Mars 26, 2021
Par CQFD
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« Ah mais merde  ! Il a pas fait ça, quand mĂȘme  ? Roh l’empaffĂ©  ! Â»

Je me souviens. Je me souviens trĂšs bien. Et notamment Ă  quel point on avait les boules contre toi, Ubi.

On revenait de Limoges.

Du piteux Flunch de Limoges, plus exactement.

La honte.

En route pour aller interviewer le roi de la BD underground Robert Crumb, on avait appris aprĂšs cinq heures de bagnole que le dessinateur amĂ©ricain, installĂ© vers NĂźmes, dĂ©clinait finalement la proposition d’entretien mollement acceptĂ©e le soir d’avant.

D’oĂč l’arrĂȘt Ă  Limoges.

D’oĂč le Flunch sa reum.

Puis le morose retour vers Paname.

Dans la Clio pourrave, on Ă©tait tous lestĂ©s d’une solide gueule de bois. Et habitĂ©s d’une furieuse dĂ©confiture existentielle.

Et c’est lĂ  que tu avais appelĂ©, mon salaud, pour nous dire, guilleret, que tu avais mis en ligne sur Article11, alors seulement un site, un petit rĂ©cit [1] contant ces dĂ©convenues qu’on venait de te raconter par bigophone.

Bordel de merde.

C’était 2010, un autre siĂšcle. On Ă©tait jeunes, on Ă©tait frais, on allait niquer le monde ça faisait pas un pli.

Mais on avait notre pudeur, mec.

Et toi : bim, tu dĂ©voilais notre piteuse Ă©popĂ©e Ă  la face du monde.

MalgrĂ© tout l’amour d’alors et la tristesse d’aujourd’hui, et vice-versa, je te le dis tout net : on Ă©tait vĂ©nĂšres.

Ça bramait sec dans la Clio, avec noms d’oiseaux en pagaille.

Le pire, c’est que je viens de le relire et que…

Il est chouette ce petit bout d’épopĂ©e routiĂšre.

Et plutÎt rondement écrit, synthétique et joyeux.

HonnĂȘte en tout cas :

« Que je rĂ©sume. À cette heure, nos valeureux se pĂšlent sur une aire d’autoroute Ă  cent bornes de Limoges. [
] Ils ont des bouteilles dans la bagnole et peuvent donc aller au bout du monde. Â»

Conquérir le bout du monde au Flunch de Limoges.

Pourquoi pas, aprĂšs tout ?

Tu as bien chanté la beauté des barres de Nanterre.

Ça fait ronflant, sĂ»r, mais je crois que c’est par l’écriture qu’on s’est rencontrĂ©s. Ou plutĂŽt : par l’amour des mots qui crĂ©pitent, de celles et ceux qui les font danser. Ce truc qui me rend tout penaud devant mon clavier, Ă  t’imaginer rĂ©agir Ă  ce que j’écris, depuis le paradis anarcho-littĂ©raire qui t’abrite dĂ©sormais, souriant quand j’abuse du trĂ©molo, toi la plume des plumes, que mĂȘme des fois tu en faisais trop, ton pĂ©chĂ© mignon. Il y avait la politique, bien sĂ»r, les totos de Montreuil et les anars de la rue Amelot, les manifs et les batailles thĂ©oriques absconses, mais notre vraie came Ă©tait ailleurs : le souffle, les envolĂ©es, les galopades textuelles. Modestement, hein, mais avec une certaine passion de l’ornement. Et l’impression que c’était politique, et pas qu’un peu, de bien chiader ses textes, de les polir jusqu’à plus soif.

Et toi, tu ne l’as jamais lĂąchĂ©, ce truc dans les tripes qui te disait que l’écriture c’est la lutte, point barre. Bien au contraire. Au point que les vivats ont jailli de toutes parts quand en 2019 a Ă©clatĂ© la dĂ©tonation de ton unique roman, À la ligne [2].

C’est peu dire que c’était mĂ©ritĂ©.

Mais aussi un peu Ă©trange.

Je veux dire, on le savait, bordel, que tu avais du talent, truc de maboul mĂȘme, mais on n’imaginait pas qu’un jour on lirait des titres comme « Joseph Ponthus, auteur fauchĂ© en pleine grĂące Â» (LibĂ©ration), que ton roman serait traduit en serbe aux Ă©ditions Đ›ĐŸĐŒ et qu’on verrait les hyĂšnes de CNews consacrer un article Ă  ta personne.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Je sais plus trop comment t’as atterri Ă  Article11. Un mail, je crois, pour dire que tu kiffais ce qu’on faisait, que tu voulais participer. Nous on Ă©tait preneurs, hein, vu qu’on Ă©tait deux pelĂ©es et trois tondus, que tu dĂ©gageais une Ă©nergie de dĂ©ment, que t’ai mais le vin, que t’avais un blog chelou qui s’appelait « Danse bordel ! Â» avec en banniĂšre une rĂ©fĂ©rence Ă  la Commune (« Leur rĂ©ponse Ă  nos envies est au mur des FĂ©dĂ©rĂ©s Â»), que sur tes hautes Ă©paules nichait une tĂȘte barbue de gentil ahuri et que ton idĂ©e premiĂšre, raconter ton quotidien d’éducateur de rue en banlieue parisienne, avait de la gueule [3]. MalgrĂ© quelques engueulades Ă©piques, vu que t’étais aussi relou que nous et parfois encore plus, avec l’ego maousse, ça avait collĂ©. Grandement.

Normal : tes textes lĂ©vitaient.

Je viens de relire ta premiĂšre chronique « SĂ©vice social Â», publiĂ©e le 7 mai 2009, et dont le titre annonçait la couleur et l’odeur de poudre : « Antisocial, ta mĂšre, ton sang-froid Â». Et pas Ă  dire : elle claque toujours. Avec ces quelques lignes oĂč jaillit ton empathie grosse comme un diplodocus, doublĂ©e d’un style cousu main :

« Lui, mĂȘme si ce n’est que le beau-pĂšre, on sent qu’il s’en soucie de ce mĂŽme, qu’il accompagne de tout son possible cette femme qu’il aime et qui tremble pour son enfant. Qui appelle rĂ©guliĂšrement le vrai pĂšre lĂ -bas vers BĂ©thune pour lui donner des nouvelles du petit.

Elle, qui se force dans sa dignitĂ© Ă  ne pas pleurer, pas tout de suite. Qui se force Ă  expliquer. Ses douleurs de mĂšre qui dut se rĂ©soudre Ă  dĂ©poser une main courante aprĂšs les menaces de son enfant. La galĂšre Ă  l’école. Les engueulades Ă  n’en plus pouvoir. Ses fugues Ă  rĂ©pĂ©tition, tous les week-ends. Les retours le dimanche aprĂšme oĂč il comate dans le canapĂ© jusqu’au lundi. MĂȘme qu’une fois, elle a trouvĂ© une â€œboulette de tabac” dans une poche du blouson.
Des petites gens, vraiment.

Des vies minuscules. Â»

Tiens, ça me fait marrer, je crois qu’à l’époque j’avais pas remarquĂ© la rĂ©fĂ©rence Ă  Pierre Michon et ses Vies minuscules.

Typique.

Car oui, tu enrobais tes Ă©crits et paroles de tes hĂ©ros littĂ©raires, qu’ils aient chantĂ©, Ă©crit ou dynamitĂ©. Barbara. Brel. Duras. Cendrars. Apollinaire. Pasolini. Anne Sylvestre. Le fucking PĂšre Duchesne. Et aussi de vieux types chiants Ă  la Tacite, avec citations absconses en latin.

D’ailleurs, relisant les derniers mails que tu m’as envoyĂ©s, je retrouve ton amour inconditionnel des tricoteurs de mots, parfois jusqu’à l’outrance. Tu m’as ainsi fait fiĂšrement parvenir ton papier sur Duras et l’affaire GrĂ©gory pour LibĂ© [4], un truc bien torchĂ© mais chouĂŻa pontifiant, presque pire que Marguerite en roue libre dans les Vosges pour cĂ©lĂ©brer la « sublime Christine V. Â», mĂȘme que j’ai dĂ» me bĂąillonner pour pas te vanner. Un autre jour, c’était un article sur Cendrars et sa Prose du TranssibĂ©rien dans la Nouvelle Revue française [5], que lĂ  j’ai pas envie de rigoler, parce que c’est trĂšs beau, et aussi parce que tu m’avais dit que, sans Cendrars et ce poĂšme comĂšte de 1913 qu’on aimait tous les deux tant, sans le train qui « retombe toujours sur toutes ses roues Â», sans « le grand Christ rouge de la rĂ©volution russe Â», sans Jehanne murmurant « Dis Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre  ? Â», il n’y aurait pas eu À la ligne, en tout cas pas sous cette forme bizarroĂŻde.

Car, oui, bizarre, il l’était assurĂ©ment ton bouquin.

Tellement que pour ĂȘtre franc j’y croyais pas du tout au dĂ©part. Ubi qui Ă©crit en vers libres sur les abattoirs bretons  ? C’est une blague  ?

Sauf que non.

Sa lecture, une claque.

Bataillant pour dĂ©crire ton quotidien de mec dĂ©gringolĂ© dans une prĂ©caritĂ© aussi banale que duraille, tu as aux forceps atteint l’objectif qui t’habitait : Ă©crire l’humain avec beautĂ© et fraternitĂ©, mĂȘme dans la laideur d’une usine maculĂ©e de sang et de cadavres froids.

Et personne ne pourra te l’enlever. Tu l’as gravĂ© dans le bĂ©ton. Ça restera. Pour cette honnĂȘtetĂ©, ce regard qui ne se planque pas, cette obsession de ne pas trahir, ni les hommes ni les Lettres, et surtout pas tes camarades ouvriers. Pour ce que tu me disais dans l’entretien accordĂ© Ă  CQFD en septembre dernier [6], parlant de ces compagnons de galĂšre :

« AprĂšs en avoir chiĂ© tout ce temps Ă  leurs cĂŽtĂ©s, ça m’a particuliĂšrement touchĂ© de voir qu’ils insistaient pour que je mette leurs vrais noms et disent se reconnaĂźtre dans les passages qu’ils dĂ©couvraient. Ce sont les premiers Ă  qui je l’ai fait lire, comme ça avait Ă©tĂ© le cas avec les gamins de Nanterre, pour Nous… la citĂ©. Â»

Alors ouais, mec, franchement t’as dĂ©connĂ© Ă  nous afficher sur Article11 pour l’af faire du Flunch de Limoges. Mais d’un autre cĂŽtĂ©, Ă  y repenser, j’en suis presque fier. Un peu comme si j’avais en stock une anecdote complĂštement naze se dĂ©roulant au McDo de Melun, mais contĂ©e par Cendrars.

Dis, Ubi, sommes-nous bien loin de Montmartre  ?

PlutĂŽt, oui.

Mais le voyage avait une sacrĂ©e gueule, on peut pas le nier.

En tout cas raconté par toi.

Émilien Bernard



Source: Cqfd-journal.org