Mai 27, 2022
Par CQFD
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Avec Les Damnées de la mer – Femmes et frontières en Méditerranée, la géographe Camille Schmoll livre une enquête saisissante qui se fait l’écho de la « singularité commune » des parcours migratoires féminins. Focus sur ce que les frontières font aux corps des femmes.


Illustration d’Elzazimut

«  Qu’est-ce que tu veux voir ici  ? Tu crois pas que tu en as assez vu  ? De voir nos corps, comme ça  ? Pourquoi tu veux voir  ? Il y a une fille, une chercheuse du Portugal, qui est déjà venue. Elle est restée plusieurs jours. Elle regardait tout, elle demandait tout : combien de fois on mangeait, combien de fois on chiait, comment on s’essuyait […]. Vous en avez pas marre de nous regarder  ? Qu’est-ce que vous attendez pour faire quelque chose pour nous  ? »

Ces mots, ce sont ceux d’une retenue de Ponte Galeria. Un centre d’identification et d’expulsion pour femmes exilées, niché dans la banlieue de Rome, en bordure d’autoroute. Ils s’adressent à Camille Schmoll. La géographe est sur place dans le cadre d’une enquête sur « la trace des survivantes ». Son objectif : comprendre ce que vivent ces femmes qui ont quitté leur pays et traversé la Méditerranée en direction de l’Europe.

Ces paroles, la chercheuse en a tiré la matière d’un livre : Les Damnées de la mer (La Découverte, 2020), fruit d’un travail de huit années passées aux « marges de l’Europe », entre Malte et l’Italie, auprès des premières concernées. Celles que l’on entend si peu – tant leur vécu contrevient au « récit habituel des migrations, fondé sur des figures masculines inquiétantes ou menaçantes, à l’instar des prophéties de la “ruée vers l’Europe” ». Pourtant, Camille Schmoll le rappelle : « Les femmes représentent aujourd’hui la majorité des migrants internationaux, soit 51 %, selon l’ONU. »

L’Europe, à corps et à cris

Parmi elles, Julienne, Aïcha, Hali ou encore Zahra, dont l’ » aventure » est gravée jusque dans leur chair. Toutes les femmes rencontrées par Camille Schmoll ont « connu les violences sexuelles », a raconté l’autrice sur France Culture1. « La migration est, sans aucun doute, une épreuve du corps », écrit-elle dans son livre. Une « épreuve » qui ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe.

Sur le Vieux Continent, elle se poursuit autrement, de façon plus diffuse. Par exemple avec la prise d’empreintes permettant l’application du règlement de Dublin qui veut que les demandes d’asile soient déposées dans le pays par lequel la personne exilée est entrée dans l’Union européenne. Les femmes concernées que Camille Schmoll rencontre à Malte lui disent « spontanément » : « I am fingerprint”pour se référer au fait qu’elles sont entravées dans leurs mobilités, ne faisant aucune différence entre la technologie du corps imposée sur elles et leur situation. » Comme si « les femmes incorpor[aient] ainsi la frontière ».

Dans les centres de tri et d’enfermement la violence se poursuit. Ces lieux, Camille Schmoll les décrit comme « gender blind (aveugles à la dimension de genre) ». En dehors du centre d’identification et d’expulsion italien de Ponte Galeria devenu non mixte en 2015 après une révolte dans le quartier des hommes, rares sont les lieux de privation de liberté exclusivement réservés aux femmes. Ce qui aurait selon la chercheuse « pour effet de [les] vulnérabiliser davantage et de les exposer à de nombreux risques ».

Question sévices infligés au corps des exilées, l’administration n’est pas en reste : « Hotspots, centres de rétention, hubs et centres de transit… Le point commun entre ces différents lieux, écrit la géographe, est que la routine des corps – manger, se laver, dormir – se mue en violence, dans la mesure où toute forme d’autonomie et d’intimité semble niée. » Beaucoup de femmes diront à Camille Schmoll que « pour elles, dans ces lieux, la frontière de l’humain a été franchie : “On nous traitait comme des animaux.” »

Le corps, outils de résistance

Pour autant, ces « corps impuissants, sacrifiables, soumis au pouvoir », peuvent aussi se transformer en outils de lutte permettant aux exilées de reprendre prise sur leur vie. Pour certaines, une grossesse revient alors à « s’approprier son corps pour aller de l’avant […], bien loin des discours moralisateurs […] selon lesquels la natalité des femmes migrantes constituerait un frein à leur mobilité et à leur émancipation ». À l’inverse, pour d’autres, l’accès à la contraception ou un avortement sont autant de manières de retrouver une forme de puissance d’agir.

Pour autant, ces « corps impuissants, sacrifiables, soumis au pouvoir », peuvent aussi se transformer en outils de lutte permettant aux exilées de reprendre prise sur leur vie.

Ce processus de reconstruction passe aussi par le regard de l’autre. Du moins par ce qu’on lui soumet. Pour les femmes rencontrées par Camille Schmoll, les selfies et leur publication sur internet permettent souvent de recréer une image positive d’elles-mêmes. « De ce point de vue, écrit la chercheuse, on aurait tort d’en conclure au caractère apolitique des images postées, simplement elles jouent un rôle de reconstitution ou de construction d’une image de soi autre que de la migration. »

Dans les lieux d’enfermement, subsistent aussi des gestes ou des « rituels » quotidiens, plus ou moins anodins, qui permettent de ne pas sombrer, de résister au risque de « se laisser aller » ou de « se laisser partir ». Camille Schmoll cite l’exemple de femmes enfermées à Ponte Galeria qui s’exposent « au soleil seins nus dans la cour, sous le regard troublé des agents de sécurité ».

Pour d’autres, il ne s’agit plus de prendre soin de soi mais de s’exprimer par le corps de manière radicale en se mutilant ou en entamant des grèves de la faim, comme ont pu le faire, en février 2017, dans ce même centre de Ponte Galeria, une dizaine de femmes marocaines qui avaient connu l’enfer libyen. Des formes de résistance qui rappellent que, si « les entraves et les obstacles qui se dressent sur le chemin des femmes sont de plus en plus nombreux, […] ils se heurtent à leur volonté d’autonomie et à la résistance de leurs rêves ». Et Camille Schmoll de conclure : « Pour sûr, elles ne vont pas s’arrêter de bouger. »

Tiphaine Guéret




Source: Cqfd-journal.org