Depuis le meurtre de George Floyd, asphyxié lors de son interpellation par la police, des émeutes secouent les États-Unis et des manifestations de solidarité plus ou moins émeutières se propagent dans d’autres pays sous des formes diverses selon les lieux et les contextes. Ce mouvement de révolte a déjà atteint une ampleur considérable, et fait surgir un niveau de conflictualité qui laisse penser que beaucoup de personnes se mettent à porter le refus de ce monde. Les manifestations se sont transformées en émeutes, forçant la première puissance militaire mondiale à beaucoup de précautions quant à la gestion de cette situation explosive. Comme le montrent les images symboliques, mais pas seulement, d’émeutiers aux abords de la Maison Blanche, de “l’église des présidents” attaquée et de Trump enterré dans son bunker et faisant construire un mur tout autour de ses bureaux, à un certain point l’État se trouve fragilisé jusque dans ses fondements. Ce mouvement multiforme semble ne pas avoir pour l’instant à se soucier de restreindre ses formes d’action pour acquérir “de la légitimité” – illusion bien souvent efficace pour faire cesser les émeutes et isoler ceux qui veulent vraiment en découdre -, puisque la presse relaye que plus de la moitié de la population soutient les émeutiers. Au-delà de ce qui s’en dit officiellement, il est très clair que de plus en plus de personnes sont prêtes à se battre contre ce monde et sa police. Permettons-nous de lire dans l’absence même de revendications énoncées inhérentes aux formes de confrontations émeutières, une tension réelle, actualisée et incarnée, vers un monde différent.

À diverses échelles, dans les centres villes comme dans les quartiers pauvres, on manifeste, on pille, on brûle, on s’affronte avec la police. Il est certain en tout cas que l’intensité et la durée de ces émeutes, au sortir d’une période de relative toute puissance étatique dans la gestion de la pandémie par toutes sortes de formes de contrôle, ouvre indéniablement une brèche dans une normalité qui vient de se montrer sous un jour particulièrement terrible, et bien au-delà du territoire américain, puisque dans de nombreuses villes du monde, des manifestations plus ou moins confrontatives se succèdent. À chaque fois il s’agit à la fois de manifester une solidarité avec les émeutiers américains dans leur lutte contre le racisme et la police, mais aussi de poser le problème du rôle de la police partout où les manifestations ont lieu. Et, en effet, au-de-là des quelques événements bien précis qui ont été largement médiatisés il y a aussi et surtout un fourmillement d’actes de révoltes, de pillages, de casses, d’incendies, bref, d’actes sauvages, un peu partout aux États-Unis et de plus en plus aussi dans d’autres pays.

Le deuxième aspect remarquable et réjouissant de ces manifestations émeutières, c’est que, partant de la réalité d’un crime ouvertement raciste, la confrontation s’incarne bien au-delà des limites communautaires, et ce, malgré le fait que la société américaine est organisée, de par son histoire comme dans sa structuration, de manière racialiste, communautariste et raciste. Dans ces émeutes les pauvres de toutes sortes de communautés, dont la séparation même joue le jeu du capital et de la répression étatique, se retrouvent pour affronter de fait, aux mêmes moments, aux mêmes endroits, les mêmes ennemis. L’hypothèse explicative (forcément partielle) constatant que la gestion de la pandémie et le confinement ont bousculé les segmentations sociales liées au travail et à l’organisation urbaine, jusqu’à permettre aux uns de se retrouver avec les autres contre l’État et la police, ne manque pas d’intérêt. Par exemple, là ou le travail pouvait participer à cloisonner spatialement et temporellement les franges de la société selon l’origine raciale et sociale de chacun, la hausse actuelle du chômage (20 % de la population) crée une situation où presque toutes les composantes de la société (du côté de ceux qui subissent l’exploi45tation et la domination du moins) se retrouvent à pouvoir réellement lutter en même temps et dans les mêmes lieux contre l’organe de répression étatique raciste. Cette “mixité en actes” provoque des débats importants et houleux dans un contexte où toute une idéologie se déploie pour la refuser et pour maintenir chacun dans les rôles sociaux as-signés par l’État et le Capital, en prétendant réserver ces aspirations émancipatrices à une couleur de peau spécifique, ou s’efforçant de réserver une forme de leadership à une catégorie idéologiquement constituée. Le texte White Ally, écrit en 2014 pendant les émeutes de Ferguson dont une traduction est proposée dans cette feuille, montre à quel point ces questions peuvent bouleverser les milieux subversifs, et à quel point la réalité des épisodes émeutiers peut venir contredire les lectures idéologiques bétonnées en chambre.Les évolutions récentes de ce mouvement posent aussi frontalement la question du rapport confrontatif aux forces de l’ordre. Toute une imagerie du genou-à-terre s’est développée récemment, avec des policiers qui expriment par cette posture de révérence symbolique la contrition et la désapprobation ou le maire de Minneapolis se répandant en larmes de crocodile dans la même posture devant le cercueil de Georges Floyd sous les flashs des journalistes. La possibilité s’ouvre alors d’une entente entre de « bons policiers » et des émeutiers qui se retrouveraient, ensembles, solidaires dans la condamnation des excès du système, des fameuses “bavures” d’une police qu’on pourrait réformer ou mieux contrôler pour qu’elle respecte le bon droit. Or, ce qui est reproché là n’est pas un excès individuel qui s’expliquerait par un élément de personnalité spécifique à tel ou tel policier. Il s’agit bien du rôle de la police, qui protège le pouvoir de domination de l’État et du Capital ainsi que la propriété privée et use de toute sorte de moyens, en eux-mêmes forcément violents, pour maintenir la paix sociale. Ainsi, il est important de rappeler que ce n’est pas quelques postures symboliques qui effaceront les années, décennies ou siècles de domination policière violente et raciste, que les éventuels problèmes de conscience des bourreaux ne sont pas notre problème, que la fonction de la police est de réprimer les pauvres, et d’utiliser la force et la violence pour maintenir l’ordre social : pour toutes ces raisons, à Minneapolis comme ailleurs, la police est, quoi qu’il en soit, notre ennemi.

Des périodes émeutières, il y en a eu d’autres, aux États-Unis, en France, et ailleurs. Comme nous désirons que ces périodes ne s’arrêtent jamais, que le conflit ne puisse plus être éteint ni par la répression étatique ni par l’incapacité collective, il nous faut œuvrer, forcément, à comprendre com-ment d’autres moments similaires (similaires dans l’intensité de leur conflictualité, singuliers par bien d’autres aspects) sont nés, et comment ils se sont d’une certaine façon interrompus…

Par définition, les émeutiers, en tant que tels, ne s’expriment pas au travers des modes d’énonciation balisés de la contestation sociale : même si on peut trouver dans les émeutes de multiples énoncés singuliers, sur les murs ou les pancartes, les émeutes ne parlent pas, du moins pas de manière unifiée ou univoque. Cette absence d’énoncés audibles, qui est parfois reprochée aux émeutiers (combien de militants ont cru malin de vouloir apporter à des émeutiers – qui réalisent avec pertinence et efficacité ce qu’ils n’auraient eux-mêmes pas pu même rêver d’accomplir – une clarification de “leurs revendications” en organisant comme eux des manifestations avec banderoles, ou en trouvant des représentants ou des porte-paroles…) n’empêche pas ces épisodes d’émeutes d’exister et de faire sens bien au-delà du moment où ils se déroulent, ne serait-ce que par les traces de destruction qu’ils laissent dans les villes, mais aussi dans les mémoires. Et puis les émeutes, muettes en elle-même, génèrent bien souvent une multitude de discours et d’analyses, plus ou moins vains face à la réalité de ce qui est en cours, plus ou moins politiquement contestables, plus ou moins utiles à la répression pour domestiquer l’émeute. Des voix s’expriment aussi parfois, de l’intérieur, pour revenir sur ces épisodes et en extraire de quoi nourrir les révoltes à venir, ou faire taire les récupérateurs de toutes sortes. C’est dans tous ces discours que nous avons pioché ce qui nous semblait pertinent et utile pour propager les feux de la révolte, et pour faire perdurer la flamme qui par définition n’éclaire que pendant qu’elle brûle. Aucun de ces textes ne prétend représenter la voix des émeutiers, ou rendre compte de manière ultime de leurs motivations ou remplacer leurs actes par des discours, c’est la condition première pour que nous nous y intéressions. La plupart tentent de comprendre, d’analyser, d’accompagner, le plus souvent de manière décalée, ce qui déjà de soi-même devrait suffire à faire sens. À travers cette feuille, l’idée est surtout se replonger dans les textes et les idées produites autour des époques où la confrontation sort des rails institutionnalisés du “mouvement social” afin de peut-être pouvoir en tirer de quoi lutter, pour de bon, jusqu’à la destruction totale de l’État et du pouvoir.

On voyagera donc à travers le temps et l’espace, au fil de textes écrits pendant ou autour de différentes phases émeutières. La plupart de ces textes s’attachent à restituer des éléments de contexte et sont ancrés dans la situation dont ils parlent, mais on ne prétend pas rendre compte de manière exhaustive de chaque moment évoqué. Si nous avons rassemblé ces textes, c’est plutôt pour le regard qu’ils portent et les analyses qu’ils développent. Cette feuille suivra le parcours suivant :

  • Pour la France, d’abord un premier texte à propos des émeutes des Minguettes dans la banlieue de Lyon en 1981, puis plusieurs textes autour des émeutes de novembre 2005 d’abord en banlieue parisienne puis sur l’ensemble du territoire, enfin un texte sur les émeutes de 2007 à Villiers-le-Bel.
  • Pour l’Angleterre, un texte à propos des émeutes de Bristol en 1986, un autre à propos de la phase émeutière qui a eu lieu en 2011.
  • Pour les États Unis, un texte écrit au sortir de la phase émeutière qui a débuté à Ferguson en 2014 (traduit par nos soins pour l’occasion).
  • Quelques textes autour des émeutes de 2008 en Grèce, puis de celles qui débutent en 2013 en Suède.
  • Enfin, un texte à propos des émeutes de 2011 à Zurich.
  • On se tournera ensuite vers un passé plus lointain avec un texte d’Albert Libertad au sujet d’émeutes à Limoges en 1905, puis on verra à quel point la lecture en termes de massacre et de martyrs efface la réalité émeutière de ce qui s’est passé à Haymarket en 1886.
  • Après l’évocation de quelques films projetés à la bibliothèque qui nous semblent évoquer autrement la question de l’émeute, on finira par un extrait du roman Les invisibles dans lequel Nanni Balestrini utilise une écriture fictionnelle pour rendre compte de l’intensité confrontative du « mai rampant » qui s’est déroulé en Italie dans les années 70.

[Introduction du n°4 des Feuilles Antarctiques.]



Article publié le 24 Juin 2020 sur Non-fides.fr