Janvier 6, 2021
Par Manif Est
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Bernard l’influenceur est aussi journaliste

Courant novembre, la chaine M6 [1] a diffusé un documentaire présenté et commenté par Bernard de La Villardière [2] qui veut s’intéresser, en toute neutralité journalistique, aux “Violences contre les représentants de l’État : aux racines de la haine” (ne rêvez pas, on ne vas pas parler des violences commises contre les inspecteur·trices du travail).

Ne perdez pas votre temps à regarder ça, vous n’y trouverez que l’éternelle propagande pro-flic. On se croirait dans Hold-up tant la façon de faire est similaire : affirmations sans preuves, sous-entendus mensongers, images sorties de leur contexte, négation des conditions sociales d’existence des personnes, montage hypnotique, bourreaux qui deviennent des victimes, etc. On est à un tel niveau de propagande non assumée qu’on se demande pourquoi les garants de la vérité© universelle (blanche, masculine et hétéro) que sont Checknews et autres youtubeurs militants (blancs, masculins et hétéro) du débunkage ne se sont pas emparés de ce ramassis de fake news !

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“C’est pas la couleur de peau qui nous fait contrôler une personne, c’est une attitude. Mais est-ce que ça fait de nous des racistes ? Bien sûr que non” – Un flic de la BAC, sans doute adhérent à SOS Racisme

Le ton général renvoie au fameux “On dit ce que tout le monde pense mais que personne n’ose dire !” L’habituelle posture antisystème et anticonformiste à la trump ou à la le pen qui mobilise tous les clichés permettant de taper un peu plus sur celles et ceux qui ne sont pas des hommes blancs hétéro (femmes, arabes, jeunes, pauvres…), c’est ce qui se passe quand les milliardaires se placent en défenseurs des pauvres…

Nanard l’influenceur euphémise en permanence les violences policières : “interpellations qui virent au drame”, “vidéos où l’on voit des policiers qui font un usage disproportionné de la force”, “dérapage de certains policiers”, “proches de victimes de bavures policières présumées”. Il présente les experts pro-flics comme neutres et objectifs, et les militant·e·s contre les violences policières comme des manipulateur·trice·s ou des profiteur·euse·s qui “exploitent” ou “instrumentalisent” la violence de la police. Les images et les commentaires sont toujours à charge dès qu’il s’agit de parler des cibles de la police. Les jeunes, les non-blan·che·s et les gauchistes sont coupables (forcément), les policiers innocents (forcément). L’inégalité entre une institution policière qui a des moyens et un budget alloués à sa communication et des groupes militants qui dépendent des dons et de l’engagement des militant·e·s n’est jamais mis en avant.

Imaginons l’inverse une seconde… Nanard annonçant qu’il s’agit “d’un clip de rap où l’on voit des jeunes qui font un usage disproportionné de la force envers des policiers”, ou “des policiers victimes d’outrages présumés”, “la blessure de ce policier est due au dérapage présumé d’un membre du black bloc qui a envoyé un cocktail molotov” ou encore “FO, un syndicat qui instrumentalise les outrages visant la police”… Ça fait bizarre quand on inverse les rapports de domination, n’est-ce pas ?

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Le grand complot anti flic selon M6 – Les anarchistes ne sont même pas cité·e·s, la honte !

On a même droit au coup du pauvre policier agressé qui trouve que la justice ne va pas assez vite… Ouin ouin ouin… Mais Nanard refuse de dire qu’il faut bien souvent plusieurs années pour que la justice aboutisse à un procès pour des violences policières… quand il y a un procès.

À côté de ça, la plupart des procès pour “outrage”, “rébellion” ou “violence sur personne dépositaire de l’autorité publique” se déroulent en comparution immédiate, dans les quelques jours qui suivent les arrestations. Lundi 23 novembre par exemple, le tribunal de Nancy est resté ouvert jusqu’à minuit pour les comparutions immédiates des personnes arretées à la manif du samedi précédent, presque toutes inculpées pour “outrage” ou “rébellion” [3].

Ce genre de documentaire contribue à légitimer la parole des flics en construisant une image de la police toujours victime des délinquant·e·s et de l’institution judiciaire. Cela impose aussi l’idée que le problème vient de certains policiers, que la plupart sont sympas et essaient juste de faire leur travail. Remettre en cause l’institution dans son ensemble est impossible. Les violences policières et le racisme systémique de la police n’existent pas, comment parler alors de quelque-chose qui n’existe pas ?

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“Ces marchands de haine […] donnant l’impression qu’on est face à un état fasciste qui serait systémiquement violent etc. Non seulement il faut combattre ce discours parce qu’il est extrêmement dangereux pour la société parce qu’il est faux, et surtout il est dangereux pour les jeunes qui se retrouveraient piégés dans ce discours séparatiste.” – Un flic qui se soucie des jeunes.

On notera aussi que le documentaire a envoyé des journalistes infiltrer “en caméra cachée” un atelier public d’autodéfense juridique. Car oui, pour un·e journaliste, connaitre ses droits et les faire respecter c’est suspect.

Non, franchement, si vous voulez regarder un documentaire sur les violences policières, procurez vous plutôt le film “À nos corps défendants”, qui assume de ne donner la parole qu’aux victimes de la police française et dont le réalisateur est présenté dans le documentaire de Bernard comme un “activiste, proche des “indigénistes”, fiché S et figure de “l’ultragauche” qui appelle la foule à se soulever contre l’état” [4].

T’es qu’un flic de Nancy ♩, t’es qu’un flic de Nancy ♬

Même si, avec les étudiant·e·s et les curés, ils font partie des êtres les plus universellement méprisés [5], les flics sont des êtres vivants, qui peuvent parler, raisonner ou/et souffrir.

Ceci étant dit, quand les flics ont un uniforme, ils obéissent aux ordres, quels qu’ils soient. Ils ont envoyé des enfants juifs dans des camps de concentration, ils ont noyé des Algérien·ne·s dans la Seine, ils ont violé des prostituées, ils ont tiré sur les grévistes à Fourmies et à Haymarket Square, ils ont torturé des jeunes dans les cités, ils ont mutilé des gilets jaunes, ils ont tué au nom de l’État…

Si l’état a reconnu – à demi-mot, en pleurnichant un peu, plus de 50 ans après, sans pointer les responsabilités des policiers impliqués et sans jamais les poursuivre en justice – la rafle du Vel d’Hiv ou le massacre d’octobre 61, l’institution policière n’a presque jamais pris acte de tous ses crimes et se contente généralement d’un déni immonde et inhumain, empêchant toute reconnaissance et toute reconstruction des victimes [6].

Et on a vu à Nancy des flics empêcher une journaliste (qui travaille pour actu.fr, on va pas non plus trop la plaindre, juste ce qu’il faut d’indignation polie) de filmer une fin de manif [7], on a vu un des “gentils flics sympas des Renseignements Territoriaux qui lui est pas comme les autres parce qu’on peut parler avec lui”, tenter de faire trébucher une personne qui échappait aux flics…

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Capture d’ecran du site actu.fr

On a vu un commissaire et des agents de la BAC menacer des lycéen·ne·s en sortant leurs couilles (c’est une image) pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

On a vu des flics prendre en photo les cartes d’identité avec leurs téléphones perso [8] lors des contrôles aux dernières manifs, que ce soit à Nancy, à Bure ou à Paris.

Le 21 novembre 2020, on a vu une personne se prendre des éclats de grenade dans le bras. On a vu les flics continuer à gazer les personnes qui lui portaient secours. On a ensuite vu un obscur groupuscule syndical dénoncer les violences prétendument commises contre les forces de l’ordre lors de cette manif, sans s’émouvoir une seule fois du “tiers blessé par éclat de grenade lacrymogène”. Le même syndicat soutenant plus tard les pauvres petit·e·s commerçant·e·s victimes du système qui, elles et eux, ont manifesté dans le calme. Comme quoi, l’alliance entre la police et les capitalistes est toujours d’actualité.

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FO54, un obscur syndicat qui dénonce mais qui garde espoir.

Définitivement, les flics de Nancy sont les mêmes que les flics de Paris. Les mêmes qui à Rennes font hurler les sirènes à minuit sous les fenêtres des élu·e·s pour les intimider [9]. Une corporation, un genre de mafia ou de gang qui se croit au dessus des lois. Et c’est plutôt vrai, car pour un juge, la parole d’un flic vaut presque toujours plus que celle d’un non-flic, même s’il est partie civile, même s’il va récupérer 600 € de dommages et intérêts pour des outrages imaginaires.

En ce qui concerne les flics, le plan reste le même. Exigeons le désarmement total de la police, la dissolution de la BAC et la mise en place d’une institution extérieure au ministère de l’intérieur pour enquêter sur les flics soupçonnés de violences, d’agressions, de menaces, de mutilations, de viols, de meurtres…

“Tout le monde déteste les journalistes !”

Manif du 21 novembre 2020, la rédaction d’ici-c-nancy nous dit “Un véhicule de secours […] est intervenu afin de secourir un homme blessé au bras. Une blessure sans doute consécutive à un éclat de grenade lacrymogène.” pour ensuite dire “[…] cinq gendarmes ont été conduits à l’hôpital. Quatre souffrant d’acouphènes suite à des jets de pétards à leur encontre et l’un blessé par un projectile. [10] Donc, pour la blessure au bras, c’est “sans doute” une grenade, pour les policier blessés, c’est certain, c’est “suite à des jets de pétards“. Belle neutralité…

Thierry Colin de france bleu conclut son article sur “Un manifestant a été blessé au bras et transporté par les pompiers [11], c’est encore mieux, il est juste blessé, comme ça, sans doute à cause du bon dieu !

Sur la manif du 28 novembre :

E.D. dans l’est répugnant nous dit “Le rassemblement fait écho à l’agression gratuite et raciste d’un producteur de musique noir, cette semaine, à Paris, mais aussi à la manifestation de samedi à Nancy. [12] mais ne précise jamais que ce sont des flics qui ont massacré Michel Zecler.

Nicolas Zaugra, rédacteur en chef de Lorraine Actu et de Actu Strasbourg écrit dans son introduction “Une manifestation […] ce samedi à Nancy contre les “violences policières” et la loi sécurité globale” [13]. Vous noterez les guillemets sur “violences policières”.

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Presse régionale le 21 novembre 2020 – Et certain·e·s osent encore défendre la “liberté” de la presse et sa “pluralité”.

De très beaux exemples de neutralité journalistique. Certes, ça n’est pas exhaustif, mais on a vu mieux comme vérité©… Dans la lutte en cours contre les violences policières, ces journalistes semblent avoir choisi leur camp.

Mais, me direz-vous, il n’y a pas de camp à choisir ! Les journalistes sont neutres, illes rapportent les faits et uniquement les faits, la vérité© ! Comme un chercheur en sciences sociales, un scientifique ou un médecin !

Eh non. Dans une société qui est traversée par des rapports de force entre des groupes sociaux (riches et pauvres, hommes et femmes, hétéro et homo, cis et trans…), chaque individu·e occupe une place qui est la sienne au sein de ces groupes. Ille voit le monde et le comprend depuis cette place. Affirmer une neutralité ou une objectivité revient à nier la place qu’on occupe dans ces rapports de force et à nier les enjeux des personnes qui ne sont pas dans le même groupe social.

Combien de journalistes ont pris le temps de couvrir les manifestations parisiennes en parlant des revendications des émeutier·e·s ?

Combien de journalistes ont décidé de parler des scientifiques qui ont créé les algorithmes de reconnaissance faciale ?

Combien de journalistes ont fait le choix de parler du mec qui a eu la main arrachée par une grenade à Paris plutôt que de relayer les communiqués de Lallement sur les flics prétendument blessés lors de la manif ?

Les journalistes parlent de ce qu’illes imaginent du monde, de ce qu’illes pensent que leur lectorat veut lire. Un journaliste ne fera jamais un article sur un “casseur” qui vient de prendre 6 mois en comparution immédiate, sauf pour le condamner à son tour. Parce que pour lui, le casseur ne compte pas, il n’existe pas dans son univers, alors il n’a même pas l’idée d’aller demander au casseur comment la prison va détruire sa vie. C’est seulement depuis qu’il y a des journalistes trans qu’on lit des articles où les pronoms des personnes sont respectés, parce que les journalistes cisgenres n’ont même pas conscience que ça puisse poser problème de mégenrer une personne trans [14].

Et c’est sans doute parce que leur journaliste a été bousculée par des flics nancéens que actu.fr s’est interessé à D., la personne blessée à la manif du 21 novembre. La réalité des violences policières est devenue une réalité pour les journalistes.

Et le fait que D. ait été un passant, et non un manifestant, a probablement joué aussi. Cela a permis à Nicolas Zaugra, le journaliste, de s’identifier, de se projeter dans son vécu, d’avoir ainsi de l’empathie et de se poser la question : “Et si ça avait été moi ?” Il s’est ensuite dit que l’histoire de D. valait la peine d’être racontée, vu que lui, journaliste, la trouvait intéressante. Combien d’histoires de violences policières sordides Nicolas a-t-il refusé de raconter parce qu’il ne les jugeait pas intéressantes ? Et si la personne blessée avait été une “casseuse”, est-ce que Nicolas aurait jugé que son histoire valait le coup d’être racontée ?

All Computer scientists Are Bastards

Dans la lutte en cours contre contre la loi “sécurité globale”, la coordination nationale de gauche a décidé que le plus important était de se battre pour que les journalistes neutres© puissent continuer à filmer les flics pour faire des vues articles [15]. Mais ces gens de gauche ont oublié l’un des rouages de la machine du contrôle total : les informaticien·ne·s.

Car si l’on doit mettre les flics et les journalistes face à leurs responsabilités, il faudra aussi juger les informaticien·ne·s responsables de la reconnaissance faciale.

Ce qui pose alors un certain nombre de questions auxquelles il nous faudra trouver des réponses.

Qui a inventé la reconnaissance faciale ? Comment ? Pourquoi ?

Qui a décidé qu’il était important de développer ce genre de technologie ?

Pour qui cette technologie est-elle utile (À part pour les publicitaires et pour les flics) ?

Qui sont les influenceur·euses qui ont contribué à rendre cette technologie acceptable, évidente, fun et inévitable ?

Qui fournit chaque jour des données aux algorithmes de facebook, twitter et autres réseaux sociaux ou services en ligne ? Qui verrouille son téléphone avec une image de son visage ?

Qui a financé ces recherches ? Qui fait des bénéfices dessus ? Qui sont les actionnaires de Facebook, Google, Huawei, Clearview AI, Amazon ou Thales ?

À ce propos, vous saviez que la mairie de Valenciennes avait reçu pour plus de 2 millions d’euros de matos, offert par Huawei ? Que Huawei avait ainsi pu expérimenter son système de « caméras intelligentes » dans cette ville grâce à son maire Jean-Louis Borloo ? Que ce dernier a été nommé au conseil d’administration de Huawei France quelques années plus tard ?

Comme quoi l’alliance entre les capitalistes et le pouvoir politique est toujours d’actualité [16].

Qui sont les sacs à merde qui bossent pour Engie Ineo, Ercom ou Indemia ?

Est-ce qu’illes savent que Indemia vends des technologies de surveillance à la Chine ? Que le système de reconnaissance faciale de la police de Shanghaï est un produit français ?

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Entreprise française de vente d’outils de reconnaissance faciale, dont le slogan est “Making the world a safer place” (faire du monde un endroit plus sûr) – On aurait préféré “La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force” – 1984, G. Orwell.

Qui sont les ingénieur·e·s, scientifiques, chercheur·euse·s ou autres universitaires aveuglé·e·s qui ont contribué à développer ça ? Est-ce qu’illes savent que les technologies qu’illes construisent ont un réél impact sur le monde ou est-ce qu’illes refusent de voir ça ?

Est-ce qu’il y en a à Nancy ?

Est-ce que l’atelier numérique de Google [17], situé au 19 rue St Dizier à Nancy, participe à la création d’outils de reconnaissance faciale directement ou indirectement ?

Est-ce que le Loria (Laboratoire lorrain de recherche en informatique, situé à Vandoeuvre sur le campus science) a contribué à rendre la reconnaissance faciale possible ? Est-ce que les personnes qui vont postuler là-bas pour bosser entre autre sur “les DNF (champs neuronaux dynamiques ou dynamic neural fields) [qui] ont été appliqués avec succès à l’attention visuelle, à la détection de nouveautés, à la reconnaissance faciale, au contrôle de robots, etc.” se rendent bien compte du monde qu’illes contribuent à fabriquer ?

Après l’avoir utilisé au stade de football de Metz, est-ce que la startup messine Two-I a finalisé son partenariat avec l’office HLM de Nancy pour tester son dispositif de détection des émotions par reconnaissance faciale dans un quartier populaire, prétextant évaluer ainsi le ressenti des habitant·e·s [18] ?

Est-ce que, comme les flics ou les journalistes, les informaticien·ne·s sont responsables de leurs actes ? Est-ce qu’il y en a des biens, qui ne seraient que des victimes du système ?

Peut-on les excuser ? Peut-on leur pardonner parce qu’illes ne savent pas ce qu’illes font ?

Est-ce que ce sont des sacs à merde qui ne pensent qu’à leur carrière de merde sans en avoir rien à battre de l’impact qu’illes ont sur nos vies ? Ou bien juste des abruti·e·s encore persuadé·e·s que la science© et le progrès© sont neutres (tout comme la vérité©), que ces technologies ne sont jamais mauvaises en elles-mêmes, que ce sont uniquement les personnes qui en font mauvais usage ?

En 1980, le CLODO (Comité pour la Liquidation Ou la Destruction des Ordinateurs), responsable de plusieurs sabotages explosifs ou incendiaires contre des sociétés d’informatique écrivait :

« Nous sommes des travailleurs de l’informatique, bien placés par conséquent pour connaître les dangers actuels et futurs de l’informatique et de la télématique. L’ordinateur est l’outil préféré des dominants. Il sert à exploiter, à ficher, à contrôler, à réprimer. »

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Vivement la création des ministères du bonheur, de la tolérance, de l’intelligence artificielle et des possibilités comme aux Émirats arabes unis !




Source: Manif-est.info