D’abord, il y eut les propriétaires métis et étrangers qui exploitaient les paysan(ne)s pour la production de café. Depuis vingt-cinq ans, il y a l’Accord de Libre échange Nord- américain (ALENA) qui prive les communautés indigènes de leur souveraineté alimentaire et détériore leur santé. Au Chiapas, la reconquête de l’autonomie implique la réappropriation de pratiques agricoles ancestrales.

« On était leurs animaux : des ânes ou des clébards, c’est comme ça qu’ils nous appelaient Les métis étaient des xénophobes, pour eux, tu n’étais rien, tu n’étais pas humain. », se souvient Pedro Nuñez, campesino (petit paysan) à Pueblo Nuevo Sitalá.

C’était il y a à peine quarante ans dans le Sud du Mexique. Des propriétaires métis et étrangers exploitaient le café sur les terres fertiles du Chiapas où ils réduisaient les membres des communautés indigènes en esclavage. Pedro était peon (ouvrier agricole) jusqu’en 1986. Cette année-là, les familles tzeltal se soulèvent pour récupérer leurs terres usurpées. « Ils dormaient dans les maisons et nous sous les arbres. On devait résister à la faim tout en portant leurs enfants, raconte Pedro. On en a eu ras-le-bol : notre cœur était épuisé et notre corps fatigué. Alors, on s’est organisés. On les a virés, les métis. Sans en laisser un seul ! » Après la victoire, les habitants de Pueblo Nuevo se répartissent les terres, pour pouvoir enfin vivre dignement. Mais le répit est de courte durée : en 1994 entre en vigueur l’ Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA), qui plonge la communauté dans une nouvelle forme d’esclavagisme, dictée par le système capitaliste mondial. Avec la fin des barrières douanières, le Mexique s’ouvre aux capitaux étrangers et supprime les aides aux petits paysans. Le maïs subventionné étasunien inonde le marché mexicain : les petits producteurs comme Pedro ne peuvent faire face à cette compétition déloyale. Petit à petit , ils arrêtent de cultiver le maïs, l’aliment nourricier ancestral, sur leurs parcelles de milpa [1], pour dédier leurs terres les plus fertiles à la production du café, destinée à l’exportation. Avec la spécialisation agricole, les habitants de Pueblo Nuevo perdent leur souveraineté alimentaire. Encouragés par l’ALENA, les produits de la junk food (malbouffe) envahissent les communautés du Chiapas en bouleversant les habitudes alimentaires : aujourd’hui, il n’y a pas un repas sans un Coca Cola ou un Pepsi.

« Maintenant, on va à la supérette et on achète tout préparé : on consomme même des haricots en boîte, alors que le Mexique est le centre d’origine du haricot ! », déplore Eliazar, 32 ans, paysan à Pueblo Nuevo. La malbouffe a engendré de nouvelles maladies telles que le diabète ou l’obésité, qui frappent surtout les enfants. « Maintenant,les gens meurent beaucoup plus tôt. On ne sait plus soigner avec les plantes des maladies qui n’existaient pas avant. », confie avec amertume l’un des médecins traditionnels du village. L’instabilité du cours du café sur le marché mondial provoque une angoisse permanente dans les familles qui dépendent désormais de l’extérieur pour se nourrir. En 1998, toute l’économie du village s’effondre pour la première fois. « Ils ont commencé à payer très peu déjà qu’à la base ils payent peu, rapporte Eliazar. C’est un grand processus, le café, où tout le monde s’implique : les enfants, les femmes et les hommes ; toute la famille. Aujourd’hui on est totalement aux mains des intermédiaires et des entreprises étrangères. »

À la fragilité économique s’ajoute l’impact du dérèglement climatique. La rouille, une maladie fongique, s’attaque aux plantes d’arabica sur tout le continent Américain depuis dix ans. « Dans le village, on produisait 100 tonnes de café. En 2007, on a dû faire 3 ou 5 tonnes : tout s’est effondré, explique Eliazar. Nous sommes tous restés sans rien. Certaines personnes sont mortes de désespoir. On ne s’en est toujours pas remis. » Inquiet, le gouvernement mexicain offre aux agriculteurs des plants de « robuste ». Mais cette variété hybride plus résistante à la maladie nécessite beaucoup de soleil et oblige les agriculteurs à déforester. Un nouveau cercle vicieux : sans « robuste », pas de récolte suffisante, mais la « robuste » est un café de basse qualité. « C’est pas du bon café, s’indigne Eliazar. Il se vend à des prix encore plus bas, à des entreprises comme Nestlé qui le transforment en Nescafé. Il pue et n’a aucun goût : qui d’autre l’achèterait ?  » L’isolement de la communauté, la pauvreté, la manque d’accès à l’éducation laissent la communauté de Pueblo Nuevo totalement démunie face à l’hypermondialisation et aux nouveaux défis environnementaux. Certains habitants essayent de se remettre à la pratique ancestrale de la milpa, afin de retrouver leur souveraineté alimentaire et survivre. « Comment on va manger ? Il y a plus qu’à attendre la mort au milieu de la rue c’est ça ? Je ne suis pas d’accord, s’insurge Alejando Pérez. Si tu possèdes une machette rien est perdu : il n’y a plus qu’à lutter en travaillant la terre.” Alejandro s’est rapproché de L’EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale, qui partage des cours de permaculture. Le groupe indépendantiste a pris l’ALENA comme point de départ de sa lutte anti-capitaliste. Depuis, ses membres vivent de manière autonome en refusant l’aide du gouvernement. « Le gouvernement ne nous a jamais eu dans son cœur… Pour lui, on est comme des gamins incapables de penser par eux-mêmes qu’on peut manipuler et tromper. Le gouvernement offre de la robusta et des produits chimiques. Mais la terre, c’est comme ta propre mère et tu ne donnes pas du poison à ta mère !  »

Texte et photographies de Solène Charrasse.


















































Article publié le 02 Déc 2019 sur Lundi.am