Mai 3, 2021
Par Lundi matin
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« La question du transport ne s’y pose pas. Le sens y avance, sans la traversée de ponts, sans le passage entre consciences. » (65) Ce qui en dit un peu plus sur la région volcanique : elle n’est pas étrangère à une conscience absolue, une conscience « transcendantale », un ciel de toutes les idées qui se penseraient elles-mêmes, ou, encore, cette fameuse entité pleine de magma que les monopsychites concevaient comme l’enveloppe de toute conscience singulière.

Pour comprendre le système de la région volcanique et l’accès à une parole imbibée d’elle, il faut comprendre le système des binarités dont Bonfanti fait usage. Il faut comprendre que, chez elle, il y a le solide et le fluide, l’écorce et le feu, le mot et le sens. Ces distinctions appartiennent à une température existentielle caractérisée : les températures amènes. C’est-à-dire : humaines, favorables. Hors de ces climats, il y a d’autres températures : des températures plus brûlantes. Ce sont les températures de la fusion. D’un côté, le monde des binarités structurées autour du solide et du fluide ; de la trace matérielle et du flux évanescent ; structurées donc autour d’un paradoxe : le fluide ne marque pas le solide, le solide ne conserve pas la série des arabesques pures du fluide. Ils sont donc liés l’un à l’autre mais l’un comme l’autre en excès sur l’un et l’autre : ils font des marges. Au sens de : il y a de la marge, entre la mèche calcinée et la danse de la flamme qui en fut à l’origine. Le signifié et le signifiant ne s’épousent guère. Et de ces marges « jaillissent les interprétations » (61). D’un autre côté, il y a le monde moniste (unitaire). La région volcanique donc. En lui, la flamme ne nait pas comme négation, interruption de la mèche ; sa torsion noire ne dément pas le mouvement sans trace du feu. Ce feu dont le « parcours ne crée pas d’excédent », pour qui « une fois la fumée dispersée, rien ne porte la marque de ses formes. » (61), ce feu appartient à un autre partage. Parce que la température de la région volcanique est extrême, il n’y a pas : l’écorce, le feu ; la mèche, la flamme, la torche, le feu ; le solide, le fluide. Il y a : le magma, il y a : la lave. Mais la lave est un solide à l’état liquide, un liquide dont le mouvement deviendra pierre, une pierre conservatrice du mouvement antérieur : fossile d’une danse enflammée. « Dans les régions volcaniques, le solide a la forme du fluide. »

Dans le monde humain, le climat amène, plaisant, léger et tempéré, le lien entre solide et fluide est un lien de solidarité. La catégorie du lien est la solidarité : ce qui pour Bonfanti signifie : « le solide y transporte le fluide ». Ou encore, la relation entre deux états est celle du véhicule. Le solide est le véhicule du fluide. Solidarité, transport, véhicule : condition de la communication entre consciences plurielles. Au contraire, la catégorie des régions volcaniques, celle de la lave, c’est la conformité. Être conforme : avoir forme commune, complicité de forme, complissure. Comme la pierre et le feu dans la lave. La lave est fluidité d’une pierre à venir, la pierre solidité d’un fluide antérieur. « Feu d’aujourd’hui, pierre de demain. » Ou encore : « le sens a laissé en résidu sa forme même, sans marge : pierre volcanique de l’ancien magma. » (63) Dans ce monde, le mot et le sens s’indistinguent.

Une des interrogations de la Poétique tactique, mais aussi de l’écriture révolutionnaire en général, ou de Tiqqun, ou des personnages-écrivains d’Antoine Volodine pourrait être nommée à partir de ce qui a lieu dans la région volcanique de l’esprit. Il pourrait s’agir, en un certain sens, du problème de la mise en œuvre d’une parole volcanique : soit une écriture conservant en ses marques matérielles arriérées, l’intensité vitale de l’élan qu’elle invoque. Pour le dire plus simplement : étant donné que nos écritures ne se contentent pas d’être théoriques, qu’elles voudraient, en même temps qu’écrites, être pratiques à la lecture même, et même plus, magiques ou performatives ; comment éviter de se faire support ouvert à l’action dilettante de l’herméneute, aux vaporisations du pluralisme interprétatif, à la ventilation des strates d’intelligibilité ? Plus brièvement : comment écrire sans avoir à dissocier l’information transmise du véhicule formel qui la communique ? Comment rendre aussi nécessaire chaque mot, chaque phrase que ce qui, derrière chaque mot, derrière chaque phrase s’amasse en fulgurations de sens ? Est-ce seulement un problème de style ? Cette drôle de question est la question redoutable. Si l’on présume que ce qui est interprétable est, par là même, livré au lecteur sans conséquence sur sa vie, c’est-à-dire : si dire que l’on peut seulement « interpréter » quelque chose signifie, en même temps, que l’on peut s’en tailler un costume à la mesure de nos coutumes – je veux dire : indifféremment, au fond, au sens univoque du texte ; alors, l’herméneutique, en se présentant comme patience et attention ou écoute du texte, n’est qu’une négation de sa nécessité pure : son sens effectif, volcanique. En réalité, l’interprétation a tout l’air, du point de vue de la Poétique tactique, d’une défense du lecteur contre le sens ; d’un stratagème d’appropriation, et en somme, un stratagème de domestication du texte pour en tirer ce que l’on souhaiterait y voir. Pour la Poétique tactique, il y a autre chose à faire : suivre la nécessité perlocutoire et illocutoire du texte comme s’il s’agissait d’un mage désorcelleur.

Il faudrait des textes composés dans la région volcanique : « où la lettre ne désigne, ni ne transporte ; où les formes ne sont pas des carcasses qui protègent le sens, mais la moelle même du sens, durcie. Une moelle qui se réchauffe et se refroidit sans s’altérer, qu’on reçoit et transmet sans défigurer. Sens qu’on meut sans véhicule, sans traduction ; qui coule seul, ruisselle de conscience en conscience. » (62) Que le texte ne soit pas l’exosquelette d’autre chose, mais, plutôt comme la mue imaginale de l’insecte enveloppant sa forme accomplie, qu’il y ait une littéralité totale. Lire, ce serait en même temps aller dans le sens d’un sens nécessaire. Un sens d’autant plus nécessaire qu’il ne laisserait pas prise à un déchirement entre signifiant et signifié : on ne pourrait pas le paraphraser, le reformuler. Bannies les figures du repentir, de la rectification, de la correction : bref l’épanorthose n’aurait plus droit de cité. Tout n’y serait que brachylogie lapidaire où sens et style s’amarrent au même totem : poème. « Les yeux du lecteur rallument le magma – qui, dans tous ses états, garde son épaisseur et la densité de ses courbes. C’est ce que nous appelons le poétique. » (63) Le « poétique » de Bonfanti fait passer le lecteur du régime d’interprétation au régime performal : le régime opérationnel du langage ; celui où « la parole devient comme une note ; elle quitte le signe, devient chose. » La parole a une puissance empirique de liquidation et de solidification, de refroidissement et de torréfaction : plus encore, elle est une « chose » parmi les « choses » et, en ce sens, elle interagit sur le plan des causalités matérielles. Ce devenir, sans surprise, Bonfanti le nomme « l’état volcanique de la parole ». Cet état fait de la parole sensée une lave. « Quand, par un trouble sémantique, l’extraction du sens s’avère ardue : le sens littéral abscons, invite au symbolique ; le sens symbolique, abscons, invite au littéral. Sans repos, sans pouvoir s’arrimer à l’un ou à l’autre, celui qui reçoit la parole volcanique la garde en torche, et la contemple. Tension sans résolution. » (63) L’état volcanique, celui que nous disons « performal », littéralise le symbolique pour symboliser le littéral dans un jeu circulaire encore pris dans le cercle de l’interprétation. Néanmoins ce cercle, Bonfanti le brise : la parole demeure absconse, petite lampe obscure, elle ne peut plus qu’être engagée dans une garde et une contemplation. Par contemplation, Bonfanti veut dire : recueillement. Nous recevons bien quelque chose de nécessaire du texte : parce qu’il est volcanique, il n’est pas susceptible de marges, donc d’interprétations jaillissantes. Par analogie : la parole volcanique est musicale. Le sens volcanique est un sens rythmique. « Comment paraphraser une mélodie ? » (62) Il n’y a pas de description de la mélodie, de narration de la mélodie, qui ne soit, en soi, une reprise, un remix. « La musique est un discours sans parole ; le discours, le parcours, le cours du sens sans paroles. » Le sens de la musique ne peut être traduit ou extrait et dissocié de l’écoulement du son : autant vaudrait chercher la vérité du fleuve dans la barque du pêcheur. La poétique volcanique ou performale est le discours fait parcours et cours. « Nous ne pouvons pas dire ce qu’il nous dit », ce serait ou bien réitérer l’énoncé, ou bien le falsifier ; « mais nous recevons ce qu’il nous dit. » Recevoir ce qui est dit, plutôt que dire ce qui est dit : recevoir, subir, être pris dans le cours du discours. Le lecteur brûle aux laves du lisible, le voilà « hystérique » au sens de Roland Barthes : « Quant à l’hystérique (si contraire à l’obsessionnel), il serait celui qui prend le texte pour de l’argent comptant, qui entre dans la comédie sans fond, sans vérité, du langage, qui n’est plus le sujet d’aucun regard critique et se jette à travers le texte (ce qui est tout autre chose que de s’y projeter). » (Le plaisir du texte, 100)

La région volcanique, musicale, poétique : lieu de l’hystérie du sens – non de son interprétation, mais de sa performance. La Poétique tactique est l’art de ne plus déchiffrer les textes mais d’en arracher le schème hystérique, d’en faire fructifier la puissance, en tant qu’elle est en quête de stratagèmes. Elle ne cherche pas d’interprétations, mais d’énoncés qui, énoncés, doivent être expérimentés, joués, suivis, poursuivis : discours n’ayant de vérité qu’à ployer leur parcours, leur cours dans celui du monde aux températures amènes.

Ut talpa




Source: Lundi.am