Mai 14, 2021
Par Contretemps
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À propos de : CĂ©cile Guillaume, SyndiquĂ©es. DĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des femmes au travail, Paris, Presses de SciencesPo, 2018.

CĂ©line Guillaume s’intĂ©resse dans cet ouvrage Ă  un objet encore sous exploitĂ© dans la recherche acadĂ©mique : la reprĂ©sentation syndicale des femmes et de leurs intĂ©rĂȘts dans le monde du travail. Le taux actuel de syndicalisation des salariĂ©es atteint, voire dĂ©passe dans certains syndicats, celui des hommes. Toutefois cette fĂ©minisation ne se traduit pas mĂ©caniquement par une amĂ©lioration des conditions de travail des femmes qui continuent Ă  subir de nombreuses discriminations (inĂ©galitĂ©s de salaire, moindre chance de promotion professionnelle, etc.) Partant de ce constat, l’auteure soulĂšve une sĂ©rie d’interrogations qui structurent l’argumentation de l’ouvrage :

« comment expliquer cette sous-reprĂ©sentation de leur intĂ©rĂȘt dans le monde du travail ? Quel lien peut-on faire entre la prĂ©sence accrue, mais sĂ©lective, des femmes dans les syndicats et leur capacitĂ© Ă  dĂ©fendre la cause des femmes dans les entreprises ? Si elles sont encore peu prĂ©sentes dans les fonctions dirigeantes et de nĂ©gociation, comment peuvent-elles peser, en interne, pour faire valoir leurs intĂ©rĂȘts professionnels ? Suffit-il d’avoir des femmes (et quelles femmes ?) pour amĂ©liorer la dĂ©fense de leurs conditions salariĂ©es ? » (p.8).

SynthĂ©tisant ses travaux sur la question, l’auteure mobilise les donnĂ©es de plusieurs enquĂȘtes, rĂ©alisĂ©es entre 2003 et 2015. Ces donnĂ©es combinent des « rĂ©cits de carriĂšre » de militant.es dans plusieurs syndicats britanniques (UNISON et GMB) et français (CFDT et Solidaires), des observations participantes (notamment quand l’auteure a Ă©tĂ© elle-mĂȘme salariĂ©e pour la CFDT), des archives variĂ©es (celles produites par les syndicats Ă©tudiĂ©s, mais aussi par exemple par les employment tribunals chargĂ©s de traiter les plaintes pour discrimination salariale liĂ©e, ici, au genre)  et enfin l’exploitation de questionnaires passĂ©s lors de diffĂ©rents congrĂšs syndicaux. La mĂ©thodologie doublement comparative, entre le Royaume-Uni et la France, et entre quatre syndicats, permet de mettre en perspective l’analyse des processus de sous-reprĂ©sentations des femmes dans des contextes nationaux et locaux « contrastĂ©s » et ainsi de « faire Ă©merger ce qui serait commun au monde syndical dans sa difficultĂ© Ă  reprĂ©senter les femmes, mais aussi ce qui est spĂ©cifique Ă  chaque contexte institutionnel, selon les pĂ©riodes » (p. 52). Les rĂ©cits de carriĂšre, qui viennent ponctuer l’argumentation sous la forme de portraits, resituent les engagements militants dans leurs contextes institutionnels larges, mais aussi dans des parcours biographiques et professionnels singuliers, et permettent in fine de poser la question de l’exceptionnalitĂ© des femmes qui ont rĂ©ussi Ă  atteindre les postes prestigieux de la hiĂ©rarchie syndicale.

Le chapitre premier, qui synthĂ©tise les principaux travaux sur le genre et le syndicalisme, permet de prendre la mesure de l’évolution de la prise en compte du genre dans le monde du travail. A travers l’analyse de « fabrication des carriĂšres syndicales Â», le deuxiĂšme chapitre met au jour la façon dont les quatre syndicats Ă©tudiĂ©s tendent Ă  produire et lĂ©gitimer les inĂ©galitĂ©s de genre, limitant ainsi les effets des politiques d’égalitĂ© dĂ©veloppĂ©es par ailleurs. Enfin le dernier chapitre se focalise sur les syndicats britanniques qui ont pour particularitĂ© d’avoir dĂ©veloppĂ© des politiques d’égalitĂ© salariale plus prĂ©coces et plus volontaristes que les syndicats français.

Dans le chapitre premier, CĂ©cile Guillaume revient donc sur les principales recherches sur le genre et le syndicalisme, notamment anglo-saxonnes, et analyse les dynamiques de la double sous-reprĂ©sentation des femmes dans le monde syndical. Double, car si les femmes ont longtemps Ă©tĂ© exclues des syndicats, elles sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses Ă  ĂȘtre syndiquĂ©es, certaines accĂ©dant mĂȘme Ă  des postes Ă  responsabilitĂ©s. Les intĂ©rĂȘts des femmes continuent nĂ©anmoins Ă  apparaitre marginaux dans le champ des luttes. Cet Ă©tat de l’art Ă©claire ainsi les freins et les leviers de la fĂ©minisation des syndicats depuis les annĂ©es 1970.

Elle insiste notamment sur la façon dont politiques de syndicalisation – dans un contexte de dĂ©sertion du syndicalisme – et politiques d’égalitĂ© ont agi en tandem, dans la mouvance plus globale de politiques nationales et europĂ©ennes en faveur de la lutte contre les discriminations. Ce contexte Ă©claire la syndicalisation massive de femmes. Les progrĂšs en matiĂšre de reprĂ©sentation descriptive des salariĂ©es cachent cependant des effets de seuil, les syndiquĂ©es se confrontant toujours Ă  un plafond de verre qui contraint leurs carriĂšres syndicales.

L’auteure souligne, ce faisant, la pertinence d’une apprĂ©hension des mondes syndicaux sous l’angle des « rĂ©gimes d’inĂ©galité » (Joan Acker) pour mettre au jour les mĂ©canismes internes aux syndicats qui, s’ils ne sont plus rĂ©fractaires Ă  l’entrĂ©e des femmes dans leur rang voire mettent en Ɠuvre des politiques volontaristes de mixitĂ© et de paritĂ©, coururent Ă  reproduire les inĂ©galitĂ©s de genre. Suffit-il par exemple que des femmes accĂšdent aux responsabilitĂ©s syndicales pour transformer les cultures syndicales ?

Si certains travaux pointent les effets positifs d’un leadership au fĂ©minin, plus inclusif et dĂ©mocratique, d’autres soulignent la façon dont la prĂ©sence de femmes ne suffit pas pour dĂ©fendre la cause des femmes, les femmes leaders ayant tendance Ă  s’aligner sur le style dominant (masculin) pour assoir leur lĂ©gitimitĂ©. C’est d’ailleurs Ă  l’écart des syndicats que certains groupes professionnels de femmes se mobilisent, Ă  l’instar des aides Ă  domicile Ă©tudiĂ©es par Christelle Avril.

Le deuxiĂšme chapitre, le plus dense, se focalise sur la fabrication des carriĂšres militantes. C’est ici que les donnĂ©es de terrain sont particuliĂšrement mobilisĂ©es et notamment les entretiens biographiques avec des militant.es « figures typiques du syndicalisme Ă  la française ou Ă  l’anglaise » (p. 66). L’auteure propose de mettre au jour les leviers et contraintes qui fondent les carriĂšres syndicales, de la simple adhĂ©sion, en passant par la prise d’un mandat local et jusqu’à l’obtention d’un mandat national. Il apparait que « l’engagement [
] s’appuie, peu importe le sexe, sur une intĂ©gration sociale et professionnelle forte » (p. 81).

Les caractĂ©ristiques de l’emploi fĂ©minin, plus instable et prĂ©caire, constituent ainsi le principal frein Ă  l’engament syndical des femmes. Cet engagement ne saurait par ailleurs se passer du rĂŽle de « passeurs » ou de « mentors » – le plus souvent des hommes – qui, dans des contextes de pĂ©nurie de candidats, sollicitent des femmes chez lesquels ils identifient des compĂ©tences, souvent naturalisĂ©es, susceptibles de rĂ©pondre aux exigences des mandats de reprĂ©sentation. Les femmes accĂšdent ainsi Ă  des petits mandats locaux (par exemple aux comitĂ©s d’entreprise en France ou shop steward en Grande Bretagne) ou Ă  des fonctions de reprĂ©sentation spĂ©cialisĂ©es (ComitĂ© Femmes, equality officer, etc.)

La montĂ©e en grade implique cependant l’acquisition de compĂ©tences plus techniques, dans un contexte de professionnalisation des carriĂšres syndicales. La qualification apparait comme un levier essentiel pour les femmes, mais la production des inĂ©galitĂ©s rĂ©siste dans les processus formels et informels de l’activitĂ© professionnelle et syndicale. Ce sont finalement quelques rares femmes, le plus souvent blanches et dĂ©jĂ  qualifiĂ©es, qui rĂ©ussissent Ă  faire une carriĂšre syndicale durable. CĂ©cile Guillaume pointe alors les effets limitĂ©s de ce qu’elle nomme les « politiques d’égalitĂ© Â», qui n’empĂȘchent pas la reproduction d’une forme « d’oligarchie syndicale ».

Le troisiĂšme et dernier chapitre se focalise sur les syndicats britanniques et revient sur l’histoire de la bataille pour l’égalitĂ© salariale au Royaume-Uni depuis les annĂ©es 70 dans laquelle le recours Ă  la justice s’est imposĂ© comme un rĂ©pertoire d’action lĂ©gitime. Cette histoire rĂ©vĂšle le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant d’« acteurs critiques », et notamment des « fĂ©ministes de l’intĂ©rieur », mais aussi des hommes, qui se sont engagĂ©s dans la lutte pour l’égalitĂ© salariale au sein d’institutions pourtant parfois trĂšs rĂ©fractaires (et notamment les syndicats).

L’auteure analyse les conditions d’engagement de ces diffĂ©rents acteurs de la cause de l’égalitĂ© salariale, mais pose Ă©galement la question de l’effectivitĂ© du droit en montrant par exemple comment l’avancĂ©e des lĂ©gislations ne se suffit pas Ă  elle-mĂȘme. Si le concept d’equal value marque un tournant dans les annĂ©es 1980, sa mobilisation par les salariĂ©.es et les syndicats n’aurait su se passer des actions stratĂ©giques d’avocat.es, d’expert.es ou de responsables syndicales fĂ©ministes susceptibles de soutenir les plaignantes. Au total, l’importation de catĂ©gories juridiques dans le monde syndical est venue mettre au jour les pratiques de nĂ©gociation discriminantes dans les syndicats et bousculer un cadrage traditionnellement collectif des problĂšmes.

Pour conclure, l’approche sociohistorique dĂ©veloppĂ©e par l’auteure permet de « saisir les effets de l’institutionnalisation du thĂšme de l’égalitĂ© hommes/femmes dans les politiques publiques et de la lĂ©gislation sur les pratiques formelles des syndicats » et d’« analyser les dynamiques internes propres aux diffĂ©rents syndicats selon les contextes professionnels et les pĂ©riodes » (p. 233)

Son analyse pointe la façon dont les rapports sociaux de genre tendent encore aujourd’hui Ă  ĂȘtre invisibilisĂ©s dans le monde syndical. Si les politiques d’égalitĂ© traversent l’ensemble des syndicats, « l’efficacitĂ© des mesures repose en grande partie sur l’action de militant.es spĂ©cialisĂ©.es ou sur la conviction de dirigeants locaux ». Face Ă  la permanence de mĂ©canismes informels qui produisent les carriĂšres syndicales et reproduisent les inĂ©galitĂ©s, les recherches de CĂ©cile Guillaume « invitent Ă  nuancer la thĂšse d’une masse critique de femmes nĂ©cessaires pour rĂ©ussir Ă  changer les cultures organisationnelles Â» et soulignent la façon dont « la question de la portĂ©e transformatrice des politiques adoptĂ©es [reste] posĂ©e, dans le champ syndical comme ailleurs Â» (p. 236).

*

MĂ©lodie RenvoisĂ© est doctorante au Centre nantais de sociologie (UMR 6025). 

Illustration : une manif des Lip de 1973, au centre-ville de Besançon, reconstituĂ©e pour le tournage du tĂ©lĂ©film, en juin 2010 (Arch. ER).

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Source: Contretemps.eu