Avril 19, 2021
Par Lundi matin
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Flora Bonfanti II : par-delà voleurs et façonneurs

« La parole poétique doit porter une promesse de sens. Si elle n’en porte pas, les pierres restent froides et le lecteur s’en va. » (64) L’étude d’un texte par la méthode de la Poétique tactique – je veux parler de l’art textuel ut talpa [1], soit l’exploration souterraine des opérations et des manœuvres en cours dans ce qui se présente comme achevé – se confronte à un obstacle majeur : le sens. Car à bien considérer l’objet des Poétiques tactiques ; c’est-à-dire les schèmes, schemata, ou figures opératoires ou opérationnelles extraites des œuvres ; à bien analyser l’arsenal lentement accumulé de tous ces stratagèmes, ceux-là que l’on a pu excaver de la chair vivante du poème comme de la lunaire opacité du théorème ; on peut avoir le sentiment désagréable de se retrouver face à l’ossuaire sans élan de moyens sans fin. Parce qu’un stratagème se présente comme un outil, un instrument, un moyen ou une vox media ; on croirait se priver des grandes orientations autant que des fins, refouler les objectifs suprêmes et les visions désirées de victoire. La poursuite indéfinie des armes abolissant le charme nécessaire à toute destination guerroyante : la vita vitalis, l’intensité, le sens. Où va-t-on avec tout ça ? La Poétique tactique, cherchant brûlure, ne rencontrerait que « pierre froide ». Nous nous sentirions seuls, à la fin, sous les monticules de nos jouets. Heureusement, voilà Flora Bonfanti, encore une fois [2], dans les Lieux exemplaires, qui nous offre une amarre où retrouver le sens.

L’outil, l’organe comme apparitions elliptiques

Bien entendu, Flora Bonfanti ne parle pas de « stratagèmes » ; c’est nous qui pensons autre chose, en ce qu’elle pense. Mais le stratagème est, pour nous, une sorte d’outil ou d’organe. Or Bonfanti nous parle d’outil ou d’organe. Et ce qu’elle dit de l’outil, de l’organe nous parle en retour du stratagème. Lisons : « Nous sommes plus intelligents que nous ne sommes. Plus intelligents en ce que nous sommes qu’en ce que nous pensons. » (45) Il y a une fébrilité de la conscience : elle est toujours « moins intelligente que ce qui l’enfante » (47) : elle pense, mais elle ne peut penser ce qui se fait en elle ni dans le corps. Et les organes du corps non plus ne voient, ne pensent, n’organent les opérations mêmes de leurs performances. L’œil ne voit pas ce qui se fait en l’œil quand advient la vision. « L’œil peut-il voir ce qui le fait voir ? » (47) demande rhétoriquement Bonfanti : elle sait que non. Aussi le point de vue de la conscience distingue le domaine de ce qui se pense et celui de ce qui se fait. Pourquoi ? La réponse est simple : la conscience n’a pas la « puissance unificatrice » de rassembler les visions et pensées partielles de toutes les opérations qui ont lieu en elle. Pire : cette puissance unificatrice est contradictoire avec la multiplicité de ce qui a lieu en et sous elle. Toute cellule du corps, par exemple, a son mode d’être et d’agir : le voudrait-elle, la conscience ne totaliserait jamais la pluralité de ces modes. « Chaque cellule voit un aspect du corps, a une vision unique du corps. Toutes ces visions, comme des interprétations, forment ensemble la vérité du corps. Cette vérité, plurielle, ne sera jamais saisie par une puissance unificatrice comme la conscience. » (46) Le seul moyen pour la conscience de ressaisir cette multiplicité serait « que cette puissance éclate », « s’éparpille en une infinité de visions simultanées. » (46) Elle ne serait plus conscience, en tout cas faculté de synthèse, et ne se penserait plus. Mais alors, que fait la conscience, si elle néglige son substrat ? Elle guide l’usage de ce qui agit sous sa juridiction. « Ce n’est pas moi qui ai façonné mon foie. Je ne comprends pas le génie de mes organes, qui me dépasse en industrie. Mais je m’en sers. » (45) Nous nous servons de nos organes, nous en ignorons le mystère.

L’organe, sous la plume de Bonfanti, retrouve, en tant que chose dont on fait usage, sa définition étymologique : organon, instrument. C’est pourquoi le raisonnement poétique sur les organes est lié, chez elle, au raisonnement poétique portant sur l’outil. Et les définitions de l’outil et de l’organe peuvent être assimilées. Ce que l’on trouve, c’est que l’outil (comme l’organe) est opaque à son usage. « L’outil n’enseigne pas sa science. Elle y est présente en engrenages, pas en textes ; en résultats, pas en démonstrations. Comme un livre composé davantage d’ellipses que de narrations, dont la lecture serait réservée à l’auteur – ou à ceux capables de l’écrire. » (39) L’outil se présente en engrenages : il ne se lit pas, il effectue, il agit, il dispose au mouvement, il bouge. En cela, Bonfanti nous laisse le dire « elliptique ». L’outil est elliptique : il recouvre, refoule, rature ou abolit le récit de sa fabrication, l’épopée artiale de son devenir. On ne le perçoit que par esquisses : ces esquisses sont celles de ses effets, de ses « résultats ». On sait lire un livre, on ne sait que difficilement, à se contenter du même geste, en faire un.

De l’outillage elliptique, voilà ce que sont les textes et les œuvres lorsque la Poétique tactique les prend en charge. Ce qui se laisse lire, c’est l’usage, animé par les yeux, d’une substance qu’enveloppe encore son secret. Il reste pourtant, après lecture, après vision, en eux, en elles (les livres, les œuvres) tout un univers d’arcanes mouvantes ; les stratagèmes : le sous-sol de l’auteur, de l’intrigue, du style, de l’adresse, du public, de la scène où tout ça se produit [3]. C’est pourquoi la Poétique tactique cherche à faire sortir ce fonds d’opacité pour lui donner une forme exhaustive : elle cherche à exercer l’imagination tactique par l’épreuve intellectuelle avec l’engrenage, en raréfiant l’état de sobriété elliptique de l’art : en perçant et manipulant ses secrètes astuces.

La grande déviation : homo faber vs homo fur

Et, d’une certaine façon, la Poétique tactique veut réaliser un vœu de Bonfanti : celui de croître. Or croître, c’est retrouver les mécanismes appropriables des stratagèmes imaginaires. De même chez Bonfanti : « Utiliser un outil sans le comprendre, c’est monter sur des échasses. C’est hausser la vision sans croître. » (41) Croître c’est passer de l’usage, à la compréhension de l’usage. À la manière dont Spinoza nous dit : « Bien plus, parce qu’ils ne connaissent pas Dieu, ils ne sont dans la main de l’Artisan qu’un instrument qui sert sans le savoir et est détruit en servant ; les vertueux au contraire servent en le sachant et deviennent plus parfaits en servant. » (Lettre XIX à Blyenbergh). Or chez Bonfanti, ce passage en compréhension est illustré par une dialectique de figures : celle du façonneur, et celle du voleur. Croître serait : passer de l’état de « voleur » à celui de « façonneur ». Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Pour répondre, il faut remonter à l’origine de la civilisation. (Rien que ça). Au moment de ce que Bonfanti appelle : « la grande déviation ».

La civilisation ne commence pas avec le façonnement du silex. La civilisation ne commence pas avec l’Homo faber. Elle commence avec le premier usager : le premier voleur de silex. La civilisation est le fait de l’Homo fur [4]. Non du façonneur. Celui qui bénéficie sans art de l’art fécond d’un autre. Nous qui lisons, par exemple : nous sommes lecteurs voleurs, furi lectori – pourrait-on dire. Nous bénéficions de l’art d’un autre. Nous allumons le texte, nous ne savons ce qui s’y façonne. Il faudrait pour cela devenir écrivains nous-mêmes. Pour Bonfanti, les voleurs sont fauteurs de la grande déviation civilisationnelle : désormais, les silex circulent. Les voleurs inventent la circulation universelle et le transport, ils deviennent spécialistes du transport ; mais incorrigibles lorsqu’il s’agit de façonner. « La civilisation ne commence pas quand l’homme, ayant taillé le premier silex, l’utilise. Elle commence quand l’homme d’à côté saisit ce silex et le fait sien. Quand le feu de l’homme réchauffe l’homme sans feu. » (35) « L’esprit s’extrait du façonneur et s’offre au voleur. Il s’extrait et se rend disponible. Le feu se fait portable. » (36) À partir de là, on voit que le mouvement inverse, passer de voleur à façonneur ; c’est régresser dans la marche de la civilisation. C’est retourner à l’état d’avant la « déviation ». Et, conséquemment, « croître », « comprendre », alors, ce serait en quelque sorte, à chaque fois, sortir de la déviation : tourner vers l’en-deçà du monde civil. En-deçà du monde du voleur, où il est le plus fort. Où sa force consiste à élaborer des moyens pour conserver son vol (en l’occurrence, pour Bonfanti, le vol du feu). Pour le conserver, il se nomme propriétaire des façonneurs. Propriétaire des moyens de production des façonneurs : « le plus fort sera le détenteur des moyens de production du feu portable. Non pas le façonneur. » (37). Bonfanti ne fait, ici, aucune espèce de jugement moral. C’est une poète : elle sait qu’elle manipule des réversibilités infinies.

Mais d’où vient que le voleur puisse s’approprier l’objet du façonneur ? Et comment inventer des voies d’évitement ? Tout le malheur, pour Bonfanti, vient simplement de ce que l’outil, elliptique, est infidèle. « L’outil obéit à son créateur, mais pas seulement : il obéit au premier venu. De nombreux maux proviennent du caractère infidèle de nos créatures. » (38) Ainsi, la guillotine guillotine Guillotin. « L’image, faite lame, tranche la tête qui l’avait imaginée. » (38) Or l’outil, lorsqu’il circule, volé, s’offre certes ; mais c’est seulement depuis son manque, le manque ou le défaut d’esprit. Il y a déperdition d’esprit dans le vol. L’esprit ? L’ingenium, la force d’assemblage et de composition, la force de façonnement et, comme disent les stoïciens, le « feu artiste », le pûr technikon. Car quand on guillotine Guillotin, l’outil est peut-être l’esprit (l’image ou l’idée de la Guillotine) devenue chose physique, mais, en tant que telle, la chose physique délaisse derrière elle l’esprit façonneur qui l’animait. « L’esprit se fait chose, la chose ne se fait pas esprit. L’esprit lui prête sa lumière et avec sa lumière il repart. » (39). Bref : le voleur fait circuler les choses dont il abandonne le souffle spirituel. Ce qui fait de nous presque tous, des voleurs, des êtres de l’usage et de la circulation, et, selon Bonfanti, cela signifie que nous sommes tous des nains. Des nains sans esprits dans un monde sans esprit. L’homo fur  : « Un nain sur les épaules d’un géant. Un nain né sur les épaules d’un géant. Un nain qui, depuis la grande déviation, ne peut plus naître sur le sol. Un nain né sur les épaules d’un géant composé d’une infinité de nains, les uns sur les autres. Une infinité de nains morts : les fantômes des nains sont consistants, depuis la grande déviation. » (41)

Une civilisation de voleurs nains en leurs usages elliptiques : voilà ce à quoi la déviation nous confine. Il faudrait donc, à cela, une certaine exigence, une réponse. Bonfanti en invente une : et si l’outil ne s’offrait plus au tout venant ? Qu’est-ce que seraient des outils dont l’essence les rendrait radicalement insubtilisables, indérobés ? « Les outils les plus puissants seraient réservés à ceux capables de les accueillir, comme des textes ésotériques. » (40) Imaginons : l’outil, pour être utilisé, doit déployer toutes sa structure et sa formation, pendant un temps déterminé, qui est celui de son façonnement même. Plus précisément : il faudrait pour utiliser un marteau, la durée de concrétion du marteau même, qui, en tant que pédagogie de son propre accroissement, deviendrait, en tant qu’outil, un maître pour une initiation. « Imaginez l’étude si les textes, comme des outils, se laissaient lire par ceux seuls à même de les écrire, si les idées apparaissaient à ceux seuls les ayant déjà eues. Et si, au contraire, les outils, généreux comme des textes, livraient leur science comme un livre la sienne ? Chaque objet serait comme une entrée d’encyclopédie. Le verre nous parlerait de sa confection, la montre nous expliquerait ses engrenages. » (40) Cet état des textes et des instruments qui déploieraient leurs formes artisanes, cet enroulement encyclopédique des choses, faisant d’elles non plus nos moyens, mais nos pédagogues, tel serait l’état dans lequel il ne pourrait y avoir de voleur sans qu’en même temps celui-là se fasse façonneur : le lecteur-écrivain, le poète tacticien. « Il suffirait de fixer longuement l’objet, et devant ses formes apparaîtraient d’autres formes, l’histoire de ses formes, en spectres. » (40) écrit Bonfanti. Cet art du regard apte à déployer l’histoire interne des formes de l’objet, c’est le regard de la Poétique tactique : car sa critique des textes et des œuvres est en même temps expérimentation et fabrication de textes et d’œuvres. Quand la Poétique tactique regarde un livre, elle rejoue, en aplanissant le jeu de ses stratagèmes intérieurs, le destin de sa production : peut-être s’agit-il d’une reconstruction a posteriori, rétrospective et hallucinée ; mais cette hallucination se change pour elle en répertoire des gestes à reprendre et envisager. La Poétique tactique, dans le langage de Bonfanti, est une méthode de critique qui ne se suffit pas du vol du feu : il lui faut pouvoir s’allier aux œuvres comme l’une de ses pairs. Elle est façonnante ; c’est pourquoi aussi elle peut, par instant, fasciner.

Lignées allumées

Écoutons Flora Bonfanti :

« Et si l’homme, ayant taillé le premier silex, ne s’était pas décollé de lui ? Si les façons des façonneurs restaient collées à leur corps, si le feu n’était pas portable, si l’esprit ne s’extrayait pas, ne s’offrait pas à l’homme d’à côté, chaque homme devant à lui seul inventer le silex et ce qui s’ensuit ? Pas de déviation. La civilisation ne quitterait pas ses étapes initiales. Vous direz que les hommes pourraient s’imiter : voyant un silex collé à la main de l’homme, l’homme d’à côté se taillerait le sien, par le regard, par les mains. Mais s’il n’était pas possible d’imiter, si le silex, taillé à l’intérieur du façonneur, restait intérieur ? Si seuls ses effets apparaissaient, émanant comme par magie des mains devenues robustes et aigües ? Nouvel organe, le silex se transmettrait aux enfants du façonneur. De nouvelles espèces se créeraient. Les hommes-allumés – l’espèce ayant inventé le feu – chasseraient la nuit, mangeraient cuit, résisteraient à l’hiver. Les hommes-oiseaux poursuivraient la chaleur par de longs voyages. L’homme serait l’auteur de son évolution, et cette évolution ne serait pas dérobable. Suite de l’évolution de la vie, cette fois intentionnelle. Les génies seraient la source des mutations, et leurs enfants ne seraient plus écrasés, ayant le génie hérité dans le corps. Non : l’écrasement persisterait, comme il nous est propre de le chercher, mais sous une forme nouvelle : les enfants aspireraient à rajouter eux aussi de nouveaux organes à la lignée. Réussir sa vie consisterait à muter favorablement sa lignée. » (43-44)

Ce que Bonfanti nous permet de penser, c’est combien l’outil, l’organe, le stratagème ; quoique systèmes de moyens apparemment sans fin ; vanité et non-sens ; portent en réalité en eux, l’ensemble des formes de leur évolution, et enveloppent, repliés, des états du monde, des états de vies. En ce sens, l’arsenal de nos instruments, quoi qu’apparemment neutres, est en réalité tissé des postulats implicites d’une vision, d’un devenir. Et ce que la dernière longue citation fait apparaître, c’est qu’il y a, dans l’incorporation des instruments, l’incorporation quasi-magique du silex, des sources lignagères pour des générations à venir : quels « génies » voulons-nous transmettre aux corps de nos héritiers ? Comment « muter favorablement » nos « lignées », sans proposer les suites pédagogiques et les systèmes d’instruments qui permettent l’acquisition des éthiques nouvelles ? Le système des stratagèmes imaginaires que l’atelier de Poétique tactique tente de concevoir, n’est-il pas, en même temps qu’arsenal, un creuset où forger nos descendants ?

En attendant de vivre par-delà voleurs et façonneurs.

* * *

Nous verrons, la prochaine fois, ce que Bonfanti veut dire par : « le sens » et sa région volcanique.




Source: Lundi.am