ă©toiles cuites

Sur les arbres

Ajustent les douze cordes

Liées libres

Du geste de départ

C’est maintenant

Le feu

À la ligne

Nouvelle page (Ça surprend)

L’acharnĂ©e

Comme son Ăąme

Avec sa foi de lame

Dans les actes

Enfonce

Le clou

(Le mot le plus violent)

Pour ruiner la trame sacrée

Et les titres cultes

Qui légitiment le massacre

En condamnant la foudre

À voix basse

La cime s’effrite alors

Et se détache

En segments sanglants

L’Ɠuvre pñle

Qui entasse et raye

L’humanitĂ© naissante

De la carte

Quelque chose

Appelle

Et Ă©treint

Les racines nerveuses

Se déversent comme un feu

À l’intĂ©rieur des lignes

Jusqu’au fond de l’Ɠil

Grattent grattent

Les mots

MĂąles

Tournent et retournent

Jusqu’à transpercer

Le lieu de raison

Brûle le corps hérité du carnage

Et danse le corps neuf

Avec les sons tordus

Et le serpent levé

Dans les entrailles

Éclate ce qui est tombĂ©

Le cri perdu (À peine la mĂ©moire)

C’est trùs tard

La femme Ă  la gorge

Prise de tics

Et d’entailles

MĂąche et rumine et crame

Le mirage

Pendant que creuse

La langue folle

Et vraie

Puissance pleine

À la sortie de la cage

Il n’y aura pas :

Les petits mots

Saisonniers

Bien huilés

Accordés aux réseaux

Asséchés paumes au ciel

De vocables rivés

Aux listes qui enchaĂźnent

Et aux amis fidĂšles

Ils et elles et pareil.le.s

Le mĂȘme masque

La mĂȘme peau

Accrochée à ce cÎté du crùne

Qui muselle

Il y aura :

La bascule du souffle

Sur la paroi des sons

Infinis (Ça descend)

Et le monde qui s’en va

Et revient marée

Noire

Dans nos ventres

Il y aura :

Les formes qui se sont tues

Elles

Figures au creux

Hùtées

D’atteindre ce

Non du monde

En nous

Il y aura encore :

Les grandes ruines Ă  percuter

Nous

dans les rigoles

Les mots

d’un coup

Se séparent

Il y aura

Ce qui prend

Corps

Au fond des paupiĂšres

La guerre

N’est pas finie

JE DIS NON

ce sera sans moi

demain

je dis non et noir

et plus jamais

complice

de ce temps Ă  la colle

assassin

je renonce

je déserte la face sourde des morts

et leur loi

et la croix

qui crùve d’en finir

et encage les corps

et le cƓur du monde

je dis rage

et lutte

je dis non et noir

et vivant




Source: Lundi.am