Septembre 6, 2020
Par Non Fides
28 visites


Accueil > Articles > Kultur > Feuilles Antarctiques n°6 – Spécial société assurancielle

Pour cette sixième Feuille Antarctique, nous avons réuni un certain nombre de pistes pour réfléchir à l’« hypothèse assurancielle », à laquelle nous avons déjà consacré quelques discussions et projections par le passé. Il ne s’agit pas de donner le coup d’épée final aux systèmes assuranciels inventés pour que les salaires garantissent un minimum de chômage à ceux qui ne travaillent plus. L’assurance chômage, en tant que protection des travailleurs entre eux, est bel et bien morte, et c’est un nouveau paradigme que nous essayons de critiquer ici, un paradigme où ce qui cherche à s’assurer, c’est le capital et les Etats eux-mêmes, gérant nos vies, nos désirs et nos difficultés comme ils gèrent les aléas climatiques ou géopolitiques. Nous voudrions donc par là désigner une certaine tendance des sociétés gestionnaires à développer de plus en plus de moyens intellectuels et pratiques visant à fonder leurs décisions sur des prédictions, des anticipations, dans le but d’optimiser le profit et de minimiser les pertes, appliquées à de plus en plus de domaines en s’imposant de plus en plus dans nos vies. En effet, depuis l’avènement des sciences informatiques appliquées à la gestion de données (big data, IA, etc.), une certaine tendance qui préexistait déjà dans la gestion capitaliste et étatique des existences humaines va s’accentuant : il s’agit d’optimiser les usages de la « matière première » dont disposent les sociétés, et plus spécifiquement ce capital essentiel que représente la vie humaine, et donc de la connaître à fond, d’en scruter les moindres aspects pour adapter sa rentabilisation au plus près de sa réalité concrète. D’où l’importance prise par l’informatique, qui permet d’accumuler des données et de les traiter à un tout autre niveau. Alors, il s’agit bien sûr d’un projet dystopique, et à cette accumulation de données ne correspond aucun dispositif sans faille de traitement qui nous ôterait tout possibilité de révolte. Ce nouveau « savoir » reposant essentiellement sur les probabilités et sur la modélisation d’immenses suites d’événements possibles (avec tout ce que cela implique comme vision de la vie, étant donné que ceux qui se chargent de modéliser la vie humaine sont aussi ceux qui prétendent l’organiser, la gérer, la rationaliser) offre évidemment de tous nouveaux terrains aux diverses fonctions répressives de l’État ; et nos chers « décideurs » ne s’y trompent point, qui se lèchent les babines en attendant de faire passer ces immenses machines de savoir-pouvoir sous leur houlette.

Mais il n’y a pas que les hommes gris de la bureaucratie qui frétillent sur leurs sièges en acier chromé. Globalement, tout ce que notre monde peut produire en espèces sordides se retrouve au grand banquet de la société assurancielle, pour des réjouissances apparemment sans fin : les grandes entreprises, les instituts de sondage, les chercheurs en sciences sociales, les « intellectuels » (philosophes, éditorialistes, et tant d’autres), et les compagnies d’assurance évidemment, dont les raisonnements deviennent la matrice des algorithmes de gestion de l’ensemble de la société et caetera [1]. La solution proposée à chacun est de s’adapter à cette nouvelle normalité pour se brancher sans accroc à l’ensemble, et tout ce petit monde s’accorde pour penser que l’homme est un agent rationnel dont le but ultime est de se faire fructifier comme un capital, en cherchant avant toute autre considération à sécuriser son présent et son avenir. François Ewald, qu’on croisera à plusieurs reprises dans ces pages et dont le parcours est à ce titre fort significatif (voir note 1), développe même toute une anthropologie autour de la nature humaine qui se retrouve assimilée à la raison prédictive. La société assurantielle pense tout prévoir à partir d’une pensée du risque, des probabilités, et de la prédiction. A ce titre, tout en étant hyper rationalisée par des algorithmes divers, elle revient à une conception finalement très religieuse, puisque la causalité n’a plus d’importance et qu’il s’agit de se donner les moyens de prédire l’avenir tout se prémunissant des aléas inévitables du hasard. En effet, elle prévient jusqu’au risque de la non connaissance du risque : c’est de la faute de l’agent si il ne se rentabilise pas, puisque ne pas rentabiliser un capital, c’est nuire à la société.

Mais cette tendance à « l’assurancialisation » de la société n’est pas seulement cette philosophie qui cloue tout changement à un avenir sécurisé, c’est aussi une réalité pratique, concrète, en train de se construire sous nos yeux et de nous attraper dans ses rouages : depuis l’utilisation, par exemple, de l’algorithme de localisation Google par la police américaine (témoin l’histoire de ce monsieur qui eût le malheur de passer en vélo près d’une maison cambriolée au même moment, et via sa localisation, le voilà qui termine dans le dossier de l’enquête à titre de suspect) jusqu’à la rentabilisation des « fragilités » de certains chômeurs grâce à des nouvelles dispositions contractuelles (parce qu’il y a de la place pour tout le monde dans le monde merveilleux du salariat), en passant par l’obligation légale d’installer un dispositif anti-oubli des bébés en Italie (c’est vrai que le problème est moins d’oublier un bébé que de ne pas installer un dispositif pour s’en prémunir, au cas où, on ne sait jamais). Les logiques assurancielles imposent ainsi des standards de contrôle de soi et des autres, et tendent à laisser les individus les plus seuls possibles face aux institutions en individualisant les calculs de risque, les informations, et par conséquent les obligations et les peines.

Et puis évidemment, l’épidémie du COVID, le confinement et les états d’urgence sanitaires font sauter des verrous chez les gestionnaires et leurs adorateurs, qui s’en donnent à cœur joie depuis ces quatre derniers mois : du côté de la justice, passage en douce (par décret) du dispositif DataJust, un logiciel d’algorithmisation de l’attribution des peines (c’est vrai qu’entre un magistrat et un logiciel, le logiciel assure bien mieux la sacro-sainte impartialité de la justice), du côté gouvernement, on commence à se dire, en voyant la débâcle de l’économie, qu’il vaudrait mieux habituer la population à une surmortalité liée au COVID plutôt que de reconfiner (avis n°7 du conseil scientifique) ; et dans ce joyeux climat où les pires infamies volent dans tous les sens comme les confettis de la piñata qu’on a enfin pu crever (la piñata, c’est la réticence du « citoyen » à se voir privé de ses « libertés » en temps « normal »), évidemment, le chœur des « intellectuels », toujours prêt à s’extasier du moindre geste de proto-Etat ou de proto-IA, se répand en ravissements et postures héroïques qui ont de quoi faire froid dans le dos (on a joint à cette feuille deux exemples particulièrement repoussants de cette étrange pratique qui consiste à accepter l’ordre du monde tout en se désolant de certaines de ses conséquences : le premier, « Extension du domaine du tri », le second, « Si l’existence m’était comptée »). La pandémie a mis à nu certains de ces mécanismes, et le pragmatisme qui y est associé ne s’embarrasse même plus de mensonge éthique : le tri des vies, c’est comme ça ma bonne dame… et déjà que l’austérité sévit, si on se mettait en plus en croisade de soigner des malades probablement ou certainement improductifs (les vieux et les fous par exemple), le monde irait à sa perte. Et c’est ainsi que pour le plus grand intérêt de tous, le samu a cessé de se déplacer dans les Ehpad, décision rapide, peu coûteuse et finalement fort rentable.

Seulement, la vie est plus compliquée que le fantasme d’un socio-biologiste, et tout ce qui vit déborde toujours les petites cases bien pensées de la gestion. C’est pourquoi nous avons joint à cette Feuille la présentation d’une discussion aux Fleurs Arctiques sur la gestion et les perspectives pour se donner les moyens de l’attaquer ; ainsi que la présentation du cycle du ciné-club sur les kaijus, parce qu’après toutes ces vomissures grisâtres à la sauce assurance, on aurait bien envie de voir Godzilla fondre sur une métropole.

[Introduction du n°6 des Feuilles Antarctiques.]





Source: Non-fides.fr