Octobre 1, 2022
Par Le Monde Libertaire
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En octobre, le Rat noir en mode grec , avec Contre-courant de Thanassis Valtinos et Kalamas et ArchĂ©ron de Christophoros Milionis. Ensuite, voyage Au cƓur des TĂ©nĂšbres avec Joseph Conrad. Puis avec Georges Perec qui nous donne sa version de L’Attentat de Sarajevo. Éclairs de chaleur en JamaĂŻque avec Olive Senior. Caprice de la reine de Jean Echenoz. A la ligne: les feuillets d’usine de Joseph Pontus. Montmartre et le Lux Bar de Patrice Montagu-Williams. Et enfin, le dernier volume de la trilogie de Yuval Noah Harari : 21 leçons pour le XXIĂšme siĂšcle.

“En sang d’aspic et drogues venimeuses / En fiel de loup, de renards et blaireaux / Soient frites ces langues ennuyeuses… ” La balade des langues ennuyeuses de François Villon

Thanassis Valtinos : Contre-courant

Thanassis Valtinos est nĂ© en 1932 dans le PĂ©loponnĂšse, une rĂ©gion de GrĂšce trĂšs prĂ©sente dans son Ɠuvre. AprĂšs une enfance marquĂ©e par des tribulations familiales et les annĂ©es d’Occupation, il s’installe vers 1950 Ă  AthĂšnes, oĂč il vit encore aujourd’hui. AprĂšs des Ă©tude de cinĂ©ma, il devient le scĂ©nariste de plusieurs films de ThĂ©o Angelopoulos et obtient en 1984, le Prix du ScĂ©nario Ă  Cannes pour Le voyage Ă  CythĂšre. Il voyage ensuite en Angleterre, aux États-Unis et en Allemagne de l’Est. Mais ce sont les rĂ©alitĂ©s passĂ©es et prĂ©sentes de la GrĂšce que ses rĂ©cits s’attachent essentiellement dĂ©crypter, faisant de lui un des auteurs grecs contemporains les plus reprĂ©sentatifs de sa gĂ©nĂ©ration.

Contre-courant (Ă©d. Fario, trad. Gilles Orblieb) se prĂ©sente sous la forme de reconstitution Ă©crite d’une interview sans concession rĂ©alisĂ©e sur la vie et l’Ɠuvre de Thanassios Valtinos.
La premiĂšre question aborde sa prime jeunesse, passĂ©e dans son village natal de Haute-Arcadie. Il Ă©tait alors persuadĂ©, vu la situation de sa maison, que le soleil se levait Ă  l’ouest et se couchait Ă  l’est, avant de dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ© : premiĂšre grande dĂ©ception de sa vie !
Valtinos revient ensuite sur le dĂ©but de l’occupation italienne durant laquelle, sa famille fut contrainte de dĂ©mĂ©nager pour s’installer en ville, Ă  Sparte, puis selon les Ă©vĂ©nements Ă  Tripoli « Si les Italiens, ces comĂ©diens-nĂ©s Ă©taient plutĂŽt comiques, les Allemands qui leur succĂ©dĂšrent Ă©taient des assassins » 

Valtinos nous livre ses impressions de gamin insouciant sur ces terribles annĂ©es. Un gamin qui mĂ©lange les Ă©pisodes tragiques (comme l’assassinat de 118 otages par les Allemands), avec ses premiĂšres pulsions sexuelles, ses premiers films « dans une ville oĂč tout un chacun a perdu le sens commun ».
On chemine ensuite entre cacophonie et sauvagerie de la guerre civile, au milieu des miliciens, des rĂ©sistants communistes, des royalistes et des militants d’extrĂȘme-droite. De quoi s’y perdre ! AnnĂ©es troubles : dĂ©nonciations, vengeances entre factions opposĂ©es. Un glossaire bienvenu en fin de volume clarifier la chronologie des Ă©vĂ©nements et l’ensemble des organisations politiques Ă©voquĂ©es dans ce touchant tĂ©moignage.

Christophoros Milionis : Kalamas et Archéron

Christophoros Milionis, dĂ©jĂ  croisĂ© dans une prĂ©cĂ©dente rubrique, est nĂ© Ă  AthĂšnes en 1932 dans un village proche de la frontiĂšre grĂ©co-albanaise. Fils d’instituteur, aprĂšs des Ă©tudes de lettres classiques Ă  l’universitĂ© de Thessalonique, il devient professeur dans la rĂ©gion de l’Epire puis Ă  AthĂšnes. AprĂšs avoir traversĂ© l’occupation et la guerre civile, déçu de ses espoirs Ă  gauche, il se consacre Ă  l’écriture, participe Ă  des revues littĂ©raires, notamment sous la dictature des colonels. Membre fondateur de la SociĂ©tĂ© des Ă©crivains grecs, il lui sera reprochĂ© tout comme Ă  Papadiamandis, sa nostalgie et son attachement Ă  la langue grecque « savante » : le katharĂ©vousa. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.

Kalamas et Arheron (Ă©d. L’Harmattan, traduction Jean-Marc Laborie) : onze nouvelles autobiographiques de Christophoros Milionis.
Le Crapaud (Ziambes en grec) inspirait Ă  Milionis enfant, terreurs et dĂ©goĂ»t : « gras, laid et gros comme le poing, au cou trapu, aux jambes gonflĂ©es, aux yeux globuleux et Ă  la peau jaunĂątre couverte de pustules ». C’est ainsi que l’on appelait Ă©galement dans son village natal, une pauvre vieille dont il nous raconte la misĂ©rable histoire.
Kalamas et AchĂ©ron se dĂ©roule au lendemain de la guerre civile, en Épire, rĂ©gion oĂč les combats fratricides ont fait rage notamment le long de long de la riviĂšre Kalamas.
La Huppe raconte la difficultĂ© de vivre dans la GrĂšce post-guerre civile lorsque l’on pouvait sous une simple dĂ©nonciation ĂȘtre soupçonnĂ© d’ĂȘtre ou d’avoir Ă©tĂ© communiste.
MĂšre-Grand dĂ©roule la fin de vie d’une grande-gueule « qui avait toujours Ă©tĂ© dure d’oreille, parlait fort comme si c’était les autres qui n’entendaient pas et qui battait son homme quand il revenait du cafĂ© et sentait l’alcool et le tabac ».
Coriandolino [note] ou comment Milionis apercevant une bouteille de Coriandolino Ă  Rhodes, se laisse emporter dans ses souvenirs.
IsmaĂŻl KadarĂ© : l’histoire de son ami d’enfance albanais, devenu depuis un Ă©crivain reconnu.
Simphonia, voyage dans la Hongrie communiste oĂč il cherche les traces des grands poĂštes hongrois et tombe par le plus grand des hasards, sur son oncle rĂ©fugiĂ© politique !
Dans PhrynĂ© [note] , il se souvient des jours heureux de sa jeunesse « dans une sociĂ©tĂ© repliĂ©e sur elle-mĂȘme ».
Le dernier tanneur nous transporte dans l’univers magique du marchĂ© de l’Orge de Ioannina et de son petit monde d’artisans.
Le Joueur de pipeau [note] : dans les Ăźles de Zante et de SkiathosoĂč avec beaucoup de chance, on peut encore croiser des vieux ayant connu les grands poĂštes, Solomos et Papadiamantis.
De gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, ou comment elles se succĂšdent tout en s’oubliant ou s’ignorant les unes les autres.
Un livre qui marque et qui complĂšte celui de Thanassis Valtinos .

Joseph Conrad : Au cƓur des tĂ©nĂšbres

Joseph Conrad est nĂ© en 1857 en Ukraine (alors province de l’Empire russe). Issu d’une famille de la noblesse polonaise, celle-ci dĂ©mĂ©nage Ă  Varsovie en 1861. Son pĂšre est emprisonnĂ© puis dĂ©portĂ© pour sa participation aux prĂ©paratifs de l’insurrection polonaise contre la Russie tsariste. Sa mĂšre meurt et son pĂšre l’annĂ©e suivante, laissant Jozef orphelin Ă  l’ñge de onze ans. Il est confiĂ© Ă  son oncle maternel. En 1874, il s’embarque comme mousse Ă  Marseille avant d’entrer dans la marine marchande britannique dans laquelle il restera, durant seize ans. En 1895, il achĂšve sa carriĂšre maritime et se consacre Ă  la littĂ©rature, son seul moyen d’existence. Il se marie et s’installe avec sa famille en France, puis Ă  GenĂšve. AprĂšs avoir publiĂ© bon nombre de nouvelles et romans, il meurt des suites d’une crise cardiaque en 1924.

Au dĂ©but du CƓur des tĂ©nĂšbres (Ă©d. L’Imaginaire Gallimard, traduction de l’anglais Jean Deurbergue), nous sommes immobilisĂ©s dans l’estuaire de la Tamise Ă  cause du reflux, avec l’équipage du Yawl Wellie et de tous « ces hommes qui ne font que rĂ©pondre Ă  l’appel de la mer ».
Que faire sinon jeter l’ancre autour du lĂ©gendaire phare de Chapman et attendre ?
Quoi faire d’autre pour l’équipage qu’écouter le capitaine Charlie Marlaw raconter un de ses voyages en Afrique alors qu’il n’était encore qu’un jeune matelot ?
C’est en passant devant une librairie londonienne que ce dernier repĂšre alors sur une carte d’Afrique, un Ă©norme fleuve qui « tel un serpent dĂ©volĂ©, plonge la tĂȘte la premiĂšre dans la mer ».
Il n’a plus qu’une obsession : partir Ă  sa rencontre. Par un heureux hasard, il rĂ©ussit Ă  se faire embaucher dans une compagnie de la marine marchande qui trafique dans le coin et lui propose de prendre la place d’un capitaine tuĂ© par les sauvages sur les bords du fleuve. « Personne n’en revient vivant », le prĂ©vient le mĂ©decin recruteur. Nous allons donc suivre son aventure durant un trimestre.
EmbarquĂ©s Ă  bord « d’une mĂ©chante marmite de fer blanc » comme pour remonter « jusques aux commencements du monde, au cƓur des tĂ©nĂšbres ». Voyage en compagnie « d’une fourmiliĂšre humaine de Noirs tantĂŽt soumis prenant les Blancs pour des ĂȘtres surnaturels, tantĂŽt inquiĂ©tants, mais qui ne se rĂ©voltent pas, alors qu’ils sont trente sur cinq, parmi l’équipĂ©e », dĂ©jouant piĂšges, chicots, maladies tropicales, naufrages et attaques indigĂšnes. En toile de fond : un trafic d’ivoire qui rend les hommes fous.
Palpitations assurĂ©es dans le monde colonial d’alors.

Gorges Perec : L’attentat de Sarajevo

Georges Perec est nĂ© en 1936 Ă  Paris, de parents juifs polonais. Il passe son enfance dans le quartier de Belleville. Son pĂšre engagĂ© volontaire durant la Seconde guerre mondiale, est mortellement blessĂ© par un obus. Pour lui sauver la vie et afin qu’il Ă©chappe Ă  Auschwitz, on l’envoie en zone livre oĂč il est baptisĂ©. AdoptĂ©, il fait ses Ă©tudes Ă  Paris, abandonne hypokhĂągne pour suivre des Ă©tudes d’histoire. AprĂšs son service militaire, il s’installe en Tunisie avec sa femme avant de rentrer en France et devenir bibliothĂ©caire Ă  la BNF. ProfondĂ©ment marquĂ© par l’histoire de ses parents il fait plusieurs psychothĂ©rapies et part pour un long sĂ©jour en Yougoslavie oĂč il Ă©crit L’attentat de Sarajevo puis, Les Choses. Il rejoint Raymond Queneau et Italo Calvino Ă  L’Oulipo (L’ouvroir), un groupe de « littĂ©rature inventive ». Il meurt d’un cancer du poumon Ă  45 ans. Georges PĂ©rec a Ă©galement Ă©crit La Disparition, un roman Ă  la particularitĂ© de ne pas contenir une seule fois la lettre « e », ce dont son Ă©diteur ne s’était pas aperçu avant que l’auteur ne lui fasse remarquer !

Perec Ă©crit L’attentat de Sarajevo, son premier roman, Ă  l’ñge de 24 ans. RefusĂ©, PĂ©rec s’en dĂ©sintĂ©resse, le manuscrit ne sera retrouvĂ© qu’aprĂšs sa mort. Dans sa prĂ©face de l’édition Le Point, Claude Burgelin, aprĂšs avoir retracĂ© les annĂ©es estudiantines de Perec, son incapacitĂ© Ă  Ă©crire et ses frĂ©quentes psychanalyses, nous raconte ses amours.
Notamment celui qu’il a pour Milka Canak qui lui inspirera l’hĂ©roĂŻne de L’Attentat.
Pour sa part dans son avertissement, Perec nous affirme que l’attentat de Sarajevo n’a pas Ă©tĂ© perpĂ©trĂ© par des activistes de la Grande Serbie, mais par de « vulgaires » Ă©tudiants rĂ©volutionnaires. Ce qui est cocasse, c’est qu’il ne sera question de l’attentat que trois ou quatre fois dans le roman. En effet, l’action tourne surtout autour de l’amour spontanĂ© que Perec Ă©prouve dĂšs le premier regard pour Mila, la petite amie de son compagnon serbe, Branko, avec lequel il a une relation amitiĂ©/haine. Mila devient son obsession. Elle se fait dĂ©sirer. Perec dĂ©cide contre toute raison d’aller la rejoindre Ă  Belgrade, tandis que Branko se partage Ă  mi-temps entre elle et sa femme.
Quelle aventure pour obtenir en tout et pour tout, « trois petites minutes de bonheur parfait » ! ChassĂ©-croisĂ©, jeu de chaises musicales entre les protagonistes d’un trio infernal, perdu dans les vapeurs de raki.
TrĂšs vite on ne comprend plus bien qui veut quoi ! Et ce, jusqu’au sublime dĂ©roulement. Et ce n’est qu’à la page 77 du roman que PĂ©rec nous reparle de l’attentat de Sarajevo, « DĂ©barrassĂ© de ses consĂ©quences : un fait divers, en quelque sorte » !
Magnifique roman de jeunesse dans lequel on se réjouit de citations du poÚte croate Tin Ujevic, de Stendhal, Lamartine, Victor Hugo et comme de bien entendu, de passages de La Chanson du Mal aimé de Guillaume Apollinaire.

Olive Senior : Éclairs de chaleur

Olive Senior est nĂ©e en 1941 en JamaĂŻque. Elle grandit dans un milieu rural isolĂ© puis Ă©tudie Ă  l’UniversitĂ© d’Ottawa oĂč elle obtient un diplĂŽme de journaliste, Ă©crit des romans de fiction, sur la culture CaraĂŻbe et des livres de poĂ©sie. Elle quitte la JamaĂŻque en 1998 pour le Portugal, la Hollande et l’Ecosse. AprĂšs avoir obtenu la nationalitĂ© canadienne, elle partage son temps entre Toronto et Kingston (JamaĂŻque).

Eclair de chaleur (Ă©d. Zoe, traduction de l’anglais Christine Raguet) : une dizaine de petites nouvelles jamaĂŻcaines. De ce pays « oĂč les croyances archaĂŻques se sont transformĂ©es en une religion qui tient plus du rite que de ladite orthodoxie catholique ».
La premiĂšre nouvelle au titre Ă©ponyme, raconte l’histoire d’un homme singulier qui tous les ans vient « soigner ses nerfs » chez l’oncle et la tante du narrateur. Cet homme aurait-il un ou plusieurs secrets, pourquoi veut-on l’éloigner du jeune garçon ? Ses nerfs auraient-ils une vie propre ?
Orange d’amour : une petite jamaĂŻcaine vit entre ses deux passions. Celle qu’elle Ă©prouve pour sa poupĂ©e Ă  laquelle il ne reste que la moitiĂ© du visage et une orange dont elle veut partager les quartiers qu’elle croit magiques.
Le pays du dieu borgne : une grand-mĂšre retrouve son petit-fils, voleur, violeur et gibier de potence. Pourquoi aprĂšs bien des annĂ©es d’errance ce dernier « rĂ©sultat d’une gĂ©nĂ©ration de vipĂšres » vient-il se rĂ©fugier chez elle ?
Ascot : un garçon pas trÚs futé mais qui a cependant réussi à se marier aux Etats-Unis avec une femme blanche, vient la présenter à sa famille jamaïcaine. Comment va se passer cette rencontre entre deux civilisations ?
Des jeudis sans nuages : Laura, petite bñtarde pauvre, quitte sa maman pour tenter sa chance chez ses riches grands-parents. Arrivera-t-elle à s’adapter ?
Vraies choses du temps longtemps : l’histoire de Patricia, amoureuse « des choses du temps longtemps » tient absolument Ă  refaire Ă  neuf la vieille maison de son pĂšre qui ne demande rien. Or, « Ă  fur et Ă  mesure que la maison devenait grande, grand-papa devenait plus petit ».
Est-ce que les anges portent des soutiens-gorges ? Question qui obsĂšde Beccka, mais Ă  qui peut-elle bien la poser ?
Le jour de ma confirmation « Ma tante m’avait confectionnĂ© une robe en guipure blanche que je dĂ©testais et quand on a placĂ© le voile sur ma tĂȘte, j’ai poussĂ© un soupir en pensant aux vierges folles » !
Le petit garçon qui aimait les sorbets jusqu’à l’obsession, arrivera-t-il Ă  rĂ©aliser son rĂȘve d’en goĂ»ter un pour la premiĂšre fois de sa vie, Ă  la FĂȘte de la RĂ©colte ?
Balade : un maĂźtre d’école demande Ă  sa classe de faire une rĂ©daction sur le thĂšme « la personne la plus inoubliable que j’ai connue ». Pourquoi dĂ©chire-t-il celle de la petit LĂ©onora qui a dĂ©cidĂ© de parler de la sulfureuse Miss Rilla ?
Enfin, Colora ou l’obsession de vouloir « Ă©claircir la race », racontĂ©e Ă  travers les yeux d’une petite fille « qui voit tout mais ne s’en tient qu’à sa propre vĂ©ritĂ© ».
Dans ces nouvelles « pur-jus caraĂŻbe », Olive Senior, Ă  la poĂ©sie aussi puissante qu’un ouragan, nous transporte entre magie crĂ©ole, misĂšre matĂ©rielle et richesse de cƓur.

Jean Echenoz : Caprice de la reine

Jean Echenoz est nĂ© en 1947 Ă  Orange. Fils d’un psychiatre et d’une mĂšre graveur, il fait ses Ă©tudes Ă  Aix-en-Provence puis Ă  Paris, notamment Ă  la Sorbonne. Il publie son premier ouvrage, Le MĂ©ridien de Greenwich en 1979. A ce jour, il a reçu une dizaine de prix littĂ©raires.

Caprice de la reine (éd. Poche) propose sept récits.
Nelson qui se passe dans la campagne anglaise. On y dĂ©couvre les traits cachĂ©s de « l’Amiral », abimĂ© par ses voyages, « manchot, borgne et fiĂ©vreux, plus Ă  l’aise sur les ocĂ©ans que sur la terre ferme ».
Caprice de la reine : rĂ©cit savoureux dans lequel le narrateur nous dĂ©crit les bĂątiments et jardins d’un domaine de Mayenne qui, Ă  la maniĂšre d’un microscope Ă©volutif et capricieux achĂšverait son observation par les mƓurs d’une colonie de fourmis !
A Babylone en compagnie d’HĂ©rodote. Description fantaisiste de « cette ville de tous les fantasmes, prodigieuse invention humaine ».
Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d’une montre. Vingt statues de reines ou duchesses de France, dont Jean Echenoz nous dĂ©crit les bustes, les coiffures, mais surtout l’expression de leurs visages « qui rĂ©sume leur rĂšgne en un seul mot ».
GĂ©nie civil ou la fabuleuse histoire de l’ingĂ©nieur Gluck, passionnĂ© par les ponts, en ayant construit lui-mĂȘme des dizaines et qui Ă©crit leur histoire depuis les chasseurs-cueilleurs, en passant par les Romains, jusqu’aux techniques les plus modernes avec une « chute magistrale » qui conclut cette nouvelle.
« What ever happened to » Celeste Oppenheim, un petit conte “orphĂ©en en diable”!
Enfin, Trois sandwichs au Bourget. Pourquoi Jean Echenoz réitÚre trois fois une visite au Bourget ? Cette ville de la banlieue nord de Paris cacherait-elle, en dehors de ses sandwichs, quelques trésors oubliés ? Enchantement assuré.

Joseph Pontus : A la ligne, feuillets d’usine

Joseph Ponthus est nĂ© en 1978 Ă  Reims. AprĂšs ses Ă©tudes supĂ©rieures, il travaille comme Ă©ducateur spĂ©cialisĂ© avec des jeunes en difficultĂ© et Ă©crit un tĂ©moignage avec quatre d’entre eux. MariĂ©, il souhaite se rapprocher de sa femme en Bretagne, s’inscrit dans une agence d’intĂ©rim qui lui propose des missions dans une usine de poissons, puis dans un abattoir. ExpĂ©rience qu’il raconte dans A la ligne. Il meurt deux ans plus tard, en 2021, Ă  Lorient.

En acceptant une mission d’intĂ©rim dans une usine agro-alimentaire bretonne, Joseph Ponthus Ă©tait bien loin d’imaginer ce qu’il allait vivre, Ă  commencer par l’attente perpĂ©tuelle de petits contrats renouvelĂ©s.
Le premier dans une usine de poissons. Comme initiation, il est d’abord affectĂ©, ainsi que les deux tiers des intĂ©rimaires qui y travaillent, Ă  la chaine des crevettes surgelĂ©es de provenances diverses. Cadences infernales, gestes automatisĂ©s. 40 tonnes par jour lui passent devant les yeux et dans les mains. Course contre la montre Ă  cause des dates de pĂ©remption.
On l’affecte ensuite au tri des sardines. Embauche Ă  quatre heures du matin. Puis, Ă  la chaĂźne de dĂ©moulage des poissons surgelĂ©s et de coquillages « les bulots, ces coquillages les plus cons du monde » ! Il faut s’habituer au bruit. « A se taire en travaillant, Ă  supporter la fatigue physique, les odeurs de rat crevĂ©, de vase, de pisse et aux blagues de culs des collĂšgues pendant les pauses ».
Joseph Ponthus va nous en peindre de toutes sortes Ă  partir des notes qu’il prend Ă  l’arrache le soir, malgrĂ© la fatigue, en rentrant chez lui. Comment survivre dans cette atmosphĂšre hostile ? En pensant Ă  tout et Ă  rien. A Vatel, le cuisinier de Louis XIV qui se suicida Ă  cause du retard d’un arrivage de marĂ©e Ă  la cour. En construisant sa propre OdyssĂ©e. En se disant tout bas des poĂšmes d’Apollinaire, en se chantant des chansons de Barbara et de Trenet.
C’est tout le charme de ce livre que de nous balancer entre un quotidien insoutenable et la magie d’un esprit libre qui y surnage.
Dans la seconde partie de ce livre-mĂ©moire, nous suivons Joseph Ponthus embauchĂ© dans un abattoir. Autre dimension du cauchemar. Ses descriptions viennent complĂ©ter les chefs d’Ɠuvres du genre (La Jungle d’Upton Sinclair publiĂ© en 1906, ou Le Sang des bĂȘtes, documentaire tournĂ© en 1949, dans les abattoirs parisiens de La Villette et de Vaugirard). En lisant la version moderne de Ponthus, on s’aperçoit que rien n’a fondamentalement changĂ© depuis, « sinon le perfectionnement des techniques de mort et le raffinement des mĂ©thodes de merchandising » avec leurs Ă©quipes de commerciaux et « d’auditeurs » aux casques rouges.
AprĂšs trois annĂ©es passĂ©es Ă  l’usine, Joseph Ponthus se demande en quoi cette expĂ©rience lui a Ă©tĂ© utile, sinon Ă  mettre un terme Ă  son analyse. Et
 « C’est dĂ©jĂ  ça » !

Patrice Montagu-Williams : “Lux Bar”

Patrice Montagu-Williams a d’abord travaillĂ© dans l’informatique et le commerce international. AprĂšs avoir fait faillite, il se lance dans l’écriture et travaille occasionnellement comme consultant pour l’Arabie Saoudite et l’Emirat du Qatar. Ayant longtemps vĂ©cu au BrĂ©sil, il Ă©voque ce pays dans plusieurs de ses romans. Il a Ă©galement crĂ©Ă© l’inspecteur d’une sĂ©rie de polars « qui n’arrĂȘte jamais personne ». Nous l’avons dĂ©jĂ  croisĂ© dans cette rubrique pour trois nouvelles asiatiques. Aujourd’hui, il vit quasiment toute l’annĂ©e sur une Ăźle grecque.

Patrice Montagu-Williams a tenu Ă  remettre lui-mĂȘme son « Lux Bar » MĂ©moires (Ă©d. Non Nobis) dans les pattes du Rat noir Ă  AthĂšnes. Durant notre Ă©change dans un bar de Pangrati, ses quelques confidences me firent glisser une premiĂšre patte dans le vif de son dernier livre.
Confidences de comptoir Ă  la Monsieur Richard de LĂ©o FerrĂ© : « ProblĂšmes d’hommes et de mĂ©lancolie ». Quelques silences aussi « Le silence c’est la libertĂ©. Et ça, Big Brother il ne veut pas en entendre parler », me confiait-il.
Rentré dans mon trou à rat, je glissais une deuxiÚme patte dans son Lux Bar. Je musardais dans sa jeunesse, une brÚve histoire de sa famille, haute en couleur.
Ses grands-parents travaillant pour les services secrets durant la PremiÚre guerre mondiale, sa grand-mÚre « réactivée » pendant la Seconde et qui excellait à réinventer sa vie.
Son chat et son dĂ©sir d’écrire depuis toujours. Patrice s’amuse au dĂ©tour d’une page : « La confiance c’est bien, mais le contrĂŽle c’est mieux, affirmait LĂ©nine ». Il ne garde de cette phrase assassine que l’envie de bouter « tous les contre-rĂ©volutionnaires patentĂ©s » qu’il croise sur son chemin.
« C’est Ă  partir de cette Ă©poque que j’ai cessĂ© de prendre les cons pour des gens » 
 Nous Ă©chouons ensuite Ă  Montmartre en sa compagnie.
AmarrĂ©s au Lux Bar, la mĂ©moire du quartier, situĂ© en bas de la rue Lepic « ce grand fleuve de Montmartre », comme l’appelait LĂ©on-Paul Fargue. « Paris qu’on aime comme une pute, c’est-Ă -dire comme quelqu’un qui vous donne du plaisir et vous pique tous vos sous » 
 On commence alors Ă  se demander si le narrateur est vraiment l’auteur : ce vieil homme qui se dĂ©place dans le quartier tout en pente, dans une chaise roulante poussĂ©e par une de ses anciennes maĂźtresses pour aller dĂ©guster un bon whisky dans un de ses bars favoris. Ce vieux routard qui Ă©graine Ă  longueur de pages, des souvenirs en veux-tu-en-voilĂ  « Marcher Ă  reculons dans le tunnel de ma vie, ça me fait du bien » ! Nous croisons alors, une multitude de personnages plus loufoques, pathĂ©tiques ou comiques-nĂ©s, les uns que les autres. Entre deux de ses maitresses, son copain psy, juif athĂ©e qui disait « Si je ne crois pas en dieu, je crois en ceux qui croient en lui ». Le psy et sa patiente chanteuse qui finit par se suicider et qu’il va rĂ©guliĂšrement visiter sur sa tombe du CimetiĂšre Montmartre, « afin d’achever sa psychanalyse interrompue », etc., etc.
MĂ©moires entrecoupĂ©es de rĂ©flexions plus que digne d’intĂ©rĂȘt, du genre « C’est bien d’avoir des enfants, cela permet d’éduquer les parents ». Une magnifique scĂšne de retrouvailles avec des copains de la mĂȘme promotion, quarante ans aprĂšs « massacre des espĂ©rances juvĂ©niles ».
La deuxiĂšme partie de ce petit livre nous raconte La LĂ©gende des Anges de la Butte, ou : peut-on demander Ă  son vieil ami psy d’aider un vieil handicapĂ© Ă  franchir le Rubicon ? Enfin, « l’affaire du Lux Bar » met un terme Ă  cette histoire. Et tout le monde de se demander ce que sont devenues les cendres du mort.
Dans un dernier Mea Culpa, Patrice Montagu-Williams nous embrouille un peu plus entre l’identitĂ© de l’écrivain et celle du narrateur. MystĂšre Ă  savourer, telle une bonne crĂȘpe Suzette du temps jadis, sur la Place du Tertre !

Yuval Noah Harari : 21 leçons pour le XXIÚme siÚcle

Yuval Harari est nĂ© Ă  Kiryat Ata en IsraĂ«l, de parents juifs sĂ©farades libanais originaires de l’Europe de l’Est. Il se spĂ©cialise en histoire mĂ©diĂ©vale et militaire, obtient son doctorat au Jesus College d’Oxford en 2002 et devient enseignant Ă  l’universitĂ© hĂ©braĂŻque de JĂ©rusalem, en 2005. C’est en Ă©crivant Sapiens qu’il se documente sur le traitement des animaux dans l’industrie de la viande et du lait. HorrifiĂ© par ce qu’il apprend, il devient vĂ©gan et pratique la mĂ©ditation vipassana. Homosexuel remettant en question les idĂ©es reçues, il vit avec son mari dans une communautĂ© agricole prĂšs de JĂ©rusalem. Fin juillet 2018, Yuval Noah Harari refuse de recevoir une distinction dĂ©livrĂ©e par le consulat israĂ©lien Ă  Los Angeles, afin de protester contre la promulgation par IsraĂ«l de la loi sur l’État-nation, la qualifiant « d’érosion des normes libĂ©rales de base d’IsraĂ«l » et critique les positions de cette derniĂšre dans le conflit avec les Palestiniens.

21 leçons pour le XXIĂšme siĂšcle (Ă©d Le livre de poche). Vingt et une leçons, cinq parties, vingt et un chapitres. En introduction, Yuval Noha Harari nous prĂ©sente l’objectif du troisiĂšme volume de sa trilogie (les deux premiers ayant Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s dans de prĂ©cĂ©dentes rubriques) qui se focalise sur « l’ici et le maintenant ». L’échec du projet fasciste, puis communiste, ne leur survivant que le projet libĂ©ral. Mais pour combien de temps encore dans le contexte des rĂ©volutions biotechnique, bioĂ©thique et la menace Ă©cologique ?
Dans la premiĂšre partie de son essai « Le dĂ©fi technologique », Harari s’intĂ©resse Ă  la notion de « Travail » dans le monde de demain, soumis Ă  la concurrence des neurosciences et de l’économie comportementale, l’intelligence artificielle (IA), s’étant dĂ©jĂ  attaquĂ©e aux secteurs des transports, de la santĂ©, etc. Le fossĂ© ne risque-t-il pas encore de se creuser un peu plus entre les pays riches et les autres [note] ?
Dans un tel schĂ©ma, quid de la « LibertĂ© » ? Du libre choix individuel avec la montĂ©e en gamme des algorithmes et la prĂ©sence de robots ? Le dĂ©veloppement exponentiel de l’IA ne nous voue-t-il pas « Ă  passer d’une discrimination collective Ă  une discrimination individuelle » ?
Quid alors du concept d’« EgalitĂ© » ? « Doit-on s’attendre Ă  passer de castes ce classes Ă  une spĂ©cialisation de castes biologiques » ? La solution ne serait-t-elle pas une vĂ©ritable rĂ©glementation mondiale de la propriĂ©tĂ© des Datas ?
La deuxiĂšme partie de l’essai, « Le dĂ©fi politique » s’intĂ©resse aux « CommunautĂ©s ». Dans le contexte technologique actuel, doit-on s’attendre Ă  une distorsion discriminatoire entre les individus « en ligne » et ceux « hors ligne » ? RĂ©flexions ensuite autour du concept de « Civilisations ». RĂ©sultat d’un tripatouillage des textes religieux ? Nouveau mythe ? Analogie trompeuse entre histoire et biologie ?
Quid du « Nationalisme » ? Simple dĂ©robade complaisante, incapable de faire face aux dĂ©fis Ă©cologiques, technologiques et responsable de la surenchĂšre d’armes offensives et dĂ©fensives ? Les rĂ©ponses sont-elles Ă  chercher dans l’histoire d’homo sapiens ?
Les « Religions » à présent. Sont-elles encore pertinentes pour régler les problÚmes techniques mieux que ne fait la science ?
Et « L’immigration », concept qui se balance aujourd’hui entre « devoir » et « faveur » mais qu’en Ă©tait-il dans les civilisations passĂ©es ?
La « Culture » est-elle un terme de remplacement de l’hideux concept de « race » ?
La troisiĂšme partie du volume « DĂ©sespoir et espoir » s’ouvre sur un volet consacrĂ© au « Terrorisme » ou « l’art de manipuler les esprits » et d’agiter la menace du terrorisme nuclĂ©aire et cyberterrorisme. Une façon d’aborder « La guerre » ou la peur de la 3Ăšme guerre mondiale. Les guerres traditionnelles sont-elles devenues moins rentables que la vente d’armes prĂ©ventives ? L’humanitĂ© est-elle cependant Ă  l’abri d’un coup de folie : « il ne faut jamais nĂ©gliger la bĂȘtise humaine », nous prĂ©vient Harari. D’oĂč « L’humilitĂ© » comme solution comme le suggĂšre Harari ?
« Le sectarisme » est-il générateur de violences ?
« Dieu », oui, mais quel dieu ?
« La laïcité », oui, mais avec quels contours ?
Quid des « Droits de l’homme » contre d’éventuels Droits pour des « surhommes » ?
La quatriĂšme partie « VĂ©ritĂ© », s’intĂ©resse Ă  la notion de « Justice ». Est-elle un mot pĂ©rimĂ© ? Sommes-nous entrĂ©s dans un monde de « Post-vĂ©ritĂ© » avec les « fake news » ? Quels sont les bienfaits et les effets pervers de la « Science-fiction » ?
Enfin, dans la cinquiĂšme partie « RĂ©silience », Yuval Noah Harari s’intĂ©resse Ă  « L’éducation » et Ă  son Ă©volution au cours de l’histoire. Aujourd’hui, avec la surabondance d’informations comment rĂ©ussir Ă  apprĂ©hender une vision globale du monde ?
Quel est « Le sens » de la vie ? Une invention humaine pour se rassurer et laisser une trace ? Les algorithmes rĂ©pondront-ils mieux Ă  la question ou n’y a-t-il pas de sens du tout ? Plus globalement, oĂč se situe aujourd’hui la « LibertĂ© » de choisir ?
RĂ©apprendre Ă  se connaitre soi-mĂȘme ? La mĂ©ditation ? L’observation par les sensations corporelles ?
Harari ne prĂ©tend pas Ă  la « science infuse ». S’il ouvre la boite Ă  Pandore, c’est pour nous aider Ă  rĂ©flĂ©chir sur les nouvelles donnĂ©es avec lesquelles Homo Sapiens va devoir se dĂ©brouiller. Ce dernier volume de la trilogie rĂ©serve Ă  ses lecteurs, autour de tous ces thĂšmes, le mĂȘme lot d’exemples concrets et amusants que ceux Ă©voquĂ©s dans les deux premiers.

Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr