Pour mettre à genoux le mouvement des Gilets jaunes, Édouard Philippe a annoncé le 7 janvier sur TF1 qu’une future loi anti-casseurs, inspirée des mesures répressives qui frappent régulièrement les supporteurs de foot, allait voir le jour. Isolés dans leur combat, les fans du ballon rond n’ont pourtant eu de cesse d’alerter sur les atteintes aux libertés et la répression qu’ils subissent.

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Il faut remonter à 1993 et à la loi Alliot-Marie, considérée comme la première loi « anti-hooligan » en France, pour voir apparaître la mesure d’interdiction de stade (IDS). Une condamnation prononcée par un juge pour une durée maximale de cinq ans.

Préconisée depuis 1985 par le Conseil de l’Europe quand elle est votée en France, l’interdiction de stade sévit déjà depuis 1986 au Royaume-Uni et depuis 1990, sous la forme du Daspo [1], en Italie, berceaux respectifs du hooliganisme et du mouvement ultra [2]. Pour les autorités de ces pays, il s’agit d’une vaste opération de pacification de tribunes jugées trop turbulentes à l’heure où l’économie du football est en plein virage libéral. Première ministre britannique, Margaret Thatcher, après avoir écrasé les grèves ouvrières et les prisonniers de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), fait même de l’éradication des hooligans une priorité politique [3].

Minority Report FC

En France, les ultras étant aussi à la pointe de la contestation contre la marchandisation du football, tout est fait pour les mettre à l’amende. Glissée comme un cavalier législatif dans la loi anti-terroriste de janvier 2006, l’interdiction administrative de stade (IAS) donne les pleins pouvoirs aux préfets pour écarter préventivement des stades des supporteurs sans autre forme de procès. Une disposition à l’arrière-goût de Minority Report qui touche tout fan soupçonné de pouvoir éventuellement causer du grabuge. Cette mesure autant liberticide qu’arbitraire qui ne devait être appliquée qu’à titre exceptionnel s’est sans surprise bana-lisée. Actuellement en France, on dénombre ainsi plus de 300 supporteurs interdits de stade (200 IAS et une centaine d’IDS), souvent pour avoir craqué un simple fumigène en tribune.

En 2009, une police spécialement dédiée à la répression des supporteurs est créée, la Division nationale de lutte contre le hooli-ganisme (DNLH), appuyée à l’intérieur des stades par les Sections d’intervention rapide (SIR). Deux ans plus tard, au détour de la Loppsi 2 (loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure), la droite sarkozyste autorise les préfets à interdire les déplacements collectifs de supporteurs. Depuis, on comptabilise plus de 400 arrêtés préfectoraux prohibant aux supporteurs d’une équipe d’aller la voir jouer dans le stade d’un autre club — une trentaine déjà rien que pour cette saison 2018-2019.

Laboratoires de la répression

Pour protester contre les diverses mesures entravant leur liberté de circulation, les supporteurs multiplient les actions, mais ne trouvent que peu d’écho et de solidarité hors du peuple des tribunes. L’Association nationale des supporteurs (ANS), regroupant une trentaine de groupes qui prônent le dialogue avec les diverses instances, dénonce le virage du « tout répressif » entrepris ces dernières saisons. Suite à l’adoption au Sénat au mois d’octobre dernier d’une proposition de loi portant sur les interdictions préventives de manifester calquées sur le modèle des IAS, l’association, pas rancunière envers les militants qui ne l’avaient jamais soutenue, a dit observer « avec inquiétude que le droit d’exception applicable aux supporteurs menace désormais d’autres catégories de citoyens ».

De plus en plus de chercheurs et spécialistes des supporteurs, à l’instar de Sébastien Louis [4], parlent des stades de football comme « laboratoires de la répression ». Expression qui prend tout son sens avec la volonté assumée du gouvernement de puiser dans l’arsenal répressif réservé aux supporteurs pour l’appliquer aux manifestants. Jusqu’à la création d’un énième fichier policier qui s’inspirerait alors autant des fiches S — ciblant les personnes suspectées de porter atteinte à la sûreté de l’État — que du Fichier national des interdits de stade (FNIS) qui concentre, depuis sa création en 2007 par arrêté du ministère de l’Intérieur, tous les supporteurs interdits de stade, administrativement ou judiciairement. Il n’est pas trop tard pour qu’enfin, le mouvement social et le mouvement ultra se rejoignent pour tacler la répression.

Yann Dey-Helle

La Une du n°173 de CQFD, illustrée par Marine Summercity. {JPEG}

Cet article est issu du n°173 de CQFD, en kiosque pendant tout ce mois de février 2019. En voir le sommaire.

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[1] Acronyme de Divieto di accesso alle manifestazioni sportive, soit « Interdiction d’accéder aux manifestations sportives ». Le Daspo est délivré par les préfets de police, sur les recommandations des flics, pour une durée de trois ans maximum. Cinq mois après sa mise en place, plus de 600 supporters italiens s’étaient déjà vu notifier une telle interdiction de stade.

[2] Apparus à la fin des années 1960, les « ultras » sont des supporters passionnés, organisés en association et qui animent en continu les tribunes par des chants et des chorégraphies visuelles. S’ils peuvent parfois recourir à la violence envers des supporteurs adverses, elle n’est cependant pas leur principal leitmotiv, contrairement aux hooligans.

[3] Au printemps 1985, au sortir de la longue grève des mineurs, une série d’événements liés aux matchs de foot vont être instrumentalisés par le pouvoir britannique. Le plus marquant reste le drame du Heysel à Bruxelles où, peu avant le coup d’envoi de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, 39 personnes, principalement des tifosi de la Juventus de Turin, trouvèrent la mort après l’effondrement d’un muret de la tribune consécutif à une charge des hooligans de Liverpool. Thatcher poussera à ce que les clubs anglais soient interdits de participer aux compétitions européennes pour une durée de cinq ans.

[4] Auteur de l’indispensable Ultras, les autres protagonistes du football (Mare & Martin, 2017).