Mai 30, 2022
Par Lundi matin
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PrĂ©cisĂ©ment, argumentent-ils, les propositions Ă©cologistes sont absentes des champs de la recherche managĂ©riale (supplies studies, logistic studies, infrastructures studies) intĂ©ressĂ©s aux rĂ©alitĂ©s qui trament le monde : organisations, business models, infrastructures, usines, centrales thermiques, chaĂźnes logistiques (supply chains), qui constituent ce qu’ils nomment la « TechnosphĂšre Â». S’il est nĂ©cessaire, urgent, vital, de rompre avec elle, ce sera Ă  la condition de sonder les attachements qui nous lient Ă  elle et qui font que nous en sommes de plus en plus, collectivement, dĂ©pendants. L’intĂ©rĂȘt, et non des moindres, de ce petit ouvrage, trois fois dense, exploratoire sans doute, certainement programmatique et bĂ©nĂ©ficiant pour cela d’une pluridisciplinaritĂ© crĂ©ative, est de vouloir se dĂ©gager du discours jugĂ© paradoxalement hors-sol d’un Ă©cologisme prospectif, voire prophĂ©tique, et de tenter de mettre au travail, quitte Ă  les tordre et les inflĂ©chir, des concepts-clĂ©s d’une nouvelle pensĂ©e de l’habiter dĂ©ployĂ©e au sein du paradigme « anthropocĂ©nique Â» et portĂ©s par quelques fortes figures de la pensĂ©e politico-Ă©cologique contemporaine, en les confrontant Ă  ces incontournables rĂ©alitĂ©s : sous quelles conditions peut-on « devenir Terrestre Â» ? S’il faut « atterrir Â», n’est-ce pas dans un monde menacĂ© de devenir inhabitable et inhabitĂ©, tant la rĂ©alitĂ© de la Terre se confond avec les ruines du Globe ? Quels sont les potentiels de rupture d’une politique des communs ? N’a-t-on pas un peu trop surestimĂ© et magnifiĂ© le concept mĂȘme de communs ? Ne faut-il pas interroger son socle ontologique ? S’il est lĂ©gitime de se projeter dans le monde que « nous Â» voulons, n’est-il pas prĂ©alablement nĂ©cessaire de se demander de quel monde « nous Â» hĂ©ritons ? Si l’on peut vouloir et espĂ©rer la composition d’un monde commun et pluriel, n’est-il plus « rĂ©aliste Â» de partir de la dĂ©composition du monde, de le « dĂ©projeter Â» pour ĂȘtre sans illusions devant l’épuisement du possible et la voie Ă©troite rĂ©servĂ©e au futur. On l’aura compris, et les auteurs le posent d’emblĂ©e, c’est avec Bruno Latour Ă©cologiste, l’auteur en particulier de OĂč atterrir ?, qu’il souhaitent dialoguer considĂ©rant qu’il importe de prolonger son travail de « cartographie des attracteurs Ă  l’heure de l’AnthropocĂšne Â» Ă  partir de la mise au jour de ses lacunes et de ses zones d’ombre.

Si l’ordre de lecture des trois textes est dĂ©clarĂ© ouvert, je propose de suivre pas Ă  pas celui du livre, de maniĂšre Ă  comprendre comment l’articulation des trois est activĂ©e au regard de l’ambition avĂ©rĂ©e de la proposition gĂ©nĂ©rale du livre – soit, j’y reviendrai, « inventer une (anti-)Ă©cologie qui met les mains dans le cambouis Â» (quatriĂšme de couverture et p.101). Alexandre Monnin, philosophe, pose dans sa contribution la notion clĂ© de « communs nĂ©gatifs Â», Ă  partir de laquelle s’impose la nĂ©cessitĂ© de repenser devant l’AnthropocĂšne la question de l’hĂ©ritage. Elle s’appuie sur une double critique, d’une part de la proposition latourienne du « retour sur Terre Â» et du devenir « Terrestre Â», d’autre part, de l’analyse ostromienne des communs. S’agissant de la premiĂšre, il en pointe deux absences notables, celle de l’énergie, et par consĂ©quent du sous-sol, et celle de la Technologie [1], absence qui ne permet pas de comprendre comment le rĂ©gime mĂ©tabolique industriel qui a façonnĂ© le Globe et qui marque le dĂ©but de l’AnthropocĂšne est un rĂ©gime minier (gĂ©ocentrique, souterrain, chtonien), obĂ©rant Ă  terme toute perspective « d’engendrement Â», condition de la vie sur Terre. En d’autres termes, la rĂ©volution scientifique et industrielle et la colonisation – produisant ce que l’on pourrait rĂ©sumer par la notion d’extractivisme, terme que l’auteur n’utilise pas – ont façonnĂ© un Globe Ă  ce point Hors-Sol qu’il s’est littĂ©ralement « crashĂ© Â» sur la Terre. Il en rĂ©sulte que nous vivons dans un monde en ruine, c’est-Ă -dire les ruines du Globe, avec ses sources d’énergie, ses infrastructures industrielles toxiques et ses « technologies zombies Â», toujours actives malgrĂ© la menace croissante d’inhabitabilitĂ©. Cette derniĂšre catĂ©gorie, empruntĂ©e Ă  JosĂ© Halloy, dĂ©signe les modalitĂ©s concrĂštes de la « machination Â» extractiviste de la Terre et s’oppose en tous points Ă  celle des technologies vivantes : « zombies Â» car elles Ă©puisent les ressources finies (non durables), elles reposent sur et valident l’obsolescence programmĂ©es (pas de durabilitĂ© en marche) ; elles accumulent leurs dĂ©chets (durabilitĂ© maximale des dĂ©chets). On peut donc comprendre que c’est cette rencontre du Globe et de la Terre qui fait la rĂ©alitĂ© de notre monde, une rĂ©alitĂ© qui ne peut ĂȘtre ignorĂ©e quand bien mĂȘme l’appel de B. Latour Ă  la composition d’un monde commun invite Ă  l’inventaire de « ce Ă  quoi nous tenons et dont nous dĂ©pendons Â». La rĂ©alitĂ© indĂ©passable est que nous vivons bel et bien dans un monde en ruines, au prix d’une redĂ©finition et d’une extension de la notion de ruine, laquelle comprendre autant des « ruines ruineuses Â» – les vestiges encore fonctionnels du Globe : les organisations, le business model, les supply chains
 – que des « ruines ruinĂ©es Â» – les sols polluĂ©s, le pĂ©trole, le CO2
 (p. 28).

Penser ces ruines comme hĂ©ritage nĂ©cessite de recourir Ă  la notion de communs. Mais pour cela, il faut prĂ©alablement se dĂ©marquer de la conception des communs telle qu’elle Ă©merge des travaux fondateurs d’Elinor Ostrom et de ses continuateurs et que A. Monnin qualifie de « bucolique Â». En effet ancrĂ©e dans la rĂ©fĂ©rence en toile de fond aux biens communs des sociĂ©tĂ©s paysannes, cette conception prĂ©sente le double inconvĂ©nient d’ĂȘtre Ă©conomiciste et gestionnaire, en d’autres termes elle partage la mĂȘme conception des ressources et de leur gestion que celle qui prĂ©vaut dans le monde avec lequel elle prĂ©tend rompre. S’il est vrai qu’elle a Ă©tĂ© augmentĂ©e de la prise en compte des non-humains, qu’elle a Ă©tĂ© mise en balance avec la notion d’incommuns, proposĂ©e par Marisol de la Cadena et Mario Blaser, pour prĂȘter attention aux divergences dans le cadre d’une insĂ©parabilitĂ© des ressources et des humains, il importe alors de poursuivre le geste ontologique – un geste de dĂ©placement ontologique – qui consiste placer la nĂ©gativitĂ© au cƓur de la rĂ©flexion sur ce dont nous hĂ©ritons et Ă  l’interroger en tant qu’elle Ɠuvre inĂ©vitablement et inexorablement au sein de rĂ©seaux de dĂ©pendance internalisĂ©s. En cela les communs nĂ©gatifs se dĂ©marquent de l’externalitĂ© nĂ©gative car ils ne sont pas accidentels, mais essentiels dans le tort qu’ils font subir : « pas de smartphone, par exemple, sans travailleurs esclavagisĂ©s, sans exploitation miniĂšre dans des conditions inhumaines, sans pollutions, sans contribuer Ă  la dĂ©plĂ©tion des minerais, etc. Â» (p. 40). Les communs nĂ©gatifs opĂšrent un glissement de l’accaparement Ă  l’hĂ©ritage, mais alors leur nĂ©gativitĂ© reste Ă  dĂ©montrer : « ils prĂ©supposent une lutte pour que soit reconnue leur valence positive ou nĂ©gative Â» (p. 34). Deux implications en dĂ©coulent. PremiĂšrement, Ă  diffĂ©rents types de communs dĂ©crĂ©tĂ©s nĂ©gatifs correspond un type d’action spĂ©cifique : ceux avec lesquels il faut apprendre Ă  vivre sans (charbon, pĂ©trole, viande, plastique, voyages en avion, droit du colonisateur, business model, capitalisme et mĂȘme État) appellent l’éradication, la dĂ©saffectation, le dĂ©mantĂšlement progressif – leur nĂ©gativitĂ© est systĂ©mique, aucun renversement possible n’est Ă  attendre d’eux – ; ceux avec lesquels il faut apprendre Ă  vivre avec, dĂ©sormais (dĂ©chets nuclĂ©aires, terrils) appellent la mise Ă  distance ; enfin ceux avec lesquels il faut apprendre Ă  vivre avec, autrement (bactĂ©ries, espĂšces invasives), pour lesquels un renversement (d’une valence nĂ©gative vers une valence positive) est possible. DeuxiĂšmement, ces maniĂšres d’hĂ©riter des communs nĂ©gatifs ne les rĂ©duisent pas Ă  un traitement en termes de pharmakon, c’est-Ă -dire « comme poison, comme remĂšde ou comme bouc-Ă©missaire (exutoire) Â» (p. 46), mais ouvrent sur un « art de la destauration Â» [2]. Si l’instauration, concept que l’on doit Ă  Etienne Souriau, vise Ă  « intensifier l’existence Â» et Ă  « faire passer une existence virtuelle, encore Ă  faire, Ă  l’état actuel Â», la destauration est alors le moyen par lequel rĂ©sister Ă  (vivre sans) ou vivre avec la nĂ©gativitĂ©. De fait, la situation anthropocĂ©nique consiste davantage en un balancement entre instauration et destauration, pour autant, elle se caractĂ©rise par l’émergence d’un « art du dĂ©faire Â». Parmi les termes utilisĂ©s – et les auteurs n’en manquent pas –, beaucoup sont construits avec le prĂ©fixe « de Â» indiquant le sens opposĂ©, significatif, en l’occurrence du renversement souhaitĂ© de trajectoire et de l’objectif de fermeture du capitalisme. Une nouvelle langue se forme sur le contrepied de la novlangue managĂ©riale.

« DĂ©projection Â» est ainsi le maĂźtre-mot du texte d’Emmanuel Bonnet (sciences de gestion). Il dĂ©signe la rĂ©ponse nĂ©cessaire Ă  la fermeture du futur, dĂ©finie comme un « Ă©puisement du possible Â» (p. 59), et c’est, concrĂštement, un exercice qui doit mener Ă  la « dĂ©-organisation Â» du monde. LĂ  encore est exprimĂ© le pas de cĂŽtĂ© par rapport Ă  la perspective latourienne compositionniste : on doit certes viser la composition d’un monde pluriel, mais on ne peut pas ne pas se rendre compte que la trajectoire projetĂ©e par le « Capitalisme Mondial IntĂ©grĂ© Â» (Guattari) rend le monde inhabitable : il n’est plus un monde ouvert d’oĂč toujours Ă©mergerait du possible. Or le monde-projet du capitalisme est un monde organisĂ©, « orgocentrique Â», un monde tramĂ© d’organisations qui sont censĂ©es assurer son habitabilitĂ©, soit des entitĂ©s qui ont fait/font couler beaucoup d’encre, suscitent des thĂ©ories, sont un objet de recherche dĂ©clarĂ© sans que pour autant on puisse les dĂ©limiter autrement que comme les instances d’expression et de mise en Ɠuvre de « l’activitĂ© humaine finalisĂ©e Â». Comment, demande E. Bonnet, « une telle entitĂ© la fois banale et ontologiquement suspecte peut-elle persister dans ce monde de communs nĂ©gatifs dont nous hĂ©ritons Â» (p. 58) ? Une nouvelle enquĂȘte est pour cela Ă  mettre en Ɠuvre, non plus fondĂ©e sur la science managĂ©riale, c’est-Ă -dire appuyĂ©e sur un principe de finalisation dans une visĂ©e de composition, mais sur la comprĂ©hension premiĂšre des hĂ©ritages avec lesquels il faut
 composer. En somme (savoir) composer importe moins que savoir quoi hĂ©riter. Ou alors, ce qui revient au mĂȘme, spĂ©culer sur le futur qui vient devra contenir « la composition avec les ĂȘtres qui menacent tous les autres Â» (p. 64). En cela, on aura beau viser un « monde cosmomorphe Â», selon le mot de Pierre Montebello, fondĂ© sur « une ontogenĂšse des ĂȘtres reliĂ©s Â», « consistant Â» en un tissage de relation et pluriel en modes d’existence, on risque bien, si on n’y prend garde, de ne pas se dĂ©faire « des forces thanatologiques du capitalisme [qui menacent] la consistance de la Terre Â» (p. 64). Aussi devra-t-on tenir compte autant « des attachements et de nos valuations de ’ce Ă  quoi nous tenons’ et ’par quoi nous tenons’ Â» que « de nos dĂ©tachements de ’ce Ă  quoi nous ne tenons plus’ et de l’inconsistance de ’ce par quoi nous ne tenons plus’ Â» (p. 65).

Empruntant Ă  Deleuze la notion de « clichĂ© Â» – un schĂšme sensori-moteur qui donne l’impression de contrĂŽler une situation qui dĂ©borde –, E. Bonnet y voit l’opĂ©rateur spĂ©cifique et le plus puissant du monde organisĂ©, sur les concrĂ©tisations duquel l’enquĂȘte doit alors porter. Celle-ci se donnera pour tĂąche de montrer que le monde que les clichĂ©s projettent est en fait un « absentement du monde Â» : le clichĂ© est un opĂ©rateur d’acosmie. Ce « monde sans monde Â» est sujet Ă  « entreprisation Â», au sens oĂč « l’entreprise y est devenue l’unique principe de rĂ©paration du monde lorsqu’il est cassĂ© Â». Dans le monde organisĂ©, le remĂšde Ă  la dĂ©sorganisation, ainsi celle qui nait de la globalisation, est la rĂ©organisation : l’organisation est la boussole avec laquelle s’orienter dans un monde rendu ouvert et incertain. Tel est l’objet d’analyse des thĂ©ories processuelles des organisations qui font de l’organisation la fin et le moyen de la recomposition toujours en train de se faire du monde : elles l’inscrivent dans la perspective sans fin d’un « devenir organisationnel Â». Mais, avance E. Bonnet, « le monde n’est pas un projet Ă  rĂ©aliser ni mĂȘme une action collective Ă  rĂ©aliser Â» (p. 80) pour la bonne raison de la prĂ©sence des ruines manifestes et incontournables du capitalisme dont nous hĂ©ritons, et dans et avec lesquelles nous devons apprendre Ă  vivre. C’est donc lĂ  que s’impose, contre les clichĂ©s de l’innovation, un art ou une ingĂ©nierie de la dĂ©projection : il s’instaure sur l’irruption du rĂ©el, dont la vision sans illusion ne laisse que peu de place pour un Ă©ventail de possibilitĂ©s vers un monde dĂ©sirable et habitable dans lequel pouvoir se projeter en toute confiance. Le monde est fermĂ© parce que la voie du futur est Ă©troite, parce que le possible est Ă©puisĂ©. Pas d’autre solution alors que de « fermer le capitalisme Â».

C’est Ă  la dĂ©monstration sans concession de cet objectif que s’attelle Diego Landivar, anthropologue, dans un texte qui, Ă  sa maniĂšre et avec ses mots, ramasse la perspective ouverte, la voie du retournement – la voie « de- Â» –, par ses deux co-auteurs. C’est une perspective, avance D. Landivar, qui Ă©branle les prises critiques adressĂ©es Ă  l’expansionnisme capitaliste. Dans un essai de cartographie, il montre qu’elles se distribuent selon deux axes, un axe patrimoine et un axe ontologique, et peuvent ĂȘtre respectivement continuistes ou discontinuistes. Pour le premier, ou la transformation du capitalisme ou son rejet : le capitalisme est soit un hĂ©ritage dont il faut maintenir les finalitĂ©s de dĂ©veloppement, soit un « dark heritage Â» dont il faut faire son deuil ou avec lequel il faut rĂ©solument rompre (undercommons, nĂ©o-quilombos
) ; pour le second, ou l’idĂ©e que le monde offre une trame commune aux humains et aux non-humains, ce qui ouvre la voie Ă  diverses postures Ă©cologistes : rĂ©formiste – dĂ©veloppement durable, transition –, managĂ©riale voire reconnexionniste ; ou la prise discontinuiste ou rĂ©volutionnaire. Mais aucun de ces leviers ne suffit, n’est de taille Ă  permettre d’affronter le capitalisme, car ce dernier est l’aboutissement d’un processus gĂ©nĂ©ralisĂ© de colonisation/modernisation, profondĂ©ment ancrĂ©, producteur d’objets quasi-Ă©ternels (le nuclĂ©aire, l’extractivisme, les activitĂ©s de gestion) et de « modes d’organisation monopolistique et logistique des modes de subsistance humains et non humains Â» (p. 90), soit une TechnosphĂšre dont il est difficile de se dĂ©tacher, face Ă  laquelle des pratiques singuliĂšres (la permaculture par exemple) risque d’ĂȘtre inopĂ©rantes, et qui tend Ă  monopoliser la production de futurs en fonction d’une ontologisation qui lui est propre (marchandisation, financiarisation, Ă©conomicisme
). Aussi D. Landivar propose-t-il de penser hors des sentiers battus de l’écologie politique, qu’elle soit rĂ©formiste ou connexionniste, autant que hors de ceux de la rĂ©volution. Invitant Ă  prendre exemple sur la capacitĂ© des communautĂ©s indigĂšnes boliviennes, fortes d’une expĂ©rience de 400 ans de colonisation et de domination, Ă  « digĂ©rer le capitalisme dans leur cosmologies Â» et en bĂątissant « des stratĂ©gies dĂ©coloniales quotidiennes Â» (p. 92), il estime que « l’attitude face au capitalisme se doit ĂȘtre digestive, Ă  la fois ’rĂ©aliste’ sur le plan des modes de subsistance et sans concession sur le terrain cosmologique et politique Â» (ibid.). À rebours d’une forte et actuelle tendance reconnexionniste, inspirĂ©e en particulier par le tournant ontologique, promouvant en particulier un relationnisme animiste, il plaide pour une Ă©cologie dĂ©connexionniste : il importe moins d’interroger la relation humain-vivant que la relation humain-TechnosphĂšre (p. 95). « Pour se reconnecter Ă  la trame de la vie, il faut se dĂ©connecter, se dĂ©tacher des trames qui nous lient aux ruines de la TechnosphĂšre Â» (ibid.). La TechnosphĂšre pĂšse littĂ©ralement tout son poids sur la Terre – une masse cinq fois plus importante que la biomasse, ont calculĂ© des gĂ©ologues –, soit une matĂ©rialitĂ© qu’il importe de dĂ©manteler, de dĂ©construire, de dĂ©sassembler (Ibid.).

À cet effet, est convoquĂ©e une troisiĂšme occurrence de l’hĂ©ritage et de la fermeture, soit une posture et sa mĂ©thode (p. 140). La premiĂšre, selon D. Landivar, s’appuie sur quatre attributs fondamentaux : la continuitĂ©, le deuil, la charge et la responsabilitĂ©. La responsabilitĂ© est particuliĂšrement importante en ce qu’elle s’impose, malgrĂ© nous, et impose d’avoir Ă  gĂ©rer les « devenirs-ruine qui nous sont laissĂ©s Â» : involontaire, froide, lucide, attentive Ă  accueillir le concernement de tous les peuples, dĂ©marquĂ©e de sa version appauvrie, popularisĂ©e dans la ResponsabilitĂ© Sociale des Entreprises, elle se dĂ©marque d’une pensĂ©e Ă©cologique en termes d’impact, d’empreinte et de dette. La seconde se dĂ©ploie en quelques gestes : cartographier les rĂ©seaux de « subsistance Â», c’est-Ă -dire d’attachement/dĂ©pendance ; se maintenir dans une micro-Ă©cologie sans vouloir trop rapidement monter en gĂ©nĂ©ralitĂ© et en abstraction ; engager une mĂ©thode d’enquĂȘte « opĂ©rant une torsion Ă©pistĂ©mique radicale de la thĂ©orie de l’acteur-rĂ©seau (ANT) et de la mĂ©thode pragmatiste Â». Alors que l’ANT vise Ă  rĂ©vĂ©ler la relations d’enchaĂźnement dans le monde en action, la « dark ANT Â» ou « ANT Ă  rebours Â» repense les infrastructures de la TechnosphĂšre comme un monde Ă  dĂ©faire. Ce renversement consacre l’opposition entre « l’hybride solaire de l’ANT Â» (l’innovation, le projet) et les hybrides zombies, quasi-effondrĂ©s (les chaĂźnes logistiques, de production d’approvisionnement) ou Ă©chouĂ©s (les ruines, les terrils, les continents de plastique
) de l’ANT Ă  rebours. Cette mĂ©thodologie dessine les contours de ce que D. Landivar appelle une « cosmologie de la fermeture Â» dont, encore une fois, la singularitĂ© est de prendre Ă  contrepied le discours connexionniste. LĂ , on s’intĂ©resse alors « Ă  ce qui n’arrive pas Â», Ă  ce qui est susceptible de bloquer : foin des innovations Ă  l’infini, d’une Ă©conomie volontariste du dĂ©veloppement, accueillons « une sobriĂ©tĂ© cosmologique Â» (p. 118). On s’intĂ©resse aussi « Ă  ce Ă  quoi on est prĂȘt Ă  renoncer Â», et ce faisant, on se rend rĂ©ceptifs aux renoncements auxquels ont Ă©tĂ© contraints les peuples autochtones soumis Ă  la domination colonialiste. En plaçant le renoncement au cƓur de la fermeture, Landivar souligne la solidaritĂ© et la convergence du dĂ©connexionnisme et de l’écologie dĂ©coloniale. Il se dĂ©marque par-lĂ  de la mĂ©thodologie autodescriptive des cahiers de dolĂ©ance proposĂ©e par B. Latour – le projet du consortium « OĂč atterrir ? Â» –, en plaidant pour une attention aux « outils autochtones et dĂ©centralisĂ©s des descriptions cosmologiques que les collectifs, dans diffĂ©rents endroits du globe, expĂ©rimentent, designent ou utilisent pour cartographier leurs rĂ©seaux d’attachement et de subsistance face Ă  des situations Ă©cologiques critiques Â» (p. 121).

Enfin la mise en perspective des effondrements serait incomplĂšte si, parallĂšlement, elle ne documentait pas la maniĂšre dont les effondrements prĂ©sents et Ă  venir sont vĂ©cus par les agents mĂȘme de la TechnosphĂšre, soit les entreprises et leurs patrons. Et c’est lĂ  que la redirection Ă©cologique dans un sens dĂ©connexionniste que propose les auteurs se veut la plus radicale et percutante : en portant le fer au cƓur de la TechnosphĂšre, c’est bien le capitalisme qui est visĂ©, d’une maniĂšre qui, estime Landivar, n’est jusqu’ici pas forcĂ©ment expĂ©rimentĂ©e dans les milieux alternatifs et de la reconnexion au vivant, dans les ZAD par exemple ou dans le mouvement des « soulĂšvements de la terre Â», autant de lieux de dĂ©fense contre la bĂ©tonnisation, l’artificialisation des sols et la rĂ©duction des terres agricoles. En d’autres termes, on le sait, « le capitalisme ferme Â» : sĂ©paration, liquidation, dĂ©mantĂšlement, dĂ©pollution, dĂ©contamination, patrimonialisation, dĂ©commissionnement – des techniques bien connues de sa pĂ©rennisation –, il faut donc, en retour, « fermer le capitalisme Â», c’est-Ă -dire s’attaquer Ă  ce qui est dĂ©jĂ  lĂ , glyphosate, aĂ©roports, autoroutes, incinĂ©rateurs, etc. En somme, s’il est nĂ©cessaire de « mettre les mains dans le cambouis Â», pour, littĂ©ralement, dĂ©faire la TechnosphĂšre, « cette Ă©cologie-lĂ  a donc plus besoin du tournevis que de la bĂȘche Â» (p. 129-130).

On voit bien le dĂ©placement opĂ©rĂ© par les auteurs au sein de l’écologie politique et l’originalitĂ© d’une approche qui vient Ă  rebours de discours qui, pour ĂȘtre bienvenus en ce qu’ils cĂ©lĂšbrent le retour du vivant et la nĂ©cessitĂ© d’un retour Ă  la terre, semblent avancer trop vite en nĂ©gligeant le poids, inscrit dans les sols, les discours, les pratiques, les attachements, les interdĂ©pendances, les cosmologies
, de ce qu’ils nomment la TechnosphĂšre, et qui nous livre un lot d’hĂ©ritages nĂ©gatifs – patrimoines ou communs –, de technologies de l’effondrement, de la ruine et de la mort en mĂȘme temps que des leurres quant au futur qui nous attend et aux (fausses) promesses de ses possibilitĂ©s. Prendre conscience que le futur est rare – comme l’a aussi perçu Boaventura des Sousa Santos [3] –, hĂ©riter avant de penser Ă  composer, apprendre Ă  renoncer autant qu’à vivre dans des ruines, ne plus se fier aux techniques organisationnelles, inventer de nouvelles prises conceptuelles – dĂ©sinnovation, dĂ©logistisation, dĂ©-organisation – et de nouvelles techniques Ă  l’opposĂ© de celles qui rĂ©gissent le monde capitaliste
, les lignes de force sur lesquelles, chacun avec ses mots, les auteurs se rejoignent, arguent, de fait, qu’ils font preuve de rĂ©alisme. C’est sur cette base, que les mots-clĂ©s de chacun des textes, destaurer, dĂ©projeter, fermer, dessinent le mĂȘme objectif d’une Ă©cologie politique en redirection.

On ne peut pas reprocher au trio d’avoir conceptuellement labourĂ© leur argument tant leur vocabulaire additionnĂ© Ă©labore, comme je l’ai dit, une langue de la fermeture (du capitalisme), qui se veut complĂ©mentaire de la langue du vivant qui Ă©quipe aujourd’hui, jusqu’à satiĂ©tĂ©, le nouvel espace public de la pensĂ©e « anthroposcĂ©nologique Â». Les tableaux, Ă  la fin du texte de D. Landivar, fournissent une bonne perspective de cette langue et du programme qu’elle sert, mĂȘme si on peut quand mĂȘme regretter que le propos ne soit appuyĂ© au fil du texte sur des mises Ă  l’épreuve et au travail de ce dernier dans davantage de situations. Le choix d’un livre court et percutant peut se justifier au regard de la littĂ©rature exponentielle du genre essai et on estimera alors volontiers qu’il est plutĂŽt rĂ©ussi. D’autant qu’en s’attaquant Ă  la TechnosphĂšre, les auteurs, avec plus ou moins de force, n’éludent pas le fait que « mettre les mains dans le cambouis Â», c’est ĂȘtre amenĂ© Ă  mettre en cause nommĂ©ment le capitalisme, Ă  postuler une Ă©quivalence capitalisme-TechnosphĂšre dans un rapport de cause Ă  effet. Fermer l’une, c’est fermer l’autre ; dĂ©projeter un monde orgocentrĂ©, c’est s’engager dans une voie si Ă©troite, si peu possible que le capitalisme n’y a plus sa place. On comprend, de ce point de vue, que les auteurs aient Ă  cƓur d’engager un dialogue avec Bruno Latour quand on sait que pour certains – dont je ne suis pas –, c’est Ă  dĂ©sespĂ©rer de lui faire reconnaĂźtre une posture anticapitaliste dont, au nom du pragmatisme dont il se rĂ©clame, il dĂ©nie l’intĂ©rĂȘt Ă  longueur d’écrits et d’interviews [4]. Cela ne serait d’ailleurs qu’anecdotique s’ils – les auteurs – ne montraient pas, de maniĂšre trĂšs convaincante, les limites de l’approche descriptive et compositionniste prĂŽnĂ©e par ce dernier. De surcroĂźt, au vu des rĂ©cents rĂ©sultats Ă©lectoraux prĂ©sidentiels, on peut craindre que le chemin soit long pour la constitution de la classe Ă©cologique qu’il – Bruno Latour – appelle de ses vƓux [5]. La leçon de rĂ©alitĂ© sera complĂšte si elle invite Ă  ne pas minorer les effets « cosmologique Â», en l’occurrence plutĂŽt acosmiques, des techniques politiques de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative


Pour autant, on se prend Ă  se demander ce qu’aurait pu ĂȘtre ce livre s’il n’avait pas cĂ©dĂ© Ă  l’obsession de se faire entendre de notre Ă©cologiste en chef. Certes, celle-ci est un moteur qui permet l’ouverture de belles perspectives de recherche – par-delĂ  la science managĂ©riale – et d’action – par-delĂ  le mot d’ordre des reprises de terre. Mais on peut regretter que la discussion ne se soit portĂ©e que sur le versant, mettons, ontologique des pensĂ©es de la transformation du monde en un monde ouvert Ă  la pluriversalitĂ©. Ainsi, la cartographie des postures critiques en AnthropocĂšne, proposĂ©e par D. Landivar (p. 86), passe bien trop rapidement sur la prise ontologique discontinuiste « rĂ©volutionnaire Â», au motif que l’AnthropocĂšne vient la dĂ©jouer face au capitalisme (p. 89). C’est lĂ  Ă©vacuer une option critique qui, si elle a trouvĂ© ses limites dans sa version occidentalo-centrique, a donnĂ© lieu Ă  des rhĂ©toriques et des scĂ©narios diffĂ©rents dans le reste du monde, en particulier dans les luttes des peuples autochtones – qui ne sont pas que des luttes pour la reconnaissance – et comme en tĂ©moigne le courant ModernitĂ©/colonialitĂ©/dĂ©colonialitĂ©. D. Landivar note trĂšs justement l’exĂ©cution en rĂšgle par B. Latour du Sentir-penser d’Arturo Escobar. Pourtant, ni le tournant ontologique, ni le pragmatisme ne sont a priori incompatibles avec les analyses qui proposent de penser ensemble la reconnaissance et la redistribution. Du moins, on peut les entendre, s’ouvrir aux ontologies relationnelles ne rend pas sourd, bien au contraire. Dans l’éventail des pensĂ©es dĂ©veloppĂ©es « devant l’AnthropocĂšne Â», le courant Ă©cosocialiste, alliant le socialisme, l’écologie et le fĂ©minisme [6], ou le travail de refiguration du communisme [7], pour ne mentionner que ces deux perspectives, ne mĂ©riteraient-ils pas d’ĂȘtre Ă©galement confrontĂ©s Ă  ou pris en compte dans « l’anthropologie de la futuration Â» que proposent les auteurs ? Nous sommes bien d’accord, le prochain monde sera anticapitaliste ou ne sera pas et il ne se fera pas sur la neutralisation politique de l’écologie.

Jean-Louis Tornatore

LIR3S, université de Bourgogne, Dijon

Mai 2022




Source: Lundi.am