FĂ©vrier 15, 2021
Par Lundi matin
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Épisode 1

Mon oncle Robert a beau ĂȘtre raciste et super con, il a toujours Ă©tĂ© le meilleur pĂšre-noĂ«l de la famille. Quand il fait « oh, oh, oh Â», mes neveux et mes niĂšces se ruent sur lui, et mĂȘme ceux qui n’y croient plus sont tout Ă  coup pris d’un doute. Il a la barbe blanche, le nez et les pommettes rouges, il a la voix grasse et le ventre bonhomme, il a plein de thunes et offre Ă  chaque enfant un tas de trucs qui se branchent et font beaucoup de bruit, des armes quasi-fonctionnelles pour les garçons et des poupĂ©es quasi-sexuĂ©es pour les filles.

Moi, avec mes livres d’occasion emballĂ©s dans du papier brouillon sur lequel j’ai dessinĂ© des petits bonhommes verts, jaunes et/ou violets, j’ai, aux yeux de mes oncles, clairement l’air d’un clochard, cela mĂȘme si je suis propre et pas si mal coiffĂ©, et j’ai l’air d’un « gros gay Â» mĂȘme quand j’avais encore la main gauche sur la cuisse de ma petite amie, ZoĂ©, parce qu’à la maison c’est elle qui bricolait et qui picolait, peut-ĂȘtre aussi parce que j’ai les doigts fins et que je prĂ©fĂšre ouvertement Joe Dassin Ă  Johnny Halliday.

Lorsque, pour le noĂ«l de l’annĂ©e derniĂšre, je remplaçai sur le pouce mon oncle malade dans le rĂŽle du pĂšre-noĂ«l, dĂšs mon arrivĂ©e, mes neveux et mes niĂšces se mirent tous Ă  pleurer, de colĂšre, Ă  se rouler par terre en hurlant qu’il Ă©tait impossible que le pĂšre-noĂ«l ait des bras aussi peu poilus, la voix aussi peu paternelle, des chaussettes dĂ©pareillĂ©s et la dĂ©marche aussi mal assurĂ©e.

J’eus beau me concentrer, et tĂącher de lancer mes plus beaux « Oh, oh, oh, je suis le pĂšre-noĂ«l… Â», c’en Ă©tait fini, ils n’y croiraient plus.

L’histoire familiale – Ă©crite par les oncles les plus bavards et sĂ»rs d’eux – retiendrait donc que le neveu chanteur et grand amateur de l’EtĂ© indien, Ă©tait dĂ©cidĂ©ment un « gros loser Â», fĂ©ministe Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre un homme, gauchiste Ă  dĂ©faut de savoir entreprendre, et prĂ©sent Ă  dĂ©faut d’avoir Ă©tĂ© invitĂ© ailleurs.

Mes neveux et mes niùces, quant à eux, se rappelleraient toute leur vie que c’est leur tonton un peu tapette Ghislain qui, en 2019, les avaient pour la derniùre fois trahis, pour des cons, et cela – qui plus est, minablement.

Épisode 2

Cette annĂ©e, le vrai pĂšre-noĂ«l (mon oncle) n’est pas malade, et mĂȘme s’il a perdu quinze kilos depuis son infarctus de l’annĂ©e derniĂšre, il y a fort Ă  parier que les enfants de la famille y croient de nouveau ou que face Ă  la menace physique que profĂšre tacitement le corps dĂ©mesurĂ©ment viril de mon oncle, ils n’osent pas ne plus y croire. (Je ne pense pas ĂȘtre mauvais perdant en disant cela.)

Moi-mĂȘme, d’ailleurs, sachant trĂšs bien qu’il supporterait mal cette humiliation et qu’il a toujours prĂšs de lui (dans le vide-poche de son Audi) un poing amĂ©ricain, s’il venait Ă  questionner mes croyances, je lui rĂ©pondrais qu’au quotidien, je suis pĂ©tri de doutes mais que si sa question concerne plus particuliĂšrement le pĂšre-noĂ«l, chaque annĂ©e (sauf l’annĂ©e derniĂšre), entre 23h10 et 23h25, j’y crois dur comme fer, puis j’ajouterais que mĂȘme si je n’y crois pas pour de vrai, son imitation vocale, son jeu de corps et son costume sont tellement bons – et justes – qu’en leur prĂ©sence je suis instantanĂ©ment embarquĂ© dans une histoire parallĂšle et hors du temps, dans un monde imaginaire oĂč il n’est plus question de croyances mais de ressentis de croyances.

Alors, aprĂšs avoir vaguement souri, mon oncle froncerait les sourcils et m’assĂ©nerait que comme toujours je complique tout et qu’il reconnaĂźt bien lĂ  mon cĂŽtĂ© bobo islamogauchiste (ce Ă  quoi, pour ne pas mettre d’huile sur le feu, je ne lui rĂ©pondrais pas que je n’ai pas trois kopecks et que je passe le plus clair de mon temps dans ma chambre), puis m’éviterait soigneusement tout le reste de la soirĂ©e, de peur que je lui prenne la tĂȘte.

Puis il me placerait, comme chaque année, en punition mais à mon grand soulagement, à la table des enfants.

Épisode 3

A la table des enfants, il y a les enfants (ils sont six, entre 3 et 7 ans), mon petit cousin Théo (17 ans) et moi.

DĂ©cortiquer les crevettes des petits, leur servir des verres d’eau, leur tendre des essuie-tout pour tenter de conserver un brin d’appĂ©tit, les empĂȘcher Ă  temps de trop bien mimer le monde des adultes en se plantant des fourchettes dans l’épaule, des couteaux (Ă  bouts ronds mais tout de mĂȘme) dans les yeux, qui des os de dinde en plein cƓur (« comme dans Scoobidou, tonton, trop drĂŽle ! Â»), composent la note Ă  rĂ©gler pour ne pas manger entre deux oncles.

Et quand (tandis que j dĂ©capite une Ă©niĂšme crevette) j’entends jaillir de la table des adultes « ils ont qu’à bosser Â», « encore un bicot Â», « grand remplacement Â», « c’est des gros pĂ©dĂ©s Â», « les Français d’abord Â», « moi je l’aime bien, Zemmour Â» je me dis que le prix Ă  payer, somme toute, est raisonnable.

Plus jeune, il m’est arrivĂ© de participer Ă  ces conversations, mais Ă©tant l’unique individu Ă  me situer moins Ă  droite que ma tante SolĂšne historiquement mariĂ©e au Gaullisme le plus conservateur, mes propos ont toujours fait l’effet de preuves irrĂ©futables quant Ă  la dislocation de l’autoritĂ© de l’État, d’illustrations parfaites du manque de valeurs et de repĂšres chez les nouvelles gĂ©nĂ©rations.

—  Et toi, dans la vie tu fais quoi dĂ©jĂ  ?

— De la musique et des mĂ©nages

— Hahahahaha, elle est oĂč ta voiture ? 

« Et puis je suis pas raciste, mes ouvriers sont turcs Â».

Les enfants, eux, ne font pas de politique. Ou alors ils en font, mais Ă  une Ă©chelle qui me plaĂźt. Politique de terrain comme on dit. Il reste trois crevettes et nous sommes six Ă  en vouloir. Matteo, 7 ans, chope les trois crustacĂ©s et les lĂšche un par un : « maintenant ces crevettes, elles sont Ă  moi. Â».

Épisode 4

A table, je discute aussi avec mon petit cousin ThĂ©o, 17 ans. Ses vues sur ses relations au lycĂ©e, sur son quotidien et son avenir sont empruntes d’une maturitĂ© qui m’épate. Tout est relatif, certes, et j’ai peut-ĂȘtre trop tendance Ă  prendre mon manque d’ambition professionnelle, ma perpĂ©tuelle dĂ©sorientation, mon besoin constant de nouveautĂ© et mes multiples abandons de poste en point de comparaison.

Peut-ĂȘtre que ThĂ©o, simplement, a, et fait son Ăąge.

Je songe Ă  cela, me questionne, et tandis que ThĂ©o se confie sur son dĂ©sir de devenir notaire et m’expose le chemin qu’il lui faudra parcourir afin d’y accĂ©der, les enfants poursuivent le tournoi de Free fight de tĂȘtes de crevettes que j’ai initiĂ© tout Ă  l’heure entre deux plats.

La voix de ThĂ©o est calme, paisible, et il me parle maintenant de sa passion pour le Darknet et des possibilitĂ©s qu’offre son accĂšs : meurtres en direct, zoo-, scato-, pĂ©dophilie, trafics de drogues, d’organes, etc.

C’est intĂ©ressant. D’autant plus intĂ©ressant qu’il m’en parle avec dans le regard cette flamme qui vacille et rend tout propos irrĂ©sistible.

Malheureusement, au moment oĂč il commence Ă  Ă©voquer le prix moyen d’un cadavre tiĂšde zambien, d’un foie pakistanais et d’un rein frais chinois, StĂ©phane (son parrain, un cousin) vient lui mettre la main sur l’épaule :

— Alors ThĂ©o, ce couteau que je t’ai offert, bien ?

— Oui.

— Tu fais bien comme je t’ai dit, toujours sous l’oreiller ?

— Oui.

— Et tu sais, c’est bientĂŽt…

— Oui, je sais.

— Tu t’entraĂźnes dĂ©jĂ  un peu Ă  tirer ?

— Oui.

— Le jour de tes 18 ans, tu viens Ă  la maison avec ta copine, on laisse les femmes nous prĂ©parer un bon petit truc, je te file ce que je t’ai promis et on va tirer du pigeon au fond du jardin OK ?

— CarrĂ©ment… merci.

— Me remercie pas, je suis ton parrain, c’est normal. Â»

GĂȘnĂ©, je dĂ©tourne le regard, sĂ»rement aussi parce que je suis peureux.

CĂŽtĂ© sport, c’est la finale. Et c’est beau. La tĂȘte de crevette de Lola est en passe de remporter son premier titre de champion.




Source: Lundi.am