Maëlle Maugendre nous livre un travail qui nous manquait sur la Retirada : l’histoire des femmes espagnoles lors de cet exode massif reste dans l’ombre de leurs compagnons d’infortune. En s’y attachant pour la rendre visible, l’autrice nous permet de comprendre les politiques genrées à l’œuvre qui organisent des dispositifs de prise en charge différents pour les femmes et les enfants d’une part et pour les hommes d’autre part.

Il est établi que lors de la Retirada, à partir de février 1939, ce sont plus de 475 000 républicains qui franchissent la frontière franco-espagnole à la suite de la répression phalangiste et de la victoire de Franco. Les autorités françaises ont sous-estimé l’ampleur de l’exode et les conditions faites aux réfugié.e.s sont effroyables. Cet événement est relativement bien documenté, de par les recherches universitaires, le travail de mémoire des associations républicaines et libertaires, les articles, livres et films qui en résultent. Mais hormis quelques témoignages recueillis auprès de femmes et le film de Rolande Trempé et Claude Aubach, « Camps de femmes » en 1994, peu avait été écrit et dit concernant les femmes lors de la Retirada. Et pourtant, elles représentent 75 000 à 95 000 personnes qui arrivent en France en quelques jours. Le propos de l’autrice est « de dépasser les cadres de pensées genrées qui n’imaginent les femmes qu’à travers le prisme de la ʺvictimeʺ, tandis que les hommes bénéficient de l’aura du ʺhérosʺ. » Ainsi Maëlle Maugendre utilise toutes les sources à sa disposition issues des archives nationales, départementales, municipales (inspection des camps, direction des étrangers et de la circulation transfrontalière, sûreté nationale, sécurité nationale, comités d’aide aux réfugiés, fonds du service social d’aide aux migrants…) mais aussi des archives espagnoles et des témoignages oraux ainsi qu’une très riche bibliographie. Elle participe, comme un certain nombre d’historiennes dans la lignée de Michelle Perrot, à « rendre visibles les femmes dans l’histoire », « donner à voir et à entendre leurs récits, mais aussi leurs silences », « déterminer leur capacité à s’inscrire en protagonistes dans des luttes ».

En ce début d’année 1939, le gouvernement français s’engageait alors à accorder le droit d’asile aux réfugié.e.s mais l’obsession de la sécurité nationale videra de son contenu la notion même d’asile au profit d’une politique coercitive. Catégorisation et identification organisent le tri humain et les transports des réfugié.e.s s’avéreront pires que le transport du bétail. Pour les autorités françaises, « les femmes espagnoles sont précédées par trois figures stéréotypées circulant à leur sujet : la femme engagée, la femme de ʺmauvaise vieʺ et la victime », étonnante catégorisation qui aboutira à nier l’engagement politique des femmes et qui accentuera les deux autres figures.

Dans un premier temps les hommes seront internés dans des camps au sud de la France, à Argelès, Rivesaltes, Bourg-Madame, Saint Cyprien, … et les femmes et enfants hébergés dans 77 départements français à l’exception de ceux qui sont en zone frontalière et à proximité de la capitale. Les hommes et les femmes auront à subir les mêmes privations en ce qui concerne la nourriture et l’eau, le froid et la chaleur, le manque de vêtements, d’hygiène, d’intimité mais aussi toutes sortes de brimades, d’injonctions et de vexations comme tout système concentrationnaire en produit. Mais dès la déclaration de guerre en septembre 1939, les femmes seront rapatriées vers les centres d’internement du sud et particulièrement du Roussillon. De « réfugiées », elles deviennent ainsi « indésirables ». La politique genrée aboutit à quasi interdire aux femmes de travailler, elles sont alors des « assistées », bouches inutiles, alors que les hommes sont, pour une grande part, recrutés dans les emplois de main d’œuvre pour les plus valides d’entre eux. La condition d’encadrement et d’assujettissement qui s’applique aux femmes n’empêche pas, par exemple, la mobilisation de l’humour, de la dérision et de l’ironie du « petit théâtre des opprimés » lorsqu’elles se déguisent avec les habits du théâtre de la ville de Troyes. Un autre moment cocasse que nous pouvons souligner, c’est l’inauguration d’un seau de nuit en grands pompes après avoir insolemment réclamé au préfet des seaux d’aise. Rassemblement festif pour résister aux violences endurées : les viols et les brimades sexuelles notamment, mais aussi les avortements qu’elles apprennent à faire clandestinement. Elles organisent des cours pour les enfants, des formations techniques comme la dactylo, la couture ou le tricot. Elles revendiquent de faire la cuisine pour combattre l’oisiveté. Et quand elles se retrouvent internées avec des françaises, des belges et des allemandes, elles sont alors curieuses d’apprendre la langue des autres. Ces femmes espagnoles ne veulent pas « conjuguer au passé leur idéal politique » : elles sauront ainsi manifester bruyamment au camp d’Argelès contre le transfert des militants des brigades internationales vers l’Algérie, alors que les autres hommes du camp ne réagissent guère.

« En se confrontant à la complexité de l’expérience des Espagnoles sur le sol français, en donnant à voir le parcours de milliers d’entre elles, en analysant leurs actes au quotidien, c’est la dimension résolument politique de ce vécu féminin en exil qui est alors mis en lumière. »

Hélène HERNANDEZ
Groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste

Maëlle MAUGENDRE, Femmes en exil. Les réfugiées espagnoles en France 1939-1942, Presses universitaires François Rabelais, Collection Migrations, 2019


Article publié le 13 Mai 2019 sur Monde-libertaire.fr